Attirante, effrayante, elle a le mérite de ne laisser personne indifférent. A Lyon, on l'adore ou on l'abhorre ; on en parle au féminin, or il s'agit d'un quartier : la Guillotière est l'un des territoires de la capitale des Gaules qui polarise le plus les avis... et les clichés. Elle reste difficilement saisissable, car complexe et mouvante. Etendard d'un métissage urbain talentueux pour les uns, elle fait figure pour d'autres de coupe-gorge nocturne, de tête de pont de l'islamisme radical et/ou de l'impérialisme bobo. Chacune des étiquettes accolées à la "Guill'" porte une part de vérité, aussi infime soit-elle. Mais les 1001 visages de ce quartier prolifique, aux frontières aléatoires, se révèlent au visiteur comme à l'habitant selon l'humeur.

Édition du 13 décembre 2019 : dans le cadre de notre grande enquête participative #DansMaVille consacrée à la gentrification, nous mettons à nouveau en avant certains articles publiés précédemment sur Mediacités. 

Cette identité versatile, la Guillotière la doit à sa position historique de carrefour, de point de passage et de lieu de rencontre. Jusqu'en 1775 et l'ouverture du pont Morand, celui de la Guillotière est le seul accès possible à la presqu’île depuis la rive gauche du Rhône. Dès le XIIe siècle, un faubourg se développe autour du noyau que constitue « la place du pont ». C'est là que les voyageurs font une dernière halte avant de passer les portes de la ville, que les malades sont mis en quarantaine en attendant d'accéder à l'Hôtel-Dieu.

Quartier des Canuts avant la Croix-Rousse

Le quartier se peuple de cabarets et d’auberges – en témoignent les cours intérieures pavées, qui servaient à parquer les chevaux. Ballotée entre les départements du Rhône et de l'Isère, la commune de la Guillotière est définitivement rattachée à la ville de Lyon en 1852. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, elle s'urbanise. Des artisans s'installent, certains viennent d'Auvergne, d'Ardèche ou de Savoie, alors italienne. Les Canuts y établissent leurs premiers métiers à tisser avant de migrer vers la Croix-Rousse.

A partir du début du XXe siècle, les flux de population s'internationalisent. Maghreb, Turquie, Asie, Europe de l'Est, Afrique sub-saharienne : les vagues se suivent et se superposent. « Cela a toujours été un ghetto, au sens de l'école de Chicago, c'est-à-dire un sas entre ici et ailleurs, une transition entre l'extérieur et un nouvel espace, explique Jacques Défossé, géographe à l'université Lyon 2. Et le commerce ethnique y a toujours été important puisque c'est traditionnellement un point d'accueil des migrants, qui pouvaient se débrouiller avec leurs codes sociaux et leur langue. »

Armand Bahadourian, propriétaire de l’épicerie fondée en 1929 par son père Gabriel, exilé arménien (Lyon, septembre 2017)
Armand Bahadourian, propriétaire de l’épicerie fondée par son père Gabriel, exilé arménien. photo : A.Campi/WR.

Désormais, la Guillotière désigne la moitié nord du 7e arrondissement et le sud-ouest du 3e arrondissement, et englobe notamment le Chinatown lyonnais (le nord de la rue Pasteur), les boutiques africaines (rue Gryphe et Grande Rue de la Guillotière) et le quartier maghrébin (autour de la rue Paul-Bert), où Kabyles et Algériens ont longtemps prédominé. Mais aussi des boucheries kasher, l'épicerie de la famille arménienne Bahadourian ou le Dubaï Center, une galerie marchande islamique dotée d'une salle de prière fréquentée par des salafistes piétistes. Et, enfin, un parc de logements composite.

Cette mosaïque de micro-quartiers imbriqués, qui relève plus d'une cohabitation que d'une réelle fusion, raconte les aléas de l'intégration. « Entre communautés, on ne se mélange pas, chacun ses habitudes », confirme le responsable du restaurant Saïgon Gourmet. Originaire de Hô-Chi-Minh-Ville (Vietnam), il est arrivé à Lyon au début des années 1980 et loge « pas loin du magasin », dit-il. Une exception, car pour les Asiatiques et les Africains, la Guillotière demeure un forum essentiellement commercial. Les quelques familles chinoises, vietnamiennes, thaïlandaises ou cambodgiennes qui se partagent les pas-de-porte des rues Pasteur et Passet vivent rarement à proximité.

