Mercredi 28 février dernier, palais du Travail à Villeurbanne. Pour la première édition de son « 90 minutes avec mon député », Bruno Bonnell n’a pas choisi le thème le plus consensuel. Au menu des débats : les migrants et le projet de loi Collomb. Associations critiques, questions de la salle… Les interventions sont libres même si le parlementaire connaît ceux qui prennent la parole.

Des deux heures d’une réunion qui se voulait pédagogique, une déclaration va faire les choux gras de ses opposants. Une comparaison « chimique », explicite mais osée, entre la solubilité du sel et l’arrivée de migrants en France : par pincée, l’élément se dilue dans l’eau, alors qu’à forte dose, il stagne au fond. « Un propos qui manque un peu d’humanité… », souligne le lendemain Jean-Paul Bret, le maire socialiste de Villeurbanne. Bruno Bonnell a-t-il davantage pêché par maladresse que par provocation ? Certainement. Mais l’anecdote montre que le premier édile et le parlementaire ne se lâchent pas d'un pouce.

Image : brunobonnell-villeurbanne.fr

Autre fait tout aussi notable de la soirée : malgré une question sensible et d’actualité – trois jours auparavant, un incendie s’était déclaré dans un squat villeurbannais de migrants –, la salle est clairsemée. 70 places environ sont occupées sur les 120 disponibles… alors que le député promettait « 150 personnes ». Les occasions d’être en contact avec l’élu sont pourtant comptées. Elles se limitent à une permanence téléphonique, des Facebook live et ce « 90 minutes avec mon député », appelé à être réédité régulièrement.

Parmi les 45 députés les mois assidus

Epinglé pour sa très légère activité au palais Bourbon – selon le site Nosdeputes.fr, il compte parmi les 45 des 577 députés les moins assidus en commission, là où se déroule l’essentiel du travail parlementaire –, l’élu villeurbannais se révèle également très discret dans sa circonscription. Pas de permanence avec pignon sur rue, par exemple. Le député Bonnell reçoit dans un espace de coworking. « C’est très sympa mais où est la confidentialité des échanges ? », se demande Jean-Wilfried Martin, chef de file local des Républicains. Surtout, l’adresse n’est pas publique « pour le moment ». Afin d’éviter des manifestations, assurent des mauvaises langues. D’où une situation croquignolesque : pour toute cérémonie officielle, la mairie écrit à Bruno Bonnell… à Paris !

Le parlementaire assume : « Il faut sevrer les Villeurbannais de cette permanence ambiguë. Moi, je m’occupe des dossiers de mon ressort, pas des places de crèche ou de logement. Mieux vaut un langage de vérité que de mentir aux gens. » Une pierre dans le jardin de Pascale Crozon. L’ancienne députée socialiste a largement reçu les habitants, dix années durant, pour les aider ou les orienter dans leurs démarches qu’elles dépendent ou non du législateur.

Entre le maire et le député, à chacun ses responsabilités, insiste Bruno Bonnell. « La République est bien organisée et je suis respectueux des institutions, reprend-il. Que l’on s’apprécie ou pas, nous travaillons pour la même population. Si un seul rame, Villeurbanne tourne en rond. Si nous le faisons ensemble, on avance. » L’appel du pied laisse Jean-Paul Bret de marbre. « Cela relève de l’incantation. Je préférerais qu’il constate nos désaccords, rétorque-t-il. Nous l’avons sollicité en vain, par exemple, sur la baisse des APL pour le logement social. » Entre les deux élus, le mandat a mal démarré : le maire n’a guère apprécié que Bruno Bonnell se plaigne d’avoir tardé à être reçu à l’hôtel de ville après son élection en juin 2017, alors qu’un lymphome avait été diagnostiqué, durant l’été, à Jean-Paul Bret (le maire de Villeurbanne a rendu public son cancer en septembre dernier).

