C’est, dit-on volontiers, l’un des plus beaux villages du Pas-de-Calais. En ce dimanche de braderie, Inxent l’assoupi revient à la vie. Le long des stands bariolés remplis de vieux livres écornés et de verres à bière luisants sous le soleil printanier, les promeneurs partagent la chaussée avec le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti.

À le voir déambuler ainsi d’étal en étal, le nez au vent, on en oublierait presque que le ministre de la Justice est en pleine campagne pour les élections régionales des 20 et 27 juin prochains. Avant de redescendre l’unique artère du village investie par une centaine de brocanteurs, le locataire de la place Vendôme s’arrête un instant, salue un exposant, allume une cigarette et reprend sa balade dominicale d’un pas lent. Comme s’il pensait à haute voix, le voilà qui se met soudain à marmonner, citant Paul Éluard : « Un rêve sans amour est un rêve oublié ».

À quoi rêve Éric Dupond-Moretti, l’homme aux mille et une vies ? Empêcher le Rassemblement national (RN) de s’emparer des Hauts-de-France, comme il le répète à longueur de journée ? Faire chuter le président sortant de la région, Xavier Bertrand, en prévision de l’élection présidentielle de 2022 ? En tout état de cause, le ministre s’est lancé dans un défi périlleux. Une mission impossible, peut-être. « J’ai mesuré mon engagement, assurait celui qui mène la liste départementale La République en Marche (LREM) dans le Pas-de-Calais dès son entrée en campagne à Loos-en-Gohelle, au début du mois de mai. Moi, je l’affirme : je viendrai ici quand je serai élu. Entendez-moi, écrivez-le. Je ne raconte pas d’histoires ! »

Avocat, ministre ou candidat ?

À Inxent, ce 6 juin, la brocante constitue l’attraction du jour dans le département. C’est l’une des toutes premières organisées depuis l’allègement des restrictions sanitaires liées au Covid-19. Rien ni personne ne semble être en mesure de voler la vedette au vide-grenier local - pas même Éric Dupond-Moretti. Ministre la semaine, candidat aux élections régionales le week-end, celui-ci s’offre une balade digestive d’une petite heure dans le village de 168 habitants. Paré de son ciré bleu marine, il salue presque timidement quelques locaux qui l’apostrophent.

Les rares badauds qui reconnaissent l’ancien ténor du barreau de Lille s’étonnent de le croiser ici, à une vingtaine de kilomètres à l’est du Touquet. « Qu’est-ce que vous faites dans notre coin ? », interroge l’un. « Monsieur Dupond-Moretti s’est perdu... », le taquine un autre. « Non, il sait où il va », rétorque le nouvel entrant en politique. Une météo parfaite, des passants sympathiques sinon indifférents, et des journalistes écartés par une équipe de campagne souhaitant maîtriser intégralement la communication de leur candidat... L’atmosphère tranche avec l’effervescence du 8 mai dernier.

« Ils sont tous assez rapidement repartis »

Ciel gris. Pluie abondante. Vent enragé. À Hénin-Beaumont, la journée nationale de commémoration de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie se déroule comme chaque année. Marine Le Pen, une fois encore, a fait le déplacement. Marseillaise, gerbe de fleurs, discours. La veille, Éric Dupond-Moretti a annoncé dans La Voix du Nord son engagement surprise dans la bataille des élections régionales emmenée par un autre membre du gouvernement, le secrétaire d’État chargé des retraites Laurent Pietraszewski, dont la campagne peine à décoller.

« Vous savez, j’ai vu beaucoup de forts en gueule venir ici tenter de défier le Rassemblement national et opérer des rodomontades. Monsieur Tapie en son temps, monsieur Mélenchon. Ils sont tous assez rapidement repartis », claironne la présidente du parti à la flamme. « Il paraît qu'il reste quelques bracelets anti-rapprochement en rab ; je suis preneuse ! », lance-t-elle à l’adresse du garde des Sceaux, qui planche sur cette mesure destinée à protéger les femmes victimes de violences conjugales. Ses invectives répétées font basculer la journée dans une autre dimension.