Florence-Isabelle Wokmo-Lissom, d'origine camerounaise, propriétaire de quatre magasins rue Gryphe et Grande Rue de la Guillotière. photo : A.Campi/We Report.
Florence-Isabelle Wokmo-Lissom, d'origine camerounaise, propriétaire de quatre magasins. photo : A.Campi/We Report.

Idem pour les Sénégalais, les Ivoiriens, les Béninois, les Togolais, les Camerounais et les Congolais qui vendent des cosmétiques, des denrées importées ou tiennent des maquis à quelques rues. Florence-Isabelle Wokmo-Lissom ne s'en plaint pas, bien au contraire : « Je ne pourrais pas habiter ici, ils ne me laisseraient jamais tranquille ! », s'exclame-t-elle au sujet de ses clients. Propriétaire de quatre magasins rue Gryphe et Grande Rue de la Guillotière, elle a quitté le Cameroun il y a douze ans et reste fidèle à un quartier « accueillant, mais où chacun se débrouille dans son coin ».

Plusieurs générations de Maghrébins ont en revanche posé leurs valises à la Guillotière, des années 1930 aux années 1990, contribuant à la notoriété de la « place du pont », rebaptisée Gabriel-Péri dès 1947 mais toujours désignée sous son ancien nom : « Elle était connue dans tout le Maghreb en tant que zone d'atterrissage, avec ses attroupements d'hommes debout. Aujourd'hui, c'est l'ombre de ce que ça a pu être, c'est devenu un lieu de mémoire plus qu'un lieu d'habitation », retrace Jacques Défossé.

Une pâtisserie orientale de la rue Paul-Bert. photo : A.Campi/We Report.
Une pâtisserie orientale de la rue Paul-Bert. photo : A.Campi/We Report.

La mutation du parc immobilier est à l'origine de ces évolutions : « Le système des marchands de sommeil et des petits hôtels meublés, qui faisaient de fait office de HLM jusqu'à la fin des années 1980, a disparu », souligne le géographe. Un constat que partage Lionel Rard, habitant du quartier depuis une quinzaine d'années et directeur de l'agence immobilière Arche Consultants : « Avec le boom de l'immobilier des années 2000, tous les immeubles ont fait l'objet de recherches appuyées des promoteurs et des marchands de biens ».

Au même moment, en mars 2002, un protocole d'accord, relatif à la lutte contre l'habitat indigne à Lyon, est signé par l'Etat, la ville et la communauté urbaine. A la Guillotière, il concerne les secteurs Moncet, Voltaire, Grande Rue de la Guillotière, Pasteur et Gryphe. Son objectif : cibler les appartements insalubres et aider les propriétaires à financer les réhabilitations, « afin de remettre sur le marché des biens à la location pour les ménages les moins aisés, de produire du logement social conventionné », explique Michel Le Faou, adjoint à l’urbanisme, aménagement et logement de la ville de Lyon, et vice-président dans le même domaine à la métropole.

Travaux de démolition, rue Bechevelin. photo : A.Campi/We Report.
Travaux de démolition, rue Bechevelin. photo : A.Campi/We Report.

La restauration urbaine, relayée en 2009 par un programme d'intérêt général (PIG), puis en 2012 par une déclaration d'utilité publique (DUP) ciblée sur une douzaine d'immeubles, a abouti à quelques expropriations depuis avril 2017. C'est le dernier recours des pouvoirs publics quand les multiples procédures administratives, qui peuvent s'étaler sur des années, finissent par conclure à une « absence de volonté réelle et apparente [...] de mettre en œuvre les travaux nécessaires », détaille un rapport de la commission permanente du Grand Lyon de février 2016.

Ce document désigne quatre adresses, rue de Créqui, rue Salomon-Reinach et rue Paul-Bert, regroupant en tout 44 logements faisant l'objet d'une « enquête parcellaire », l'ultime étape avant que la collectivité ne fasse prévaloir son droit de préemption. Depuis 2012, la métropole a investi 4,4 millions d'euros pour accompagner cette DUP. Côté 7e arrondissement, qui comptait 81 701 habitants en 2017 selon l'Insee (contre 60 100 en 1975), le quartier affiche désormais un taux de 16% de logement social. En deçà des 25% de la loi SRU (loi relative à la solidarité et au renouvellement urbain), mais ce chiffre « est plutôt élevé pour un secteur de l'hypercentre », se félicite Michel Le Faou.

