S’il ne rugit et ne souffle pas de la fumée et du feu aussi souvent qu’escompté, le Dragon de Calais est devenu en quelques mois l’organe premier de la communication municipale. La bête est spectaculaire, les touristes qui voyagent sur son dos sont généralement conquis et sa mise en service a accompagné une rénovation réussie du front de mer. Mais la mission que lui a assigné la maire Natacha Bouchart s'avère particulièrement difficile : changer l’image de la ville devenue, malgré elle, un symbole de la crise migratoire ; et donner le signal d’un renouveau économique.

Si ces objectifs ne sont pas contestables, l’outil choisi pour les atteindre représente un coût qui mérite d’être discuté. À l’occasion de l’inauguration du monstre mécanique, il y a deux ans, Mediacités avait dévoilé la réalité de la facture de l’investissement de départ - près de 30 millions d’euros - , et pointé les risques pour son exploitation. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Des résultats très éloignés des prévisions

Acheté, avec le soutien de l’État, à la compagnie nantaise La Machine, de François Delarozière, le Dragon est un projet touristique et artistique global qui prévoit la mise en service, sur quelques années, de plusieurs attractions - dont l’emblématique Dragon des Mers - afin d’animer différents quartiers de la ville.

L'ensemble est exploité par une société publique locale (SPL), Grand Calais Tourisme et Culture, propriété de la municipalité de Calais (75 %) et de la communauté d’agglomération (25 %). Les premiers chiffres de cette SPL, auxquels Mediacités a eu accès, s’avèrent toutefois décevants. Et pas seulement à cause du Covid, reconnaissent les documents officiels.

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Extrait du rapport du Délégataire de la Compagnie du Dragon Exercice 2019-20

Le premier exercice, qualifié de « particulier », intègre les onze mois précédant le lancement effectif du Dragon en décembre 2019 en plus de la première année d’exploitation complète en 2020. Or celle-ci a été plombée par cinq mois de confinement. Résultat, le Dragon n’a été ouvert aux promenades que 158 jours sur toute la période. Et il n’a accueilli sur son dos que 29 189 voyageurs pour 240 000 euros de recettes. Loin des 75 555 initialement envisagés et encore plus loin des 500 000 visiteurs présentés comme l’objectif à terme de la municipalité. Sans parler des 1,1 million de visiteurs mis en avant par François Delarozière dans son propre prévisionnel...

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Un dragon gavé de subventions

Si l’on ajoute les 290 000 euros de la boutique et les 112 000 euros du bar-restaurant, le chiffre d’affaires total s’est ainsi élevé à 602 000 euros. De quoi couvrir à peine plus d’un quart des charges qui se montent à 2,23 millions d’euros. D’où un déficit d’exploitation de 1,6 million d’euros entièrement financé par une compensation de service public dont l’objectif principal est d’abaisser le prix du ticket à un niveau accessible. Généreuse, la Ville avait prévu la bagatelle de 1,52 million d’euros pour l’exercice de lancement. Mais elle dû in fine rallonger son aide de 35 000 euros.

 CA Dragon 1er exercice

Problème, l’exercice 2021 ne laisse entrevoir aucune amélioration. C’est ce qui ressort du rapport présenté en octobre au conseil d’administration par Pascal Pestre, président de la SPL et vice-président de l’agglomération, chargé du Tourisme. Ressorti de sa tanière au mois de mai, le dragon n’a transporté que 14 119 voyageurs au cours de la saison estivale alors que celle-ci n’a connu aucun confinement. Sur les neuf premiers mois de l’année dernière, le chiffre d’affaires s’est élevé à seulement 275 551 euros.

bilan dragon 2021

Au total, en intégrant la mise à disposition de personnel municipal (évaluée à 70 215 euros), et compte tenu des 1,3 million d’euros investis pour constituer le capital initial, la municipalité a déjà injecté 4,35 millions d’euros dans la SPL.