Devant le cimetière municipal d'Hénin-Beaumont, le maire de la commune et vice-président du RN Steeve Briois peine à dissimuler un sourire gêné. Quelques jours après le féminicide de Chahinez Daoud, mère de trois enfants, brûlée vive par son mari à Mérignac en Gironde, cette sortie suscite instantanément de vives critiques. Et provoque l’ire d’Éric Dupond-Moretti. « Dans cette famille, ils ont le goût de la blague douteuse et du calembour de mauvaise facture. C’est d’une indécence incroyable ! », fulmine-t-il.

Une stature d'homme politique à construire

Dans les Hauts-de-France, les joutes verbales entre RN et majorité présidentielle ont comme un avant-goût du scrutin présidentiel de 2022. « On peut s'attendre à un duel à la Whirlpool en 2017, comme cela a été le cas entre les candidats Macron et Le Pen, glisse une source proche du garde des Sceaux. À ce stade, Dupond-Moretti veut surtout se montrer. Il aime le combat et ne peut pas laisser le champ libre au RN. »

Le 8 mai toujours, après une courte déambulation sur le marché de Lens, le candidat venu prêter main forte à un Laurent Pietraszewski presque inconnu du grand public réunit ses troupes sur les terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle. Les attaques contre le parti de Marine Le Pen se multiplient le long des pentes abruptes de terre charbonneuse. Fort d’une enfance passée auprès de sa grand-mère maternelle, cruciverbiste acharnée, de ses années de prétoire et de son expérience sur les planches de nombreux théâtres de l’Hexagone entre 2019 et 2020, l’ancien pénaliste manie le verbe à la perfection.

Depuis le Pas-de-Calais, Éric Dupond-Moretti place ses pions et dézingue un par un ses adversaires. « Xavier Bertrand s'investit dans la région mais dit qu'il veut aller à l'Élysée ; on ne peut pas à la fois être à la région et à l’Élysée. Quant à Marine Le Pen, elle n’est ni dans sa circonscription [la onzième du Pas-de-Calais, ndlr], ni à l’Assemblée nationale. Elle doit préférer le château de Saint-Cloud [le domaine familial des Le Pen, ndlr] où elle se sent bien, sans doute... »

D’entrée de jeu, Éric Dupond-Moretti clarifie ainsi ses intentions : combattre le RN, parti auquel il voue une haine viscérale, et affaiblir le présidentiable Xavier Bertrand, qui entend se servir de sa réélection à la tête des Hauts-de-France pour être propulsé candidat de la droite à la fonction présidentielle l’an prochain. « Le gros », comme Éric Dupond-Moretti continue de se faire appeler par ses plus proches amis, raffole des passes d’armes et des paris. « Ça me démangeait depuis longtemps de dire un certain nombre de choses sur cette terre que j’aime passionnément, tonne-t-il. Et sur le Front national - pardon, le Rassemblement national, une lettre ne change rien - qui salit cette terre. »

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Éric Dupond-Moretti arpente sereinement la braderie d’Inxent, le 6 juin 2021. Photo : Zack Ajili

Mais l’ancien avocat, qui a vu sa carrière s’envoler à l’aube des années 2000 avec l’affaire d’Outreau et le procès de l'assassinat du préfet Érignac, ne maîtrise pas encore tout à fait les codes du candidat à une élection locale ; dans ses échanges avec les électeurs, aucune mention de son programme, de la région, ni même de sa candidature. Accompagné d’une troupe un peu hétéroclite de conseillers, d’élus de terrain plus ou moins expérimentés et de quelques jeunes macronistes surexcités qui le suivent à la trace jusqu’aux confins du Pas-de-Calais, il se contente de prendre le pouls du territoire, confiant dans ses capacités.

Son ancrage dans ce département, où il mène la liste régionale LREM, est pourtant bien maigre sur le papier. Sa vie, c’est avant tout le Nord ; naissance à Maubeuge, enfance dans l’Avesnois, études à la faculté de droit de Lille avant une trentaine d’années d’exercice du métier de pénaliste au barreau de la capitale des Flandres. En 2016, il finit par rallier celui de Paris. Quid du Pas-de-Calais dans tout cela ?

Laurence Deschanel, référente du parti présidentiel dans le département, tente de rassurer : « Certes, il n’y a jamais vécu, mais il y a plaidé. Il apprécie de venir pêcher et chasser ici. Il connaît très bien ce territoire ». Pas suffisant, manifestement, pour convaincre les Inxentois. La plupart le voient surtout comme « le monsieur de la télé ». Une dame âgée assure l’avoir aperçu récemment dans l’émission « Touche pas à mon poste » sur C8. Avec un peu d’étonnement, le principal intéressé jure pourtant qu’il n’y a jamais mis les pieds, avant de s’éclipser pour aller saluer les brocanteurs suivants.