Qui dit facs dit fête

A la Guillotière, une autre composante a modelé en profondeur l'identité du quartier, en parallèle des flux migratoires : la présence des étudiants, qui vont en classe quai Claude-Bernard, rue de l'Université ou au centre Berthelot. Au début des années 1990, les résidences estudiantines poussent comme des champignons à proximité des berges. Qui dit facs dit fête : bars et épiceries nocturnes prospèrent. « Un studio de 18-20 mètres carrés se loue entre 450 et 500 euros, détaille Lionel Rard, agent immobilier. Mais les studios commencent à passer de mode au profit de la colocation. On trouve des T3 à partir de 750 euros. Or deux étudiants qui se mettent ensemble, ça fait un budget de 900-1000 euros. Les propriétaires sont gagnants, et plus rassurés qu'avec un jeune en CDD, car les parents sont obligatoirement caution. »

Participant malgré eux à l'inflation immobilière, les étudiants contribuent également à gommer les a priori péjoratifs sur le quartier. Souvent venus d'autres régions de France, ils ne sont pas forcément au courant de la réputation sulfureuse de la Guillotière et, moins exigeants que les familles, y voient surtout un point central bien desservi par les transports en commun, notamment par la ligne D, très recherchée. « Une partie de mes cours a lieu sur le campus des berges du Rhône, l'autre à Bron, à la Porte des Alpes : c'est pratique d'être entre les deux », témoigne Lauranne, étudiante à la faculté de droit et de science politique de l’université Lyon 2. Originaire d'Orléans, elle loge dans une résidence de la rue Montesquieu : « C'est parfait pour pouvoir rentrer le week-end chez mes parents. Avec le tram, je suis rapidement à la Part-Dieu et sinon, il y a plein de covoiturages au départ de Jean-Macé. »

A l'arrêt de tramway "Guillotière". photo : A.Campi/We Report.
A l'arrêt de tramway "Guillotière". photo : A.Campi/We Report.

Une position stratégique qui en fait une base arrière courue par les touristes. « Le vrai cœur géographique de Lyon, c'est là, abonde Lionel Rard. On est à deux pas de la presqu'île. » D'où l'importante concentration d'appartements mis en ligne sur Airbnb dans le quartier. « C'est devenu 'in' de dire qu'on habite à la Guill’ », constate l'agent. Ce qui n'est pas sans conséquence sur le cours de l'immobilier : « Aujourd'hui, un studio de 18 mètres carrés se vend aux alentours de 90 000 euros, 110 000 euros s'il est atypique, estime Lionel Rard. Un T3 entre 60 et 70 mètres carrés dans de l'haussmannien tourne autour de 250 à 280 000 euros. Ce sera un peu moins, 230 ou 240 000 euros si le bâti date des années 1970-1980. » En théorie, le prix du mètre carré diminue à mesure que la surface augmente. C'est moins vrai à la Guillotière, où les grands appartements se font rares et deviennent donc de plus en plus chers.

Des "bobos" pas si bourgeois

Les étudiants ont en quelque sorte préparé le terrain à l'arrivée des classes moyennes plus aisées, les fameux "bobos" taxés, dans le meilleur des cas de mal nécessaire de la ville contemporaine. « Il ne faut pas voir la gentrification comme une mauvaise chose, estime Michel Le Faou, adjoint à l’urbanisme à la ville et à la métropole. Pour pouvoir s'occuper des pauvres, il faut aussi quelques riches. » Riches, les nouveaux arrivants le sont-ils vraiment ? Pas tout à fait, à en croire une étude de l'Insee de décembre 2016 consacrée aux mutations socio-économiques des arrondissements lyonnais. Le 3e et le 7e, qui ont connu la plus forte croissance démographique depuis 1975, sont aujourd'hui ceux qui présentent les « profils sociaux [les] moins marqués ».

« Ces deux arrondissements de l’est disposaient de réserves foncières absentes du reste de Lyon, explique l'étude. Ils ont un profil de population très proche de celui de l’ensemble de la ville. » Selon le dernier recensement de 2014, le revenu médian des ménages du 7e arrondissement s'élevait à 20 700 euros par an (en deçà de la moyenne lyonnaise à 21 700 euros), avec un taux de pauvreté de 15%, moins élevé que dans les 8e et 9e arrondissements (près de 19%) mais au-dessus de la moyenne lyonnaise (13,9%).