« On a clairement des trous dans la raquette »

Jean-Philippe Javello, directeur général de la Compagnie du Dragon, le confesse bien volontiers : « On a clairement des trous dans la raquette. Mais le projet n’est pas fait pour être rentable. Ce sont les retombées économiques annexes qui comptent. C’est vrai qu’on n’a pas encore les outils pour les estimer, mais on va créer un observatoire. »

En attendant l’arrivée de ces indicateurs objectifs, Pascal Pestre dresse un bilan déjà positif pour le tourisme. Dans le procès verbal du conseil d’administration du 30 septembre 2021, le président de la SPL évoque « l’excellente saison estivale des adhérents Airbnb » que la plateforme attribuerait, selon lui, à « l’effet Dragon de Calais ». « De la même façon les restaurateurs du Calaisis se disent très satisfaits des chiffres de la saison et ils attribuent ce bon résultat au Dragon, affirme-t-il. On voit que l’image de la ville est en plein changement et que l’attractivité économique en est renforcée. » Il en veut pour preuve l’installation de deux magasins. Un rebond encore modeste… 

Dans une enquête consacrée aux machines fabuleuses qui ont précédé le Dragon, à savoir l'Éléphant et le carrousel des Mondes marins de l'île de Nantes-, Mediacités a montré que leur pouvoir d'attraction était limité, même au bout de plusieurs années, et qu'elles étaient impossibles à rentabiliser.

https://www.mediacites.fr/enquete/nantes/2018/03/15/derriere-le-succes-artistique-la-lourde-facture-des-machines-de-lile/

L'histoire semble devoir se reproduire à Calais où des coûts plus importants que prévu se font jour. Principale mauvaise surprise : le Dragon des Mers se révèle compliqué à domestiquer. Au cours de l’été dernier, quelque 178 rotations ont été annulées pour des pannes, des tests ou la météo. Soit 25 % de son programme de déplacements ! Alors que le business plan prévoyait onze sorties par jour, l’animal ne parvient, au mieux, qu’à en effectuer sept. De quoi plomber le taux de remplissage. Au cours du premier exercice, celui-ci n’a atteint que 73 % en moyenne alors que l’équilibre financier d’un voyage en dragon nécessite un taux de 85 %, indique un rapport de la SPL.

Un équipement très fragile

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Le Dragon de Calais. Photo : Nicolas Barriquand

Problème, les pannes ne cessent de se multiplier. Elles étaient responsable de 12 % des annulations en 2020 et de 17 % en 2021, a indiqué Pascal Pestre, le 14 septembre, au conseil municipal. « C’est un équipement fragile, un animal qu’il faut apprivoiser, reconnaît Jean-Philippe Javelot. Il faut compter une période de maintenance préventive par semaine et trois périodes de maintenance longues allant jusqu’à quatre semaines ». Soit autant de disponibilités en moins pour exploiter l’attraction.

Situation incongrue au possible, le dragon ne dispose pour l’instant que d’un abri sans portes, ouvert au vent, le laissant vulnérable au sel, au sable et à l'humidité… « Les portes arriveront au premier semestre 2022 », promet Jean-Philippe Javelot. Le dragon, qui est désormais accompagnée d'un iguane, a donc encore le temps de souffrir des intempéries. Problème, la troupe d’animaux fabuleux doit encore s’agrandir de cinq autres iguanes et de trois varans d’ici 2026. De quoi laisser craindre des charges de maintenance toujours plus lourdes pour la SPL.

Loin de s’inquiéter, la direction de celle-ci fait au contraire assaut d’optimisme. Le budget 2022 prévoit une forte hausse des recettes à 953 117 euros (billetterie, boutique et bar) dont 301 177 euros pour l’exploitation du seul dragon. Soit un objectif de plus de 41 000 passagers représentant une augmentation de la fréquentation de plus de 40 % par rapport au premier exercice. Mais celle-ci n’est pas vraiment argumentée.

Compte d'exploitation 2022-2035 - SPL Grand Palais Tourisme et Culture
Previsionnel Dragon

Côté dépenses, on notera pour l’année en cours une volonté de réduire un peu la masse salariale ainsi qu’une diminution de 14 % dans les frais de communication-publicité par rapport à 2019-2020. Au total, la SPL annonce viser un budget de 2 millions d’euros et un bénéfice « raisonnable » de 5 400 euros... une fois pris en compte la subvention d’exploitation. La Ville espère pouvoir réduire celle-ci à 1,09 million d’euros contre 1,3 million en 2021. Mais le compte d’exploitation prévisionnel fourni lors du conseil municipal du 14 septembre table sur une reconduction à l’identique, chaque année, jusqu’en 2035. Au moins un million par an pendant 15 ans : la facture de base du dragon ?