À Santes et à Houplin-Ancoisne, communes du sud-ouest de Lille, plusieurs dizaines de citoyens endurent un trafic incessant de poids-lourds dans leurs rues. À Noordpeene, village situé entre Cassel et Saint-Omer, un couple d'habitants fait une overdose de nuisances visuelles et sonores. Face à eux, dans la métropole lilloise et en Flandre, des entreprises de démolition et recyclage de matériaux conduites par des membres d'une même famille : les Vitse.

S'agit-il de combats à la régulière, entre intérêts économiques et revendications citoyennes, ponctués de négociations et de compromis ? On en est loin. Dans ces affaires-ci, il n'est question que d'oppositions frontales, de coups tordus et de règles bafouées. « Quand les lois ne les arrangent pas, les Vitse ne les respectent pas », lâche, tout crûment, un acteur de la filière régionale du recyclage, qui les connaît bien.

Aux mauvais endroits

Campons les paysages. À Houplin-Ancoisne, Vitse Devarem est dirigée par Christian Vitse et son fils Antoine : c'est une plate-forme où se pratique le concassage de débris béton et où se fabrique le « varem », un mélange de granulats, de chaux et de limons qui peut servir à des remblais routiers. Un profil « écologiquement correct » donc. Problème : sa situation géographique. « C'est la bonne activité au mauvais endroit », résume Pascal Rucar, président de l'association Les voix des voisins du Port de Santes (A2VPS).

L'entreprise est implantée sur une propriété de la société des Ports de Lille, au coeur du Parc de la Deûle, à deux pas du jardin Mosaïc ; elle n'a d'autre solution pour faire entrer ou évacuer ses produits que de traverser les villages environnants. Une incongruité que dénonçait déjà Pierre Mauroy, il y a deux décennies, à l'arrivée de la plate-forme... Ce qui n'a pas empêché Vitse Devarem de se développer, au prix de plusieurs irrégularités. La dernière en date est le coulage sur le site d'une dalle de béton de 3 900 m2, et d'un bon 30 cm d'épaisseur, sans rien demander à personne. Rappel : on se trouve en plein champ captant, réserve d'eau potable de la métropole, au-dessus de laquelle toute construction est prohibée !

https://www.mediacites.fr/reportage/lille/2021/08/27/lille-vue-du-ciel-quand-consommer-laisse-des-traces/

Partons en Flandre profonde, à Noordpeene. Ici, c'est la firme VRD France (« désamiantage, démolition, terrassement ») qui est en cause. Elle a été créée, à deux pas du siège historique de Vitse, par François Viste, frère de Christian, en rupture de ban avec le reste de la famille . À partir de 2017, l'homme a implanté divers bâtiments sur un terrain pourtant classé zone agricole. Pas de permis de construire, juste une déclaration préalable de travaux pour... une habitation.      

Peu à peu, la société VRD a pris ses aises sur la parcelle, au grand dam de Sabine et Frédéric Mallevaey, ses seuls voisins, qui croyaient pouvoir jouir paisiblement d'un havre de nature. En 2020, à la faveur de la révision du plan local d'urbanisme intercommunal (PLUi), les Mallevaey plaident leur cause tous azimuts. Finalement, les deux tiers du terrain sont reclassés en zone économique, un seul tiers restant terrain agricole. Cependant, rien ne change dans l'occupation des sols par VRD France. L'entreprise a tendance à considérer que ce sont ses voisins qui sont au mauvais endroit.

« Je regrette que la bonne démarche de la municipalité soit contestée »

En 2020 toujours, après les municipales, le nouveau maire Thierry Dehondt-Bédague entreprend de régulariser une situation qu'il connaît depuis des années comme adjoint au maire. C'est un peu acrobatique, évidemment : un permis de construire est accordé pour un bâtiment déjà à moitié debout, une déclaration préalable (!) est enregistrée pour un hangar édifié trois ans plus tôt, des déclarations autorisent l'installation de deux containers alors qu'il y en a déjà trois sur site... Frédéric et Sabine Mallevaey n'apprécient pas : ils attaquent les arrêtés municipaux devant le tribunal administratif de Lille. Commentaire du maire Thierry Dehondt-Bédague : « Je regrette que la bonne démarche de la municipalité soit contestée. »

Pierre-Henri Deheele, l'un des associés fondateurs de VRD France, dit à Mediacités qu'il attend les jugements des procédures en cours, laisse entendre qu'il est victime d'un harcèlement, et pour le reste, choisit de « fermer sa gueule ». Quant à Christian Vitse, il n'a pas donné suite à notre demande d'interview, malgré plusieurs relances.

