Coté pile, Georges Ziegler, figure incontournable du paysage politique stéphanois, élu le 16 octobre dernier président du conseil départemental de la Loire. Côté face, Jean Fortunel, chroniqueur jusqu’en 2014 de L’Essor, hebdomadaire de Saint-Etienne traitant en particulier de l’actualité économique de la Loire et présent, avec deux autres éditions, dans le Rhône et l’Isère. Ces deux personnes n’en font qu’une. Comme Mediacités l’a découvert, l’élu UDI a mené pendant plusieurs années, sous pseudonyme, une activité de commentateur médiatique local, en parallèle de sa carrière politique.

« Qui ne connaît pas Georges à Saint-Etienne ? », ironise l’ancien maire UMP Michel Thiollière, dont Ziegler fut l’adjoint entre 2002 et 2008. L’homme, 68 ans aujourd’hui, est élu au conseil général de la Loire (devenu conseil départemental) depuis 1994. Une seconde vie pour ce journaliste de métier, diplômé de l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille qui a dirigé le quotidien La Tribune-Le Progrès à Saint-Etienne (de 1990 à 1996) avant d’être nommé rédacteur-en-chef du Progrès à Lyon jusqu’en 2001. Au début des années 2000, il se voit confier la direction des rédactions de L’Essor. Il est alors vice-président du département. « C’est un adepte du mélange des genres », juge un ancien membre du journal. La double-casquette est connue de tous et publiquement assumée. A l’époque, du moins…

Billet d’humeur ou édito politique ?

Mediacités a consulté plus de dix années d’archives du journal L’Essor. Georges Ziegler y est mentionné comme directeur de la rédaction jusqu’au 3 mars 2006. « Après, je n’avais plus le temps. J’ai dû abandonner cette activité », se justifie-t-il. Au journal, un membre important a une autre explication : « En 2006, le journal qui appartenait au Progrès a été racheté par la famille d’imprimeurs Riccobono. Ils ont d’abord cherché à se débarrasser de Ziegler mais celui-ci leur a signifié qu’il pouvait continuer à écrire pour eux. Pour les Riccobono, après réflexion, avoir un homme politique de premier plan ne pouvait qu’être utile ».

Dans les quatre numéros suivants de L’Essor, Georges Ziegler n’apparaît plus comme directeur des rédactions mais comme « éditorialiste ». Son billet, en page 2 du journal, est signé de sa main. Puis, surprise, à partir du 7 avril 2006, le nom de Georges Ziegler disparaît de l’ours . A la place de son billet, les lecteurs de l’hebdomadaire découvrent la chronique d’un certain Jean Fortunel.

Georges Ziegler l’avoue sans problème : « J’ai gardé un billet d’humeur. L’Essor est un journal auquel j’étais très attaché, j’étais content que les propriétaires me gardent. Si je l’ai fait sous pseudonyme, c’est parce que je ne voulais pas qu’on puisse dire que L’Essor était le journal du département vu que j’y étais moi-même ». Une préoccupation toutefois tardive pour quelqu’un qui occupait un poste de vice-président de la collectivité depuis alors huit ans… Par ailleurs, ce que ne dit pas Georges Ziegler, c'est qu'en continuant d'écrire dans l'hebdomadaire, il a perpétué une situation de conflit d'intérêts. L'Essor, employeur de "Jean Fortunel" bénéficiait du marché des annonces légales et judiciaires notamment de celles du département de la Loire dont le vice-président aux Affaires économiques n'était autre que... Georges Ziegler.

« L’air du temps »

Sous le couvert de l’anonymat, Georges Ziegler alias Jean Fortunel fait passer ses idées sur de nombreux sujets. « Tout le monde savait très bien que c’était moi ! », martèle le président du conseil départemental. Tout le monde ? Mediacités a posé la question à plusieurs hommes et femmes politiques de Saint-Etienne (les anciens maires de Saint-Etienne Michel Thiollière (UMP) et Maurice Vincent (PS), l'ancien député UDI François Rochebloine ou encore la vice-présidente de l'UDI de la Loire Nicole Aubourdy), proches ou adversaires du chroniqueur masqué. Tous nous ont affirmé ne pas être courant de la double identité de Georges Ziegler. Surtout, la très large majorité des lecteurs de L’Essor ignoraient selon toute vraisemblance qui se cachait derrière la plume de Fortunel. Le secret ne semblait connu que d’une partie du microcosme local, comme le laisse deviner une allusion glissée sans plus de précision dans un article paru en 2012 dans le Journal des entreprises.

Au téléphone, l’homme politique minimise la teneur de son éditorial : « C’était sur l’air du temps. Cela parlait des films que je voyais, des livres que je lisais. Je m’inspirais de l’actualité ». Et de politique ? « Non, je ne parlais pas de ce sujet », assure-t-il. L’actuel rédacteur-en-chef de l’édition Loire de L’Essor, Daniel Brignon, abonde dans ce sens : « Il s’affranchissait du propos politique, ce n’était pas polémique ».

« La sincérité et le courage » de Nicolas Sarkozy

Il suffit de consulter les billets de "Jean Fortunel", entre 2006 et 2013, pour se convaincre de l’inverse. Mediacités les a passés en revue. Bon nombre d’entre eux parlent en effet de culture, de poésie ou d’histoire. Mais bon nombre d’entre eux traitent aussi d’actualité économique et surtout de politique. Fortunel-Ziegler loue ici « le charisme, la sincérité et le courage » de Nicolas Sarkozy dont les « facultés de travail ne sont plus à vanter ». Là, Ziegler-Fortunel le centriste aborde la « tentation centriste » lors de l’élection présidentielle de 2007 et le « pari réussi » de François Bayrou à cette même élection.

Très taquin sur sa gauche, il baptise le président Hollande « François II » et égratigne sa politique avec des tirades dont il a le secret : « Au pays des Bisounours, chacun a le devoir de mettre du rose à chaque page et de prédire que le plein emploi est à la porte ». Un ton qui n’est pas du goût de tout le monde au sein de la rédaction « Cela nous gênait, confie un ancien journaliste. A l’approche des élections municipales de 2014 pour lesquelles Georges Ziegler avait des ambitions avec l’UDI, son billet nous mettait en porte-à-faux. » La chronique est supprimée de l’édition Loire de L’Essor en octobre 2013, le conflit d’intérêts devenait trop délicat. Puis elle disparaît définitivement de toutes les éditions au début de l’année 2014.

Pigiste plutôt bien loti

« Pendant des années, on s’est surtout demandé combien il pouvait gagner avec ce billet qui n’excédait pas 2 000 à 2 500 signes  », confie un proche de l’hebdomadaire. « 533 euros brut par mois. J’avais des fiches de paye et ma carte de presse en tant que pigiste », assure Georges Ziegler qui joue la transparence. La somme ne correspond pourtant pas aux montants – deux fois supérieurs – déclarés auprès de la Haute autorité de la vie publique (HATVP) en mai 2014 (lire ci-dessous).

 

Sur l’honneur, il affirmait alors avoir gagné près de 60 000 euros entre 2009 et 2013 au titre de « journaliste pigiste ».  « Cela me semble totalement surréaliste », s’exclame le directeur délégué de L’Essor Fabrice Audouard. Sur cet aspect, Jean Fortunel garde sa part de mystère…