On connaissait le cartel de Medellin. Voici venu le cartel de Madame Delli. Le premier est déjà entré dans l’histoire, le second espère la marquer. « L’ensemble des forces de gauche qui s’accordent et donnent leur confiance à une candidate écologiste, c’est historique et inédit », s’enflamme Katy Vuylsteker, secrétaire régionale d’EELV.

Depuis l’annonce, le 11 mars, d’un accord entre Verts, socialistes, communistes et Insoumis pour faire liste commune aux élections régionales de juin prochain sous la houlette de l’écologiste Karima Delli, les Hauts-de-France apparaissent comme un laboratoire en vue de la présidentielle d’avril 2022. D’Olivier Faure à Benoît Hamon, en passant par Julien Bayou, plusieurs leaders encouragent leurs ouailles à prendre exemple sur Septentrion. Conscient que de Lille à Paris, le défi se ressemble : comment exister alors que tout semble joué d’avance avec deux candidats déjà connus pour le second tour ?


Cette problématique, les leaders régionaux d’EELV, du PS, de LFI et du PC l’ont bien en tête lorsque leurs discussions commencent en novembre 2020. Les deux sondages alors en circulation - dont l’un est rendu public par l’Ifop - prévoient un affrontement Xavier Bertrand-Sébastien Chenu au deuxième tour. Aucune des listes de gauche ne dépasse en effet la barre des 10 %, nécessaire pour disputer le sprint final. De quoi donner envie de la jouer collectif. Début novembre, en visioconférence, la première réunion entre les quatre forces de gauche a lieu : trois candidats pressentis sont présents – Karima Delli pour EELV, Patrick Kanner pour le PS, Ugo Bernalicis pour La France Insoumise. Seul Fabien Roussel, pour le PC, n’est pas connecté. Mauvais présage ? Quatre mois plus tard, le chef des communistes et député du Nord sera le grand perdant de ce cartel des gauches.                    

Des « dissensus marginaux » sur le fond

Ce premier tour de table est consacré au programme : transition écologique, politique de santé, soutien à la jeunesse… « Les dissensus étaient marginaux. On s’est aperçu qu’il y avait de quoi mener une campagne offensive », se souvient Ugo Bernalicis. Le nucléaire ? « Ce n’est pas une compétence régionale », élude le député Insoumis. Le canal Seine Nord qui divise d’un côté Verts et Insoumis, plutôt opposés au projet, et de l’autre PS et PCF ? « On peut se mettre d’accord sur le fait qu’il faille réétudier le projet », sourit un élu socialiste.

Rodée aux subtilités du consensus à l’européenne - elle est députée au Parlement européen depuis 2009 -, Karima Delli fait montre de ses talents de négociatrice. La Roubaisienne de 41 ans rappelle qu’elle a été désignée mi-octobre par les militants écolos pour mener une liste d’union et qu’elle est prête « à accueillir tout le monde les bras ouvert ». Dans les semaines qui suivent, les discussions connaissent « un petit passage à vide », de l’aveu même d’Ugo Bernalicis. Les débats achoppent sur l’épineuse question de la tête de liste et du poids de chacun dans une éventuelle liste d’union. Rien de neuf sous le soleil, dans les tractations politiques, c’est souvent là que ça coince. Or la mécanique électorale des régionales est assez complexe (voir encadré en fin d'article).

Leader national du PCF, Fabien Roussel fait feu de tout bois. Il se verrait bien candidat unique de la gauche dans "sa" région des Hauts-de-France. De quoi polir une statue de rassembleur avant de se présenter à l'élection présidentielle de 2022, conformément à la ligne sur laquelle il a été élu chef du PC . Aux discussions locales, le Nordiste préfère les tractations nationales. Il obtient le soutien d’Olivier Faure, premier secrétaire du PS, en échange d’un renfort communiste dans les cinq régions actuellement détenues par des socialistes. Légitimiste dans l’âme, le sénateur socialiste Patrick Kanner s’incline. Côté Insoumis, le leader du PCF prend langue avec Paul Vannier et Martine Billard. En échange d’un soutien en région SUD-Paca et la promesse de se ranger derrière Clémentine Autain en Ile-de-France, Fabien Roussel négocie sa tête de liste dans les Hauts-de-France.                   

Le coup de Trafalgar de LFI

Le bureau national du PS doit entériner le deal avec le PCF le mardi 2 mars au soir. Une réunion entre Fabien Roussel et les Insoumis pour sceller l’accord est programmée le lendemain. Mais mardi en fin de matinée, coup de Trafalgar ! Sur Twitter, l’Insoumis Ugo Bernalicis annonce que son mouvement soutiendra Europe-Ecologie-Les Verts dès le premier tour. La surprise est totale chez les socialistes et les communistes. Chez les militants verts aussi !

La main sur le cœur, la secrétaire régionale d’EELV Katy Vuylsteker jure avoir découvert l’annonce dans le journal. Promis, juré, rien n’aurait été dealé entre les Verts et les Insoumis avant ce retournement de situation. Le ralliement de LFI aurait été inconditionnel. Crédible ? « Oui et c’est extrêmement bien joué de la part des Insoumis », souffle un proche de Karima Delli, par ailleurs fan de la série télévisée Baron Noir. « En jouant par surprise les faiseurs de roi, les Insoumis ont compris qu’ils pèseraient davantage dans la future répartition des postes ». En clair : soyez sympa avec nous car, sans nous, il n’y aurait jamais eu d’accord.