« Il n'est pas le pire loulou qui sévisse dans le métier, il y en a de bien plus malhonnêtes, assure notre source impliquée dans le BTP et souhaitant rester anonyme. Mais il est hyper-caractériel, toujours dans le conflit, Dans son esprit, il ne fait rien de mal. Il veut "bosser", placer son "varem" sur tous les chantiers de la région. Dommage qu'il ait cette attitude et agisse de la sorte car il a compris avant tout le monde l'importance qu'allait prendre le recyclage. Il a monté une boîte-pilote, créé des machines, inventé des procédés. » Oui, mais : toujours sur le fil de la règle, pour ne pas dire à côté.

Des arrêtés qui ne freinent pas grand-chose

Par le passé, plusieurs intervenants ont essayé de le canaliser. Ce fut d'abord Bruno Foucart, le maire de Houplin-Ancoisne entre 1995 et 2014. Il a réglementé le passage des camions de Vitse Devarem dans la commune et obtenu, non sans mal, la tenue d'une enquête publique, après avoir constaté que la plate-forme dépassait le tonnage de matériaux auquel elle devait se tenir.

« Je me demande où est la préfecture dans tout ça »

Sa successeure, Dominique Gantiez, tempête aujourd'hui contre la dalle de béton surgie de nulle part mais, de son propre aveu, elle n'arrive pas à obtenir de rendez-vous de Christian Vitse. Juste à côté, à Santes, le maire Hiazid Bellabes est vent debout contre l'entreprise qui ne respecte pas les restrictions de circulation qu'il a instaurées. « Santes en tant que village va finir par gêner. Il faut le dire s'il doit se transformer entièrement en zone industrielle ! ». Et de s'interroger : « Je me demande où est la préfecture dans tout ça. »

La préfecture ? Elle a mené un rude assaut contre Vitse Devarem en 2007, ordonnant la fermeture administrative de l'unité houplinoise pour des infractions dans son fonctionnement, non corrigées par ses dirigeants. En réponse, Vitse a envoyé ses salariés et leurs engins déposer des gravats sur la place de la République à Lille... L'année suivante, l'activité a repris mais la société a été placée en redressement judiciaire, régime sous lequel elle a vécu pendant une décennie entière.

« Aucune non-conformité n'a été constatée »

Revoir un tel bras de fer en cette fin 2021 semble bien peu probable. Un arrêté préfectoral de 2005 prescrit la clôture du site de Vitse Devarem, limite les mouvements de ses poids-lourds à une plage comprise entre 9 h 15 et 16 h 30, impose le bâchage des véhicules et autres contraintes... Aucune d'entre elles n'est respectée, tout le monde le sait et les observations pointilleuses des riverains de l'association A2VPS le confirment.

Le service de l'État compétent (la direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement - DREAL), à qui nous avons demandé comment était contrôlée l'application de l'arrêté, ne nous a pas mis en contact avec l'agent chargé du dossier. Dans un mail, le service communication de la préfecture nous a seulement indiqué que deux inspections avaient été menées par la DREAL sur les lieux en mars et juillet derniers.

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L'un des derniers relevés effectué par les riverains de la rue Koenig à Santes. Il relève le passage d'un camion toutes les 4 minutes. Photo : BV.

La dernière a permis de pointer une activité non enregistrée en matière de broyage et concassage ; la régularisation est en cours. Lors de la première inspection, consacrée au nombre de camions entrant dans le site et à l'obligation de les bâcher, « aucune non-conformité n'a été constatée ». Pascal Rucar brandit des tableaux de relevés quotidiens de circulation qui prouvent le contraire. « Ça vaut quoi un arrêté préfectoral ? », questionne le Santois en colère.

Intouchables ?

Quand même, la nouvelle dalle en béton coulée sur le site devrait faire réagir les pouvoirs publics ! La préfecture a envoyé à Mediacités un autre mail : en quelques lignes, elle indique qu'un procès-verbal d'infraction a été dressé, pour « méconnaissance des dispositions du Plan local d'urbanisme intercommunal », et qu'il a été transmis au tribunal de Lille « pour suite à donner ».

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Située au-dessus des nappes phréatiques de Lille, la dalle de béton coulée cet été par Vitse Devarem fait une trentaine de centimètres d'épaisseur. Photo : BV.

