C’est une véritable explosion ! Depuis le début de l’année, le nombre de migrants ayant réussi la traversée entre la France et l’Angleterre s’élève à près de 18 000, selon un décompte fourni mi-octobre par le contre-amiral Philippe Dutrieux, préfet maritime Manche-Mer du Nord. Sur le premier semestre, il atteignait déjà 10 000, soit autant qu’au cours de toute l’année 2020. Et le rythme s’est encore accru, à la faveur de l’été. L’écrasante majorité s’effectuant sur des « small boats », des canots pneumatiques de tailles variables mais systématiquement surpeuplés.

Sur les plages de la région, entre Zuydcotte et la Baie de Somme, les départs sont incessants : « en juillet et en août, on a arrêté 200 embarcations qui s’apprêtaient à traverser. Sur Sangatte, Marck et Oye-Plage », raconte un policier qui préfère garder l’anonymat. Les chiffres rapportés par la presse britannique sont également édifiants : le 19 juillet, 430 personnes débarquent sous la garde de la Border Force, la police des frontières britannique ; le 22 septembre, on dénombre 459 exilés sur 14 bateaux ; et plus d’un millier les 8 et 9 octobre derniers ; le 16 octobre, une soixantaine réussissent à passer tandis qu’une trentaine sont arrêtés sur nos plages.

Quatre embarcations sur dix parviennent en Angleterre

D’après la préfecture du Pas-de-Calais, les forces de l’ordre (gendarmerie et polices réunies) sont parvenues à intercepter près de 60 % des quelque 1 800 tentatives de passage recensées depuis janvier. Mais toujours avant que les migrants n’aient pu mettre un pied dans le bateau. Par peur de susciter des mouvements de panique ou de résistance pouvant mettre ces derniers en danger, elles n’interviennent pas contre les embarcations qui ont pris la mer. 

Filmée sur le canal des Dunes, à Dunkerque, qui mène à la Mer du Nord, une vidéo illustre l'incapacité des forces de l'ordre à s’opposer à tous les départs. Un embarquement se déroule dans la plus grande confusion sous l'oeil et la caméra de deux représentants de la loi qui se déclarent impuissants face à environ 40 migrants (un commentaire audio supprimé de la vidéo pour préserver leur anonymat).

Dans l’extrait suivant, un autre small boat passe sans encombres un barrage de boudins flottants tendu en travers du canal, toujours filmé par des agents de la force publique.

Quand ils sont interpellés, les migrants sont presque systématiquement relâchés. Ou « dispersés », dans le jargon du ministère de l’Intérieur. Le centre de rétention administrative (CRA) de Coquelles dispose de 104 places mais l’encadrement insuffisant ne permet d'en gérer que 60… Souvent, les migrants reviennent et tentent un nouvel essai ; parfois quelques heures après avoir été empêchés, tantôt par les gendarmes, tantôt par la Police de l’air et des frontières (PAF), tantôt par la police nationale. Parfois même par l’armée. Sur les plages, les small boats sont systématiquement détruits : « Les cours des commissariats étaient pleines tout l’été. On n’a plus de place. Les collègues sont obligés de les laisser sur place après les avoir rendus inutilisables. Parfois on les enterre », soupire encore notre source policière.

A l’époque de la « jungle » de Calais, en 2015-2016, les traversées illégales s’effectuent essentiellement par voie routière. Le voyage commence souvent au cul d’un camion où un passeur ouvre une porte pour les exilés. Des réseaux tiennent des parkings d’autoroutes où s’effectuent l’embarquement. Le passage se négocie alors entre 5 000 et 8 000 euros. Certains avancent parfois plus de 20 000 euros pour une « cabine » capitonnée et suffisamment isolée pour déjouer les systèmes de détection du port et du tunnel. Des tarifs qui incitent les migrants à trouver tout seuls une solution. Sur la voie portuaire, les assauts contre les camions se multiplient parallèlement à l’augmentation de la population de la jungle qui culmine jusqu’à 11 000 personnes.

1500 à 2500 euros la place

La destruction spectaculaire de ce qui était devenu le plus grand bidonville d’Europe éparpille les exilés dans des centres d’accueil et d’orientation (CAO) où ils se reposent quelques jours… avant de revenir à Calais. C’est le temps des mini-camps égrenés tout au long de la côte. Mais les fortes concentrations de migrants en attente d’un passage sont de retour. Aujourd’hui, à Calais, « ils sont entre 1 000 et 1 500 personnes de manière assez constante », explique François Guennoc, président de l’Auberge des migrants. A Grande-Synthe, près de Dunkerque, le chiffre oscille entre 700 et 1 000 personnes dont un nombre significatif de familles avec des enfants en bas âge.

La grande différence, c’est que la traversée par small boat est désormais privilégiée. A cause du Brexit et de la crise sanitaire, le trafic des camions a été perturbé (et même fortement réduit à certaines périodes). Les ralentissements ou les embouteillages offrant des possibilités de se glisser dans les poids-lourds se sont faits plus rares. Dans le même temps, le gouvernement britannique a financé l’équipement du port de Calais et du Tunnel sous la Manche en systèmes de sécurisation et de surveillance. Les migrants ont vu leurs opportunités de passage vers Douvres et Folkestone s’effondrer. A l’inverse, l’offre de transport par voie maritime s’est fortement développée avec une promesse de réussite très élevée (les associations de défense des migrants affirmant que le taux de succès est bien supérieur à celui affiché par les autorités françaises). 

