Décembre 2014. Ludovic Zientek devient maire de Bouchain, une petite ville de 4 000 habitants, à 18 kilomètres au sud de Valenciennes. La campagne a été animée. Le premier scrutin a été invalidé par le conseil d’Etat sur recours de Ludovic Zientek, et le second vote s’est joué à 16 voix d’écart seulement. C’est suffisant pour que Bouchain, commune plutôt classée à droite, bascule dans le camp socialiste.

Parmi les dossiers épineux dont hérite le nouveau maire, se trouve celui de Camel Zaïdi. Employé à la mairie depuis 2002, chef du service enfance et jeunesse, il est accusé de harcèlement sexuel par une agente, mademoiselle N. (contactée par Mediacités, celle-ci ne souhaite pas que son nom apparaisse). En contrat aidé d’adjointe d’animation, elle a travaillé sous les ordres de Camel Zaïdi (qui, lui, « n’a rien à cacher » et souhaite être cité). Elle est très jeune. Propos graveleux, avances insistantes, sollicitations de faveurs, le quinquagénaire ne fait ni dans la dentelle, ni dans la discrétion : il l’a harcelée en gestes, en paroles et par écrit.

Alors qu’elle souffrait d’un mal de gorge, il lui a proposé devant témoin son « sirop de corps d’homme ». Il a tenté de l’embrasser, il l’a suivie, il lui a envoyé des SMS non équivoques, proposant de se voir en dehors du bureau, avant de s’excuser de son comportement, puis de recommencer. La jeune femme n’en peut plus. Ludovic Zientek la reçoit et l’écoute en mars 2015. Mademoiselle N. pense saisir la justice. Le maire l’assure d’autant plus de son soutien que les langues se délient. D’autres femmes travaillant pour la mairie confirment le comportement très limite du responsable du service jeunesse. A titre conservatoire, le maire suspend Camel Zaïdi de ses fonctions, en lui maintenant son salaire. Pour lancer une éventuelle procédure de révocation, il faut une condamnation. La présomption d’innocence s’impose.

Multi-condamné mais pas coulé

Camel Zaïdi, de son côté, nie en bloc. Attestation médicale à l’appui, il se déclare en arrêt maladie et introduit un référé contestant l’arrêté de suspension de ses fonctions. Il est débouté le 19 mai 2015 par le tribunal administratif (TA) de Lille. Il revient immédiatement à la charge avec un recours, devant le même tribunal, qui rejette à nouveau sa requête, le 15 décembre 2015. Il fait appel, mais est débouté en novembre 2018. La cour administrative d’appel le condamne à payer 800 euros à la commune. Il se pourvoit en cassation, avant de se désister. Fin de partie ? Pas du tout.

Comme Camel Zaïdi ne peut plus contester son arrêté suspension, il conteste le refus implicite d’abroger l’arrêté ! La commune se retrouve à nouveau devant le TA. Elle gagne en mai 2019 : l'ex-responsable de son service jeunesse est à nouveau condamné à lui verser 800 euros. Voilà qui commence à faire beaucoup d’amendes et beaucoup de frais d’avocat. Camel Zaidi, qui est toujours agent de la mairie, réclame le bénéfice de la protection fonctionnelle. Autrement dit, il veut que la mairie paye pour être poursuivie. Sans surprise, il essuie un refus... qu’il attaque devant la juge des référés. Le juge des référés lui donne tort ? Il attaque le référé en appel. Il est de nouveau condamné à payer 1 000 euros à la commune.

Pendant ce temps, son propre sort est examiné au pénal, pour les faits de harcèlement sexuel. Lors de l’audience de correctionnelle, en 2017, il campe sur une ligne simple : innocence totale. Les témoignages ? Des calomnies. La plaignante ? Une menteuse. Les SMS ? Oui, ils existent, mais ce n’était pas du harcèlement. Il les a envoyés pour tester la moralité de ses collègues. « Le procureur lui a demandé ce qu’il penserait de quelqu’un qui testerait ainsi sa propre épouse, raconte Ludovic Zientek. Il n’a rien répondu. » Camel Zaïdi est condamné en première instance par un jugement du 7 septembre 2017, jugement confirmé et aggravé par la cour d’appel de Douai le 27 mars 2018 (dommages et intérêts assortis de six mois de prison avec sursis). Il dépose un pourvoi en cassation, rejeté le 4 septembre 2018. Il tente un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme, sans succès.