Deux jours avant la réception de ce message pourtant, nous avions constaté de visu qu'un événement de type inauguration se préparait en toute tranquillité sur la dalle interdite, transformée en une sorte de show-room d'engins... Par ailleurs, qui dit infraction au PLUi dit offense à la Métropole européenne de Lille (Mel), qui l'a édicté. Mais l'établissement intercommunal, sollicité par nos soins, n'a rien à en dire. Il semblerait que des techniciens communautaires envisagent de se déplacer sur les lieux fin octobre, plus de trois mois après l'apparition de la dalle... On comprend que des citoyens, parfois, se lassent.

« Ce n'est pas à moi de trouver une solution »

À Noordpeene, les Mallevaey ont opté pour l'action en justice et réclament le retrait de VRD France du morceau de parcelle encore classé agricole. Dans la métropole, les associatifs, soutenus par leurs maires, demandent le déménagement de la plate-forme Devarem et ils se tournent vers la société Les ports de Lille, propriétaire de l'emprise.

Mais son directeur Alain Lefebvre botte en touche : « Le problème ne vient pas des quelques dizaines de milliers d'euros annuels de location que verse Vitse et que je risquerais de perdre. La réalité, c'est que je n'ai pas de terrain disponible dans mon périmètre permettant de relocaliser cette installation. Il y a des organismes de développement dans le territoire. Ce n'est pas à moi de trouver une solution. »

De son côté, Christian Vitse se montre gourmand et exige de disposer encore d'un site bord-à-canal, alors qu'il se sert peu du mode de transport fluvial, affirment divers témoins de son fonctionnement. A minima, Monsieur Lefebvre ne pourrait-il pas faire respecter les limitations de circulation des camions ? « Nous sommes seulement utilisateurs de la voirie du Port de Santes, répond-il. Elle appartient à l'État, c'est à lui d'intervenir. »

Une forme de chantage à l’emploi

Au-delà de ces épisodes et déclarations, plus tragiques que comiques, il faut se demander pourquoi Vitse et VRD France se trouvent aussi souvent « en dehors des clous » et en supportent aussi peu de conséquences. Rien ne permet d'étayer les soupçons de corruption, évoqués à demi-mot par certains de nos interlocuteurs. Alors ? D'abord, il y a une forme de chantage à l'emploi : Christian Vitse ne manque jamais de mettre en avant ses troupes salariées (170 personnes environ, dont une vingtaine à Houplin-Ancoisne). Ensuite, il y a l'activité : dans une région où l'on démolit beaucoup, la récupération et la valorisation des déblais est une prestation qui s'avère précieuse.

« Vitse est techniquement incontournable dans la métropole, observe Christophe Joveneaux, ingénieur, qui fut l'un des créateurs du Parc de la Deûle au tournant du siècle. Et elle bénéficie du soutien de puissants services de voirie et de traitement de friches dans des collectivités locales. » Ajoutons que la Mel, souvent accusée de laisser filer des pépites économiques hors de son territoire, n'a pas envie de voir partir une entreprise de plus dans le Pas-de-Calais par exemple. Dernier élément d'explication : la faiblesse de l'arsenal répressif. Avertissements, mises en demeure et lentes, très lentes procédures judiciaires ne suffisent pas à freiner des patrons décidés à n'en faire qu'à leur tête. C'est peut-être ça, le plus attristant : la police de l'environnement ne fait toujours pas le poids.

Des interlocuteurs-clés ont manqué à l'appel de mon enquête. À commencer par Christian Vitse, qui dirige l'entreprise depuis son siège de Noordpeene et a la haute main sur la plate-forme d'Houplin-Ancoisne. Qu'il néglige la demande d'explication d'un journaliste n'est pas une grosse surprise. En revanche, que la Mel ne nous réponde pas, alors que son plan d'urbanisme est ouvertement piétiné, est franchement inquiétant.

Quant aux services de la préfecture et à la direction des Ports de Lille, il a fallu insister beaucoup pour qu'ils acceptent de « communiquer ». Et j'ai ressenti dans l'expression de leurs positions une certaine gêne, peut-être face à l'évidence des irrégularités commises. Les relations de ces autorités avec Vitse et avec VRD France sont... compliquées. Les riverains de Vitse et de VRD France, eux, m'ont dit leur ras-le-bol, leur fatigue, leur colère ou leur déception de ne pouvoir obtenir le respect des prescriptions officielles. Pas de doute, ils sont les pots de terre de l'histoire.