Le fait est, qu’à l’heure actuelle, le pacte d’union est plutôt « sympa » avec les Insoumis. Sauf surprise, la tête de liste dans le Nord devrait revenir à Julien Poix, le candidat LFI aux municipales de Lille. Suivi de Karima Delli et du socialiste Benjamin Saint-Huile. En outre, les Insoumis ont l’assurance de pouvoir former un groupe dans l’hémicycle en cas de score supérieur à 20 %.       

PS et PC contraints - et contents - de suivre

Mis devant le fait accompli, le PS et le PC n’ont plus qu’à suivre. « On n’allait pas se présenter à deux en vieille gauche ringarde face aux progressistes dynamiques », décrypte cet élu PS du Nord, pas mécontent de la tournure des évènements. Laisser le leadership au PC, un parti à 3 % contre lequel on s’est battu dans la région depuis un siècle, franchement, c’était un déchirement. »

D’autant que le PS ressort, lui aussi, bien loti de cet accord d’union. En l’état actuel, il hériterait de trois têtes de listes départementales : dans la Somme, l’Aisne et le Pas-de-Calais et serait en mesure de disposer du groupe de gauche le plus important dans l’hémicycle si Karima Delli ne l’emporte pas. En cas de victoire, en revanche, EELV récupèrerait une place de plus que le PS. « Un accord respectueux de ce que nous sommes réellement, étant donné notre nombre d’élus locaux, les sondages qui nous placent à égalité avec les Verts et notre histoire », juge Patrick Kanner. Cerise sur le gâteau, l'accord favorise l’émergence d’une nouvelle génération d’élus socialistes. Outre le maire de Jeumont Benjamin Saint-Huile, 38 ans, Thomas Hennequin, 25 ans, maire de Moncornet dans l’Aisne et Alexandre Ouizille, 32 ans, patron du PS dans l’Oise seront en position éligible.            

L’accord n’a pas fait que des gagnants. Le dindon de la farce ? Fabien Roussel. Le leader communiste n’aura pas réussi à convaincre les Insoumis de se ranger derrière lui. « Il avait un double discours. On ne réussissait jamais à rentrer dans les détails de l’accord », témoigne Ugo Bernalicis, hostile à l’idée « de jouer les bouche-trous du PC. » Autre donnée négligée par Fabien Roussel : la bonne relation entre Jean-Luc Mélenchon et Karima Delli. Ces deux-là se sont connus et appréciés sur les bancs de l’Assemblée européenne après leur élection comme députés en 2009. En ce début d’année 2021, les coups de fil se sont multipliés. Le soutien surprise des Insoumis à la Roubaisienne est aussi à chercher de ce côté-là.

Fabien Roussel, dindon de la farce

Blackboulé sur le fil, Fabien Roussel a du mal à cacher son amertume. En témoigne sa déclaration à La Voix du Nord à la veille de l’accord où il rappelle que ce sera aux adhérents du PC de décider oui ou non de l’alliance… sans éviter d’égratigner ses éventuels futurs partenaires : « Chez nous, ce n’est pas le chef, ni un bureau national, ni un collectif riquiqui, qui décide, mais bien les adhérent(e)s. » On a connu fiançailles plus enthousiastes...

« C’est fait ! » Le 11 mars , Karima Delli publie un communiqué annonçant l’union des écologistes, de LFI, du PS et du PCF. Si les appareils ont réussi à réconcilier les gauches irréconciliables, qu’en sera-t-il de leurs électeurs ? « Devant cette alliance avec l’extrême-gauche, quels choix feront les écolos centroïdes et les sociaux-démocrates ? », s’interroge un ancien élu vert à la région. Et comment convaincre les sympathisants Insoumis de voter PS après avoir voué aux gémonies cette « gauche capitaliste » depuis des années ? « Le seul cas de figure où l’on ne partait pas avec le PS, c’était de partir seul », rétorque Ugo Bernalicis à ses sympathisants circonspects. Jean-Luc Mélenchon n’étant pas éternel et la présidentielle n’étant pas la seule élection en France, l’aventure en solitaire est un luxe que la jeune génération insoumise ne peut plus se permettre. « En faisant des alliances avec les partis, on revient à un principe de réalité », convient Ugo Bernalicis. Realpolitik, quand tu nous tiens...

Pour réussir, la quadruple entente devra relever un autre défi : mobiliser les abstentionnistes de gauche . Au PS, on y croit fermement. « Cette union va lever un espoir qui nous faisait défaut depuis longtemps, juge Benjamin Saint-Huile. Nous allons enfin pouvoir voter par conviction pour un candidat qui est le nôtre. » Suffisant pour renverser les pronostics ? « Si Laurent Pietraszewski (le candidat LREM) fout le b… dans les rangs de Xavier Bertrand, on peut même espérer la victoire », veut croire Patrick Kanner. Après avoir longtemps hanté la gauche, le spectre de la division va-t-il changer de camp ?  

Elections régionales : comment ça marche ? 

Dans les Hauts-de France, le conseil régional compte 170 sièges. 43 sièges sont attribués d’office à la liste arrivée en tête au second tour. Les 127 sièges restants sont répartis à la proportionnelle en fonction des scores obtenus par chaque liste départementales. 

Les forces en présence présentent un candidat unique au niveau régional, mais soumettent autant de listes qu’il y a de départements. La tête de liste régionale peut être en tête d'une de ces listes départementales, mais pas obligatoirement. 

Le nombre de candidats sur chaque liste départementale est proportionnel au nombre d’habitants : 17 pour l'Aisne, 25 pour l'Oise, 18 pour la Somme, 76 pour le Nord et 44 pour le Pas-de-Calais. En théorie, une liste qui fait 25% dans le Nord et 0 % dans les autres départements peut empocher une quinzaine de sièges. En réunissant 42,23 % des voix au deuxième tour en 2015, le RN avait obtenu 54 sièges.