Puisqu'il refuse de se transformer en « assistante sociale », comment Bruno Bonnell conçoit-il donc son travail en circonscription ? « Police, écoles, centres sociaux, groupements d’entreprises : mon carnet de bal est plein, explique-t-il. Je rencontre non pas des individus mais des associations et des institutions ». « Lesquelles ? », s’interroge Jean-Wilfried Martin - dubitatif. Lui voit surtout que rien n’a été fait pour obtenir la police du quotidien dont Villeurbanne a cruellement besoin. Quant au dialogue autour du devenir des emplois aidés de vie scolaire, il s’est largement tenu par presse interposée. « Je travaille à trouver des solutions, mais je n’en ferai pas la publicité », assure le député qui répète ses priorités : emploi, handicap et sécurité. On n’en saura donc pas plus…

« On a l’impression que la politique est accessoire pour lui »

A Villeurbanne, l’élu brille par ses absences remarquées aux cérémonies officielles. « Je ne fais ni du systématisme, ni de la représentation. Seulement celles qui, pour moi, ont un sens comme le 11 novembre avec les Africains morts durant la Première guerre mondiale, poursuit Bruno Bonnell. Ça serait fort de cochon [sic] que des gens qui me vomissent dans la presse soient en train de jouer des coudes avec moi pour être en photo dans les journaux. Mon éthique c’est la sincérité et ça, ça dérange. »

Que les adversaires politiques raillent un élu invisible à la commémoration de la Libération de Villeurbanne ou à celle de la rafle du 1er mars, on comprend. Mais que Maurice Odiard avoue son embarras devant une présence "un peu légère", c'est plus embêtant. Le président départemental de l’Union française des anciens combattants et victimes de guerre (Ufac) et de la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie (Fnaca) de Villeurbanne, enchaîne : « Nous sommes surpris. De Marc Fraysse [RPR] à Gilbert Chabroux [PS], les parlementaires ont toujours montré leur attachement au travail et au devoir de mémoire. Ce décrochage nous gène, même s’il n’est pas spécifique aux anciens combattants. Bruno Bonnell est sympathique, mais on a l’impression que la politique est accessoire pour lui ». Le sujet a même été récemment évoqué en réunion avec les porte-drapeaux où le député était invité mais… absent.

Mécénat d'entreprise pour pallier la réserve parlementaire

Invisible, Bruno Bonnell l’est également au sein d’une partie du tissu social de Villeurbanne. Prenez l’incontournable communauté espagnole de la ville, par exemple. « Je ne le connais pas, confie Maria Padilla, présidente de Casa Cultural Murcia, la plus importante association socio-culturelle ibérique. Nous l’avons invité mais seul un de ses collaborateurs est venu. Il aurait pu faire l’effort de chercher à nous rencontrer. On ne fait pas de politique. » Pour elle, le contraste est d’autant plus saisissant qu’« avec Pascale Crozon, c’était incroyable ». L’ancienne députée avait notamment soutenu des projets avec sa réserve parlementaire…

La manne - propice à des dérives clientélistes - a, depuis, été abolie dans le cadre de la loi pour la confiance dans l’action politique. Le sujet a d’ailleurs mobilisé Bruno Bonnell. Pour pallier la suppression de la réserve, le député vient de créer « Cœur Villeurbanne », une association destinée à mettre en relation des associations à la recherche de fonds avec des entreprises versées dans le mécénat financier. « Mécénat de compétences également, vante-t-il. Plutôt que d’en passer par l’Etat, l’impôt et la subvention, les acteurs d’un même territoire vont se parler directement. En juin, j’aurais déjà des résultats. » Rendez-vous est pris.