Embarcation Manche
A bord d'une embarcation traversant la Manche. Septembre 2021. Photo : Aletheia Press

Le business des small boats s’avère en effet particulièrement juteux. Selon des informations recueillies auprès de migrants, le passage se négocie en octobre autour de 1 500 euros alors qu’il atteignait 2 500 euros au début du mois de septembre. Sachant que ces small boats emportent fréquemment de 15 à 45 personnes, cela porte la « valeur marchande » de certains bateaux de migrants à plus de 100 000 euros. En retenant un prix moyen de 2 000 euros la place, les 18 000 exilés convoyés en Angleterre depuis le début de l’année pourraient représenter un chiffre d’affaires de 36 millions d’euros. 

Neuf décès recensés en 2020

De nouveaux réseaux se sont constitués avec des bases arrières pour récupérer des migrants ou faire venir des bateaux car leur vente est désormais strictement contrôlée dans la région. Les 180 kilomètres du littoral des Hauts-de-France offrent plusieurs dizaines de lieux de départ possibles. En cas de conditions météo très favorables, on enregistre jusqu’à une vingtaine de tentatives de traversée, une multiplication des départs qui rend plus difficile l’intervention des forces de l’ordre. Le chiffre de 1784 « événements » donné par la préfecture maritime - et qui correspond à des tentatives aussi bien réussies qu’interceptées depuis le début de l’année -, aboutit à une moyenne de presque six par jour.

Le périple qui va de 35 à 200 kilomètres, selon le point de départ, est très risqué. Les small boats sont utilisés au-delà de leurs spécifications. Des migrants assurent que certains transports peuvent entasser jusqu'à 80 personnes. A cela s’ajoute les dangers des courants et de l’intense trafic maritime. Mais si la Manche et la Mer du Nord constituent de véritables autoroutes à bateaux, elles comptent aussi parmi les eaux les plus surveillées au monde. D’où les comptages extrêmement précis et les nombreux sauvetages de small boats en difficulté. Ce qui n’empêche pas les drames. La préfecture comptabilise officiellement six décès et trois disparus en mer en 2020, après quatre décès en 2019. Aucun chiffre n'a encore été donné pour cette année. Selon la presse, deux jeunes ont trouvé la mort en septembre et en octobre. 

« On n’avait que deux bidons de carburant de 5 litres. Pas de quoi aborder sur les côtes anglaises »

L’objectif des small boats n’est pas forcément d’accoster sur le rivage britannique. Ali, un migrant qui a réussi la traversée en septembre, nous l’a confirmé : « On n’avait que deux bidons de carburant de 5 litres. Pas de quoi arriver sur les côtes anglaises. » Le but est de parvenir dans les eaux territoriales de la Grande-Bretagne. Là, la Border Force est contrainte de suivre le droit maritime qui impose de porter secours aux embarcations en danger. Ils les amènent donc dans les ports anglais du Kent comme Douvres ou Dungeness. 

De leur côté, le rôle joué par les bâtiments de la flotte française s'avère parfois ubuesque. Ils se contentent d’accompagner les small boats pour proposer leur aide aux migrants… ou simplement leur indiquer le bon chemin. Dans la très courte vidéo suivante, tournée par des exilés, on voit deux représentants des forces françaises, venus en canot pneumatique depuis un navire, aborder le small boat pour s’enquérir de la situation. Quatre personnes (dont une femme et une jeune fille) choisiront de les suivre, harassées par dix-huit heures de traversée. Les autres préfèreront continuer et seront récupérés quelques heures plus tard par la Border Force. 

Résumons donc. Tenter de passer en Angleterre est illégal. Mais la traversée de la Manche ou de la Mer du Nord par des small boats ne peut être empêchée quand les embarcations sont à l’eau. Une nouvelle manifestation de l’absurdité et du tragique de la situation des migrants. A l’heure où la ministre de l’Intérieur britannique propose de criminaliser les traversées, des associations réclament au contraire de mettre en place une filière légale. Interrogé au milieu de l’été, le préfet maritime Philippe Dutrieux semblait quant à lui presque résigné : « On est là pour éviter qu’il y ait des morts. Que ce ne soit pas comme en Méditerranée ».

Dans un contexte politique particulièrement sensible, j'ai souhaité réaliser cette enquête après avoir été alerté sur la situation absurde qui conduit d’un côté les exilés à prendre des risques parfois mortels et, de l’autre, les forces de l’ordre à exécuter des politiques ubuesques. Nombreux sont les policiers, CRS, ou gendarmes qui, sous couvert d’anonymat, avouent en avoir assez de faire « n’importe quoi ». Les vidéos exclusives d’origine policière montrées ici témoignent de ce ras-le-bol. La vidéo sur l’intervention de forces de l’ordre en mer a été prise par un jeune migrant dont j’ai suivi la traversée et avec qui j’ai gardé le contact maintenant qu’il est en Angleterre.