Ce 21 décembre 2017, comme chaque année, les étrennes arrivent un peu en avance pour l’Asvel Basket. Pour sa dernière séance avant les vacances de Noël, le conseil municipal de Villeurbanne se penche sur l’attribution d’une subvention de 658 763 euros au club de basket phare de la métropole de Lyon. Un gros chèque, voté sans véritable débat, presque machinalement. Le maire socialiste Jean-Paul Bret n’en fait pas mystère : « Cette attribution de subventions a un caractère rituel et peut-être que les intervenants pourraient en tenir compte en étant brefs », exhorte-t-il les élus.

Quelques responsables de groupes politiques s’abstiennent mollement, résignés. « Nous souscrivons à la baisse de 4% (…) mais le budget reste encore élevé », explique l’écologiste Béatrice Vessiller. « Je trouve que nous sommes loin du sport », abonde le frontiste Stéphane Poncet. « C’est l’équivalent d’une subvention annuelle d’un centre social », regrette le communiste Mathieu Soares. Des réserves qui font flop : en quelques minutes, l’affaire est pliée. Le club de basket racheté en 2014 par la star internationale de NBA Tony Parker pourra, une année encore, compter sur la générosité de la ville de la Villeurbanne. Et pas seulement grâce à cette subvention… 

Plus d'1,5 million d'euros d'argent public

Depuis des décennies, l’Association sportive de Villeurbanne Eveil Lyonnais (le nom complet de l’Asvel) entretient avec les collectivités locales une relation fusionnelle. Tout particulièrement avec la commune de Villeurbanne où le club est installé. Cette proximité ne date pas d’hier. Entre 1988 et 1990, Charles Hernu, édile emblématique de la ville, avait même cumulé sa casquette de maire avec celle de président du club ! « Historiquement, l’Asvel s’inscrit dans la lutte de Villeurbanne pour maintenir son indépendance face à Lyon. La présence d’un club d’envergure a aidé la commune à rester attractive, notamment dans les années 1980, quand les industries ont fermé », rappelle Gilbert-Luc Devinaz, adjoint aux sports à Villeurbanne de 1989 à 1995 et de 2001 à 2017, et depuis, sénateur du Rhône en remplacement de Gérard Collomb, nommé au gouvernement.

Ce passionné de l’histoire du club a longtemps été administrateur de l’Asvel , comme l’indique sa déclaration d’intérêts. « Quand je suis arrivé à la fin des années 1980, le club était presque en faillite, géré à l’ancienne. La commune a mis le paquet pour le sauver », raconte-t-il. L’Asvel de Tony Parker est, aujourd’hui, à l’abri du naufrage financier, mais l’habitude perdure : pour la saison 2017-2018, entre les aides directes et indirectes, le club percevra plus d’un million d’euros de la part de la ville de Villeurbanne. Toutes collectivités confondues, la manne d’argent public s’élève à plus d’1,5 million d’euros, soit près de 20% du budget total de l’Asvel – 8,2 millions d’euros –, le plus important de Pro A.          

« On contribue au rayonnement de la métropole. Pas l’impression de voler qui que ce soit »

Premier levier : les subventions. Elles sont versées à deux entités. D’un côté, l’association sportive Asvel Basket, la structure de base chargée du club amateur ; de l’autre, la SASP Asvel Basket , propriété de Tony Parker, adossée à l’association, qui gère les activités commerciales du club professionnel. Au quotidien, les deux structures sont intimement mêlées, leurs subventions sont d’ailleurs votées simultanément. Ainsi, l’association sportive Asvel perçoit, pour la saison en cours, 288 259 euros de la part de Villeurbanne, tandis que la SASP touche un chèque de 370 504 euros. Le club bénéficie également d’une aide importante de la métropole de Lyon : 129 000 euros, au titre de son centre de formation. La région Auvergne-Rhône-Alpes ne participe quant à elle qu’à hauteur de 53 000 euros, alloués à l’association. Contexte de réduction des dépenses oblige, ces montants ont légèrement diminué ces dernières années. Moins 66 000 euros, par exemple, pour l’enveloppe de Villeurbanne entre 2015 et aujourd’hui.          

Mais le jackpot ne s’arrête pas là. Chaque année, les collectivités doublent le montant des subventions par l’intermédiaire de contrats de « prestations de service ». Ces marchés publics, passés via des procédures adaptées (MAPA), sans mise en concurrence, correspondent à des achats de places et à la location d’espaces de communication par la mairie lors des matches. La facture est salée : 420 208 euros pour la seule commune de Villeurbanne, 185 000 euros pour la Métropole et 119 900 euros pour la région. Total : 725 108 euros.

La mairie de Villeurbanne nous a transmis le marché conclu avec l’Asvel pour la saison 2017-2018 [voir document ci-dessous]. Dans le détail, la ville achète pour 170 000 euros de prestation de communication : logo et mention de la ville sur le parquet, sur les panneaux lumineux qui entourent le terrain, sur les prospectus et les supports de communication du club… Un peu cher pour un plan de com’ ? Jean-Paul Bret s’en défend : « On est reconnu partout en France et en Europe pour 170 000 euros. C'est plutôt honorable ! Pour mener une campagne de communication à l’échelle nationale, à ce prix-là, vous n’allez pas loin ». Même argument du côté de Gaëtan Müller, le président délégué du club. « On a quand-même des choses à faire valoir. En Euroleague, on sera l'unique représentant de la France. La métropole lyonnaise est en compétition avec Barcelone, Munich et d’autres en termes d'attractivité. J'estime qu'on contribue à son rayonnement. Je n’ai pas l’impression de voler qui que ce soit », assène l’ami d’enfance de Tony Parker, reconverti en chef d’entreprise reconnu.