« On est en campagne permanente »

Son manque de présence locale est critiqué ? Pas grave ! En bon joueur d’échec, le député pense déjà au coup d’après. « Qu’est-ce que sera Villeurbanne en 2030 ? Je vais bientôt poser la question à tous les habitants. Leurs réponses nous permettront de déterminer l’équipe En Marche pour les municipales de 2020 », confie-t-il. Bruno Bonnell pense-t-il à la mairie de Villeurbanne en se rasant ? « Je réponds non… Comme je ne devais pas être député. Je défends des idées et considère qu’on est en campagne permanente. Cette révolution est tellement fragile qu’il faut la soutenir et expliquer que l’on a changé de dimension politique. Droite ou gauche, ce n’est plus le sujet. Le sujet, c'est conservateurs face aux progressistes. »

Par avance, Jean-Wilfried Martin refuse toute idée d’alliance avec LREM. « Ce n’est pas mon ADN politique », justifie-t-il. L’élu LR reconnaît qu’une candidature Bonnell aux municipales « mettrait de la clarté à Villeurbanne où la majorité se compose d’un maire PS, d’adjoints macronistes, de communistes ne supportant pas Macron et de radicaux qui déposent des vœux contre des délibérations de l’exécutif ».

« Un bonimenteur »

Le parallèle entre la volonté de conquête permanente du marcheur Bonnell et celle de l’ancien patron d’Infogrames, dont l’entreprise a grossi par rachats successifs de ses concurrents, est tentant. Ses talents de « vendeur » ne sont plus à démontrer. Jean-Paul Bret doute toutefois de la qualité de la « marchandise ». « C’est un bonimenteur. Il vend du vent. On peut critiquer la manière dont Pascale Crozon exerçait son mandat, mais il faut alors être un parlementaire exemplaire. Lui n’est ni à Villeurbanne, ni à Paris où il est classé parmi les moins présents. Alors où est-il à part dans les médias ? »

Lui-même ancien député, le maire de Villeurbanne reconnaît volontiers que des classements comme ceux de Nosdeputes.fr « ne sont pas l’alpha et l’omega de la vie politique. Ils donnent néanmoins des indications ». Bruno Bonnell balaie la critique : « Ce classement ? Je ne me l’explique pas et je m’en moque. La méthode est tellement ringarde. Certains interviennent juste pour être bien classés. Moi je sais ce que je fais, où je passe mon temps et avec qui ». Et de rappeler qu’il est allé de la commission des affaires sociales, où il a suivi les ordonnances sur la loi Travail, aux affaires étrangères à la rentrée pour se pencher sur les questions européennes, « l’ADN d’En Marche ». D’où, d’après lui, la faible présence pointée.

Activité du député Bonnell. Image : Nosdeputes.fr

Reste que les chiffres sont têtus. Depuis qu’il l’a rejointe, la commission des affaires étrangères s’est réunie 32 fois et il n’est inscrit présent qu’à dix séances. Globalement, en commission comme dans l’hémicycle, Bruno Bonnell s’affiche parmi les 36 députés – sur 577 –  les moins actifs de l’Assemblée nationale. Dans le Rhône, seule Danièle Cazarian (LREM), fait pire. L’absentéisme de l’ancien référent départemental d’En Marche traduit-il une déception de ne pas avoir été appelé à d’autres responsabilités, ministérielles notamment ? « C’est un mythe. Je n’espérais rien d’autre que d’être député », assure-t-il. On n’est pas obligé de le croire…  

« Second souffle »

Malgré son prisme de chef d’entreprise, Bruno Bonnell a évité la commission des affaires économiques vers laquelle il était fléché. « Au début de la mandature, il n’y avait qu’un mot à mon propos : conflit d’intérêts. Si en plus je m’occupais des lois sur les entreprises on aurait expliqué que je le faisais pour moi ». Et d’insister : « Même si je sais qu’on moque mon soi-disant absentéisme, je n’ai jamais autant travaillé. A l’Assemblée, ça n’arrête pas. Hôpital, loi travail, loi de programmation militaire… Voter en conscience demande l’assimilation rapide de tas de sujets différents. J’ai soutenu un programme présidentiel et tout ce qui est dedans, je le vote sans me poser de questions. Pour le reste, écouter de façon obsessionnelle afin de se forger une intime conviction, cela prend énormément de temps et ce n’est pas spectaculaire ». Soit, mais la remarque vaut pour les nombreux députés (541) plus actifs que lui.  