« La force tranquille »

Au détour d’une allée, le ministre de la Justice avise soudain un Spitz allemand, confortablement installé dans les bras de son maître. « C’est la force tranquille ! », plaisante ce dernier. « Voilà qui ferait un beau slogan de campagne », rétorque Dupond-Moretti. Une référence au socialiste François Mitterrand, qui a popularisé la formule avec sa candidature à l’élection présidentielle de 1981. L’ancien pénaliste est d’ailleurs dépeint par une bonne partie de la presse française comme un fier ambassadeur de la jambe gauche du gouvernement. « On dit cela ? C’est une jambe de bois, alors », ironise le sénateur socialiste Patrick Kanner.

Tous deux se sont brièvement côtoyés en 2008. Le premier présidait alors le comité de soutien à Martine Aubry en vue des élections municipales lilloises, le second était son directeur de campagne. L’ancien président du conseil général du Nord ne garde pas un souvenir marquant de ce premier engagement politique de celui qu’on surnomme encore parfois « Acquitator » eu égard au nombre record d’acquittements qu’il a obtenus en cour d’assises.

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Affiche de campagne de Martine Aubry en vue de la présidentielle de 2012.

« Je n’ai pas été impressionné par son investissement, se remémore Patrick Kanner. Éric Dupond-Moretti est attiré par ce qui brille. Comme les socialistes brillaient à l’époque, qu’ils étaient conquérants localement, il nous a rejoints. C’est la même chose avec Emmanuel Macron. Quand la macronie ne brillera plus, Dupond-Moretti retournera faire du théâtre. » Un témoignage auquel souscrit la sénatrice du Nord Martine Filleul, elle aussi candidate sur la liste menée par Martine Aubry en 2008. « À l’époque, nous fréquentions deux mondes différents puisque sur le terrain, je ne l’ai jamais rencontré. C’est dans l'hémicycle, au Sénat, que je l’ai croisé pour la première fois. »

« Un homme de théâtre, très bon comédien ! »

Le soutien de l’ancien avocat à la fille de Jacques Delors ne se limite pourtant pas à cette échéance électorale là. Il le lui renouvelle en 2011, lorsqu’elle se présente à la primaire socialiste pour désigner le candidat du PS à l’élection présidentielle de 2012. La maire de Lille arrive deuxième, derrière François Hollande. Rebelote lors des élections municipales de 2014 : Éric Dupond-Moretti déclare être « à 250 % » avec Martine Aubry. « Je la soutiens pour une raison objective : je l’aime bien. Elle a un rapport singulier, rare, au pouvoir. Pas égotique, pas boulimique », explique-t-il alors dans les colonnes de La Voix du Nord.

Éric Dupond-Moretti estimait-il réellement l’édile lilloise ? Où faut-il y voir pur opportunisme ? Interrogés, les membres de l’équipe de campagne de l’époque plaident plutôt pour la seconde option. « Éric Dupond-Moretti a toujours été dans les réseaux d’influence locaux, raconte une ancienne petite main impliquée auprès de Martine Aubry en 2008. Étant donné que les socialistes dominaient la vie politique locale à l’époque, il entretenait de bons rapports avec eux. Mais il n’a jamais soutenu le PS ou la gauche pour autant. C’est uniquement auprès de Martine Aubry et de son action politique qu’il s’est affiché. » Véritable engagement politique ou simple relais citoyen ? L’ancien ténor du barreau ne s’est en tout cas jamais présenté comme candidat avant les élections régionales de ce mois de juin 2021.

Entre l’édile de Lille et son ancien compagnon de route, les relations se sont sérieusement rafraîchies. Martine Aubry ne s’est jamais prononcée publiquement sur l’arrivée de Dupond-Moretti à l’Hôtel de la Grande-Chancellerie, voici bientôt un an, et ne l’a même pas félicité en privé, selon les dires de ce dernier. Les deux alliés d’autrefois se sont brièvement croisés, samedi 29 mai, sur le marché Sébastopol de Lille. L’ex-première secrétaire du Parti socialiste a retrouvé sans plaisir l’actuel candidat macroniste qui convoite désormais ses électeurs. « Éric Dupond-Moretti est un homme de théâtre, un très bon comédien ! Ici les gens n’aiment pas ceux qui renient leurs idées, qui changent par ambition. C’est ce qu’il fait », assénait-elle dans Le Figaro fin mai.