Guérilla judiciaire, 34 plaintes en six ans

Alors que la procédure pénale suit son cours (relativement rapide, en l’occurrence : un an seulement entre la correctionnelle et la cassation), Camel Zaïdi continue ses actions de guérilla. Il perd à chaque fois, mais revient inlassablement à la charge. Au total, il va lancer 34 procédures entre 2015 et 2020. Devant la justice administrative, il réclame parfois des sommes importantes (37 284 euros de primes qu’il estime avoir mérité pendant son arrêt-maladie), parfois des sommes dérisoires. Début 2018, il dépose un recours car il n’a pas reçu la carte cadeau de 70 euros à laquelle les agents de Bouchain ont droit à Noël.

Au pénal, il poursuit la commune, le maire, son directeur général des services (DGS) ainsi que ses anciens collègues du service animation, du service paie et de la police municipale pour diffamation, fausse déclaration, faux et usage de faux, violation du secret médical et harcèlement moral. « Ces plaintes infondées et farfelues contre la municipalité, toutes rejetées, visent à salir coûte que coûte », dénonce le maire. « Je l’ai eu sous mes ordres quelques jours seulement, renchérit le DGS. Ensuite, il a été suspendu. Il me poursuit pour harcèlement sur la base de faits commis sur une seule journée ! C’est pesant. Surtout quand l’intéressé publie des photos de mon véhicule personnel sur sa page Facebook en parlant de mes itinéraires domicile-travail. C’est quoi, sinon de l’intimidation ? »

La victime de harcèlement se retrouve au tribunal

L’ancien responsable du service jeunesse porte plainte pour dénonciation calomnieuse contre la jeune femme qui l’avait poursuivi en correctionnelle. La plainte est classée sans suite, mais Camel Zaidi ne désarme pas et réussit finalement à la traîner à son tour au tribunal ! Reconnue victime de harcèlement sexuel, la jeune femme avait obtenu des dommages et intérêts. Comme le condamné ne payait pas, elle a engagé des démarches de saisie sur son salaire par voie d’huissier. Camel Zaïdi a porté plainte contre elle pour cela ! Le 15 décembre 2020, mademoiselle N. était convoquée au tribunal pour rendre des comptes. L’affaire est en délibéré.

Autre victoire pour Camel Zaïdi : en décembre 2019, il a obtenu que le maire, le DGS et une secrétaire soient convoqués devant le tribunal de grande instance pour y répondre de faux et usage de faux. Ahurissant, mais légal. Il a utilisé la procédure de citation directe, dans laquelle l’auteur présumé des faits est amené à rendre compte à la barre sans enquête préalable. A l’audience, le procureur n’a rien requis, jugeant la cour incompétente : le faux en écriture publique commis par un élu relève des assises.

L’opposition fait profil bas. Un temps amusée de voir le maire aux prises avec cet agent combatif, elle a pris rapidement ses distances. Personne ne s’affiche avec Camel Zaïdi. Le maire n’a qu’un mot : « Infernal ». L’élu ne cache pas son inquiétude « pour les employés, soumis à un harcèlement moral, juridique et administratif ». A la mairie de Bouchain, les secrétaires s’abstiennent désormais d’apposer le traditionnel « affaire suivie par Mme… » sur les correspondances. C’est sur la simple mention d’un nom que Camel Zaidi a attaqué l’une d’entre elles pour faux en écriture.

La victime d’un complot ?

Interrogé par Mediacités, Camel Zaïdi ne parle pas d’acharnement, mais de combativité. Il est victime d’un complot. « Parce que je m’entendais bien avec l’ancien maire, on voulait ma peau », dit-il. Le nouvel élu, son DGS et ses anciens collègues se sont ligués contre lui. Sans raison car, assure-t-il, il n’a rien fait. Le harcèlement ? « Je n’ai rien dit, rien fait, à part poser ma tête un jour sur l’épaule d’une collègue. » Les défaites en série devant la justice ? « J’ai été très mal défendu, mais j’ai de nouveaux éléments, ça va changer. » Les témoignages des employés de la mairie contre lui ? Des mensonges. La motivation de ces mensonges ? « Demandez les arrêtés de prime, vous comprendrez sans doute. »

Camel Zaïdi a réponse à tout. L’attestation du médecin sur la détresse psychologique de sa jeune collègue harcelée ? « C’est un faux. J’ai attaqué le docteur. Il a eu un avertissement du Conseil départemental de l’ordre. » Vérification faite, c’est vrai. Le docteur B. avait parlé dans un certificat médical du 30 mars 2015 de « harcèlement au travail », alors qu’il devait se borner à constater l’état de sa patiente, Mademoiselle N. Il a eu tort de faire une « mise en cause injustifiée de tiers », dit la chambre disciplinaire de l’ordre départemental, saisie par Camel Zaïdi, dans une décision du 25 août 2016.