Des exemples de sujets sur lesquels il réfléchit ? « Je suis contre l’euthanasie et la libéralisation du cannabis, alors qu’il y a probablement une majorité pour à l’Assemblée. SNCF, réduction de la vitesse à 80 kilomètres par heure, ce sont des réflexions à avoir. La prévention routière ne peut se résumer à cette mesure ». Là également, il se défend en invoquant le coup d’après : « Une législature dure cinq ans. C’est un marathon. Je vais faire partie du second souffle, une fois le programme présidentiel mis en œuvre, fin 2018 ».

« Semer des graines »

En attendant donc de rentrer (vraiment) sur le terrain parlementaire, Bruno Bonnell s’échauffe dans les médias. Chacune de ses interventions - ou presque - suscite le buzz. De manière calculée, à l’entendre, afin de « semer des graines ». Il y a eu le fameux « on entend que ça le pouvoir d’achat ! » lancé sur RMC. « Une insulte aux Français », s’étrangle Jean-Wilfried Martin. « Je persiste et signe, assure le député. Je ne définis pas la qualité de vie par le pouvoir d’acheter ». Il a même écrit une tribune sur le sujet publiée sur le site de L’Opinion.

https://twitter.com/pascalriche/status/962636523937071104

C’est également lui qui a expliqué, toujours dans L’Opinion, qu’« à Noël il va y avoir beaucoup d'ultimatum familiaux, genre si tu y retournes je te quitte » pour se plaindre d’une charge de travail à laquelle ne s’attendaient pas les nouveaux députés. Le même propose sur RFI des primes de présence plutôt que des sanctions financières pour les parlementaires absents. Et d’avancer sur RTL l’idée de voter « en ligne ou au téléphone » des textes techniques… Une façon de compenser son absentéisme chronique ?

« Cette Assemblée conserve les codes présentiels du XIXe siècle alors que le travail à distance est une réalité, précise-t-il. En revanche, pour certaines discussions solennelles, la présence dans l’hémicycle devrait être obligatoire. » Sur RTL toujours, Bruno Bonnell a aussi défendu l’optimisation fiscale – Mediacités avait documenté en juin dernier son tropisme pour le paradis fiscal du Delaware. « C’est certes légal mais bien peu citoyen », relève Jean-Paul Bret.

> A (re)lire nos articles sur l'optimisation fiscale de Bruno Bonnell :

« Bruno Bonnell, candidat En Marche! au paradis... fiscal »

« Paradis fiscal : pas une mais deux sociétés de Bruno Bonnell au Delaware »

« Affaire Bonnell : pourquoi le Delaware est bien un paradis fiscal »

Sur un sujet, un seul, son positionnement médiatique coïncide avec son activité parlementaire : la propriété des données personnelles. Outre la co-signature d’une tribune dans Le Monde, le député a proposé en vain un amendement – son seul et unique – dont la finalité était de contraindre les géants de l’Internet à rémunérer l'utilisation des données personnelles. « C’est préparer une société a deux vitesses, craint Jean-Wilfried Martin. D’un côté ceux qui pourront se payer l’accès aux réseaux sociaux, de l’autre ceux qui n’auront d’autre choix que de vendre leurs données, leur CV, leurs photos de famille pour pouvoir y accéder. » On risque d’en reparler. Bruno Bonnell entend bien présenter une proposition de loi sur ce sujet l’an prochain. A l’occasion du « second souffle » ?

Collaborateur bénévole : « Au courant de rien »

« Les gens s’inquiètent et m’appellent mais pour moi c’est un "non event" [un non événement] », balaie Bruno Bonnell. Le 24 février dernier, Mediapart révèle que Hadj Djennas, militant d’En Marche, claque la porte de l’équipe du député après avoir travaillé six mois « sans contrat ni salaire ». L’avocat du collaborateur bénévole annonce qu’il engage une tentative de résolution du litige à l’amiable et, en cas d’échec, menace de saisir les prud’hommes. « Je ne suis au courant ni d’une procédure de conciliation, ni d’une action prud’homale, assure le député à Mediacités. J’ai juste une lettre complètement lunaire que j’ai transmise à mes avocats. » Affaire à suivre.