Éric Dupond-Moretti « a accepté une mission de l'Elysée »

« Éric Dupond-Moretti est la marionnette, le faire-valoir d’Emmanuel Macron, fustige le sénateur PS du Nord Patrick Kanner. Il n’a aucune racine territoriale - ce qui ne l’empêche pas d’être un excellent avocat. Mais il participe à la gadgétisation de la vie politique, ce qui renforce le Rassemblement national au lieu de le combattre. Ces méthodes salissent la politique, qui est pourtant une activité noble. » L’ancien ministre de François Hollande ne porte décidément pas dans son cœur celui qu’il appelle « le météore : il repartira aussi vite qu’il est arrivé ! ».

Un garde des Sceaux en service téléguidé pour pallier le manque d'ancrage territorial du parti présidentiel dans les Hauts-de-France et faire face aux prévisions abstentionnistes élevées ? D’aucuns le pensent. « C’est l’Élysée qui lui a demandé d’aller dans le Pas-de-Calais. Éric Dupond-Moretti a accepté une mission », analyse le politiste et directeur de Sciences Po Lille Pierre Mathiot. Martine Filleul juge même que l’ancien pénaliste « a été piégé par Emmanuel Macron ; il est vassalisé et n’aura désormais plus beaucoup de choix que de suivre le président de la République ». 

« Cette campagne permet à Éric de mettre un pied à l’étrier. Je pense que cette première candidature en appellera d’autres, avance l’ex-référente LREM dans le Nord Delphine Garnier (remplacée par Violette Spillebout depuis le 7 juin). Il a clairement exprimé qu’il était prêt à s’impliquer en politique, particulièrement aux côtés d’Emmanuel Macron. »

Dans le système politique français, toute élection, y compris locale, s’observe avec une loupe nationale. A fortiori à moins d’un an d’une échéance présidentielle. « Il y a une stratégie de La République en Marche d’aller chercher des figures pour contrebalancer la faible notoriété de sa tête de liste par un côté star-system, pointe Pierre Mathiot. C’est très risqué. Éric Dupond-Moretti est très jeune en politique. C’est du bricolage. Il y a un côté illusoire, naïf même ! »

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Éric Dupond-Moretti au contact des habitants du Pas-de-Calais le 6 juin, à à deux semaines du premier tour des élections régionales. Photo : Hugo Palacin

La présence d’Éric Dupond-Moretti et de quatre autres membres du gouvernement investis pour les régionales dans les Hauts-de-France - Agnès Pannier-Runacher (ministre déléguée chargée de l’industrie), Gérald Darmanin (Intérieur), Alain Griset (ministre des PME et ex-patron de la chambre des métiers régionale) et Laurent Pietraszewski - permettra-t-elle à la liste de la majorité présidentielle d’atteindre ses objectifs ? Rien n’est moins sûr.

Un mois après la flamboyante entrée en campagne du garde des Sceaux, force est de constater que la liste LREM continue de stagner. À l’évidence, Éric Dupond-Moretti n’aura pas su produire les effets escomptés. Selon un sondage Ifop-Fiducial pour LCI / Le Figaro publié le 8 juin, Laurent Pietraszewski atteindrait 10 % des suffrages au soir du premier tour, loin derrière la liste d’union des gauches menée par Karima Delli (20 %). Le duo Bertrand-Chenu est quant à lui crédité de respectivement 34 % et 32 % des intentions de vote.

L’hypothèse d’un échec cuisant pour la liste présidentielle ne peut donc pas être totalement exclue. « Penser que les habitants du Pas-de-Calais allaient être honorés qu’Éric Dupond-Moretti soit candidat est une hérésie totale », souligne Pierre Mathiot. Et Martine Filleul d’entériner : « Cinq ministres LREM qui ne font pas bouger une seule voix depuis qu’ils sont arrivés, si ce n’est un échec de la stratégie présidentielle, je ne sais pas ce que c’est... »