« J’ai des pièces à l’appui de tout ce que je dis », souligne ce dernier. Tel est bien le cas. Camel Zaïdi a beaucoup de documents. Trop, en fait, pour un justiciable lambda. Il a transmis à Mediacités quarante pages de documents, dont l’avis de la chambre disciplinaire du conseil départemental de l’Ordre des médecins, mais aussi les copies des procès-verbaux de ses dépôts de plainte, ainsi que les copies des procès-verbaux de plaintes pour harcèlement de Mademoiselle N. ! « J’ai été vingt ans dans la gendarmerie, je ne sais pas comment monsieur Zaïdi peut avoir tous ces éléments en sa possession », pointe le DGS, Stéphane Autin.

Plainte Bouchain

« J'ai des copains dans la police »

Là encore, l’intéressé a une réponse. Extrait de la conversation avec Mediacités :
« J’ai des copains dans la police.
- Pardon ?
- Oui, j’ai des copains dans la police. Comme vous, sans doute.
- Dans la police ou dans la gendarmerie ?
- Ah non, pas dans la gendarmerie ! Ça n’aurait pas été la même affaire si elle (Mademoiselle N., ndlr) avait porté plainte pour harcèlement à la police au lieu d’aller à la gendarmerie ! »

Y aurait-il une oreille attentive - voire complaisante - chez un ou des policiers ? Camel Zaïdi le soutient lui-même. L’hypothèse aurait le mérite d’expliquer comment il a réussi à lancer 34 procédures en six ans. Certes, certaines ont été déposées auprès de la justice administrative, sans passer par la police. Il y a eu également une citation directe et quelques recours au civil. Reste néanmoins, au bas mot, une vingtaine de plaintes déposées dans les commissariats de police du Valenciennois, qui les transmettent ensuite à la gendarmerie de Bouchain.

« Depuis le temps, les gendarmes sont presque embarrassés de m’appeler encore une fois pour Camel Zaïdi », soupire le maire. En décembre 2020, excédé, le maire en a parlé au sous-préfet, expliquant qu’il serait bientôt obligé de cesser de traiter les demandes de carte d’identité, faute d’agent disponible en raison de cette affaire. « Quand M. Zaïdi me demande tous les arrêtés relatifs au personnel pris depuis vingt ans en passant par la Commission d'accès aux documents administratifs (Cada), je suis obligé de les communiquer, mais il faut les anonymiser à la main ! Le suivi de ses plaintes en série, de ses mails et de ses appels téléphoniques à la mairie mobilise l’équivalent un agent à plein temps depuis des années. Je vous laisse calculer le coût... »

Mediacités a contacté, à son tour, la préfecture du Nord début février. Sans retour. A ce stade, pourtant, quelques éclaircissements seraient les bienvenus. Il n’est plus seulement question de règlement de compte personnel et de procédures ubuesques, mais d’un dysfonctionnement lourd de conséquences au sein de la police. Le 27 novembre 2019, Camel Zaïdi passait d’ailleurs en correctionnelle pour avoir obtenu en 2015 « d’une administration publique » la délivrance d’un permis de conduire, « par quelque moyen frauduleux ».

Procédures automatiques

Nous avons également contacté le procureur de la République de Valenciennes, Jean-Philippe Vicentini. Le 17 septembre 2020, celui-ci a fait un « soit-transmis », c’est à dire qu’il a fait suivre au commissariat de Saint-Amand-les-Eaux une plainte de Camel Zaïdi, qui a été entendu une énième fois par les policiers le 6 octobre. Le procureur nous a déclaré qu’il n’avait jamais rencontré le plaignant. La procédure a simplement suivi son cours normal.

La justice se fait un devoir d’être aveugle. Mais en l’occurrence, elle se laisse instrumentaliser dans une opération de harcèlement, alors que le code de procédure civile prévoit des amendes pouvant aller jusqu’à 10 000 euros pour ceux qui agissent en justice « de manière dilatoire ou abusive ». Jusqu’à présent, Camel Zaïdi a dû payer à plusieurs reprises tout ou partie des frais de justice supportés par la commune de Bouchain (ce qu’on appelle la condamnation « aux dépens »), soit 500 euros à 1 000 euros à chaque fois. Cela ne l’a pas découragé.

Le 24 février, la commission disciplinaire qui doit se prononcer sur la radiation de Camel Zaïdi se tiendra. Il n’en fait pas mystère, l'homme compte poursuivre son combat. Il a encore six plaintes, référés ou mémoire en cours d’instruction. Il attaquera probablement sa radiation. En cas de décision favorable, il pourrait bien réintégrer son poste.


Mise à jour du 4 mars 2021 à 16H17

Suite à la publication de cet article, M. Camel Zaïdi nous a adressé le droit de réponse suivant :

Droit reponse Camel Zaïdi

Nous maintenons l’intégralité de nos informations. Nous notons au passage que M. Zaïdi ne dément pas être en possession de procès-verbaux qu’il n’a pourtant pas pu se procurer par des voies légales.