Marlène Rifford, artisan d'art céramiste, dans son atelier rue Pasteur. photo : A.Campi/We Report
Marlène Rifford, artisan d'art céramiste, dans son atelier rue Pasteur. photo : A.Campi/We Report

Marlène Rifford, céramiste, dont l'atelier jouxte l'agence de communication de son conjoint, s'est installée à la Guillotière fin 2011 : « Avant tout pour une question de prix, explique-t-elle. Vu l'augmentation des loyers depuis, on ne pourrait plus se le permettre. On ne connaissait pas le quartier, on a découvert qu'il nous plaisait bien. » La "boboïsation" correspond surtout pour elle à un nouveau souffle sur la vie de quartier, une énergie commune retrouvée. « En même temps que nous, des architectes, des designers sont arrivés. Pas mal d'ateliers, d'espaces de coworking ont ouvert », pointe la céramiste. Une population qui attire restos branchés, bars à vin et coffee shops, où l'on déguste latte et cup cakes : « Il y a une bonne dynamique, un sentiment d'entraide, constate-t-elle. Du coup, ça bouge, on organise des expos, des marchés de créateurs, des concerts. » L'été dernier, le festival "La Guill' en fêtes", qui fait figure de pionnier, soufflait ses 14 bougies.

Les projets successifs de réhabilitation de la Guillotière, longtemps classée zone urbaine sensible, ont permis d'améliorer le cadre de vie de sa population au point de la faire sortir du zonage « politique de la ville » en janvier 2015. Une « marque de réussite », estime Michel Le Faou, qui doit beaucoup à un tissu associatif dense et pro-actif. Le conseil de quartier (CQ) en est un relais important. Son bureau réunit justement un collège d'associations, un collège d'habitants et un représentant du secteur économique autour d'un élu référent. Sa feuille de route pour 2016-2020 se base notamment sur le suivi d'une vingtaine de projets initiés par la ville et la métropole. A l'instar de la reconversion de l'îlot Mazagran et de la percée d'une « coulée verte ».

Place Mazagran et, sur la droite, son jardin d'Amaranthes. photo : A.Campi/We Report.
Place Mazagran et, sur la droite, son jardin d'Amaranthes. photo : A.Campi/We Report.

Reprenant la volonté du maire Edouard Herriot, dans les années 1950, de prolonger l'avenue Félix-Faure jusqu'aux quais du Rhône, la requalification du secteur suscite depuis une dizaine d'années l'ire d’une partie des habitants. « A Mazagran, il y a tellement d'acteurs différents, la concertation n'a pas été facile, reconnaît Loïc Graber, adjoint à l’urbanisme et à la politique de la ville de la mairie du 7e arrondissement (nommé récemment adjoint au maire de Lyon chargé de la culture). Mais désormais, cet espace fonctionne, tous les usages se retrouvent. » Un satisfecit que tempérait le conseil de quartier lors de sa dernière assemblée plénière, en octobre 2016 : « Ce nouvel espace est très attractif, mais ses dysfonctionnements génèrent des nuisances lourdes pour les riverains et usagers », souligne une synthèse du CQ. A l'instar des jeux d'enfants transformés la nuit en refuge de fortune par des sans-abri et pas toujours propres le jour.

Cet été, un groupe de travail a été mis en place par la mairie du 7e arrondissement. Nettoyage quotidien, présence renforcée de la police municipale : autant de pistes pour rendre la cohabitation vivable. « C'est un espace tout neuf, plaide Loïc Graber. On tâtonne pour trouver les meilleures solutions. » Pierre Michel, du collectif d'habitants Les Guillotins, continue lui de dénoncer une médiation insuffisante, fruit du « déni des élus », du « marketing territorial hors-sol, aux antipodes de la paix sociale ». Aujourd'hui comme jadis, à la Guillotière, chacun voit midi à sa porte.

La question de l'insécurité

« La Guillotière, ça craint » : voilà un cliché difficile à désamorcer. Certes, aux abords de la station de métro de la place du pont, le deal de shit, la contrebande de cigarettes, le recel de matériel volé et la prostitution sont toujours présents. Comme les clients de ces trafics – loin d'être tous des habitants du quartier. Mais il est compliqué d'obtenir des chiffres précis en matière d'insécurité. Cela tient à deux choses : la Guillotière est un quartier informel, à cheval sur deux arrondissements (le 7e et le 3e). Or c'est par arrondissement que le taux de crimes et de délits est recensé. Et bien que le 7e et le 3e ont tous deux un profil sociologique panaché, ils possèdent une typologie propre en matière de délinquance, à en croire un document révélé par le journal Mag2 Lyon en 2013 et présenté comme étant un des bilans annuels de l'Observatoire local de la sécurité. C'est l'autre raison de ce flou : les autorités communiquent rarement sur les données qu'elles collectent. Piloté par le maire de Lyon, le préfet du Rhône et le procureur de la République, le Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance, qui diligente les recherches de l'Observatoire local de la sécurité, ne publie pas ses documents de travail.