Marché conclu entre la ville de Villeurbanne et l'Asvel.

La prestation ne se limite pas à la communication. L’essentiel du marché consiste en un achat de places de matchs. Des centaines de billets, achetés par lots, plus ou moins « luxueux ». Certaines places sont facturées à l’unité, d’autres via des abonnements. Elles permettent de convier des jeunes ou des bénévoles d’associations, explique la mairie. « Récemment, nous avons invité cinquante médecins et éducateurs sportifs dans le cadre du sport sur ordonnance, prend en exemple Jean-Paul Bret. Alors on peut dire que ça pourrait se faire dans une salle en mairie mais, en même temps, quand les gens s'engagent toute l'année... » Une récompense pour les citoyens méritants en quelque sorte.

Abonnements VIP à 4350 euros par an

A l’inverse, d’autres places sont réservées à quelques happy few. Ainsi, Villeurbanne achète au club douze abonnements « Carré VIP » à 4350 euros l’unité (total 52 200 euros) et trente abonnements « Club House » à 1550 euros chacun (total 46 500 euros). Soit près de 100 000 euros pour une quarantaine d’abonnements annuels, alors que le contrat prévoit par ailleurs l’achat de plusieurs centaines de places en tribune pour un montant maximum de 16 960 euros. « Ces places VIP sont utilisées par les élus et leurs invités », explique Jean-Paul Bret, qui dit assister à « plus d’un match sur deux ». Deux abonnements annuels lui sont d’ailleurs réservés, d’autres à l’adjoint aux Sports Ali Mohamed Ahamada. Les places restantes sont attribuées selon les demandes. « A chaque match, quelqu'un de mon cabinet reçoit les demandes et les gère », complète le premier édile.

« Garder des places VIP peut faire partie des civilités entre une ville et un club »

L’achat de ces places, avec loge privative et petits fours, relève-t-il de l’intérêt général ? « Il ne faut quand-même pas pousser le jansénisme  à l'extrême », estime Jean-Paul Bret. Pour lui, ce genre d’abonnement permet aux élus de garder un lien avec le club. « Vous allez me dire qu’ils pourraient nous inviter gratuitement, je suis d'accord. On pourrait éventuellement en avoir plus pour les centres sociaux... Mais je trouve que garder des places VIP – qu'on a réduit en nombre d’ailleurs – peut faire partie des civilités entre une ville et un club », commente-t-il. « Comme élus, nous avons aussi des places au TNP [Théâtre national populaire] ou à l’Ecole nationale de musique, sans que personne n’y trouve rien à redire », abonde Gilbert-Luc Devinaz.          

Des « civilités » pourtant contestées dans d’autres collectivités. En 2009, après un recours porté par Canol, la redoutable association de contribuables lyonnais, le tribunal administratif a cassé un marché similaire passé entre le département du Rhône et l’Olympique lyonnais. Raison : la collectivité n’avait « pas défini avec suffisamment de précision l'étendue du besoin à satisfaire ». Canol pointait également l’absence de mise en concurrence et dénonçait un « gaspillage d’argent public ». Le marché avait finalement été validé par le Conseil d’Etat en 2013, mais le département a décidé depuis de ne plus acheter aucune place à l’OL, à l’Asvel ou au LOU Rugby. En janvier 2018, une procédure similaire a été engagée par Canol au sujet des places achetées par la région Auvergne-Rhône-Alpes à l’OL, pour un montant de 401 950 euros. Pas de quoi inquiéter les élus villeurbannais. « La Chambre régionale des comptes ne nous a jamais fait de remarque à ce sujet », pointe Jean-Paul Bret.

Jean-Paul Bret, maire de Villeurbanne. Photo : NB/Mediacités.

Des loyers à prix d’ami ?

Dernier outil à disposition des élus pour aider le club de basket : la redevance payée par l’Asvel pour l’utilisation de l’Astroballe. La salle appartient à la ville de Villeurbanne qui la “loue” au club via une convention de mise à disposition. A quel tarif ? La mairie est régulièrement accusée de sous-évaluer le coût réel de l’opération. A la suite d’une requête engagée par le conseiller municipal EELV Bruno Bernard, le tribunal administratif de Lyon avait estimé en 2012 que le loyer de 87 476 euros par an (105 000 euros en cas de participation à une coupe d’Europe) était insuffisant. De combien ? « Nous estimions que cette mise à disposition coûtait en réalité autour de 600 000 euros », se souvient l’ancien élu.

La mairie a été forcée de réévaluer le loyer, en y ajoutant une part variable tenant compte des résultats d’exploitation du club. Aujourd’hui, la convention qui court jusqu’au 31 août 2018 prévoit un versement de près de 150 000 euros par an. La hausse est minime... « Nous avons suivi les préconisations du tribunal, le préfet n’a rien trouvé à redire. Ce loyer n’est plus attaqué, défend Jean-Paul Bret. On peut toujours dire que l’Asvel devrait payer plus, mais ça reste quelque chose de subjectif. » « Pour moi, c’est une subvention déguisée, regrette Bruno Bernard. Mais on ne va pas faire des recours tous les ans pour arriver au montant réel ! »

La générosité de la ville au sujet de l’Astroballe ne s’arrête pas au loyer à prix d’ami : la mairie met aussi la main au portefeuille pour entretenir la salle. La convention prévoit que l’Asvel investisse chaque année 50 000 euros pour les petits travaux, mais les gros chantiers demeurent à la charge de la collectivité. Dernier exemple en date, le remplacement de l’ensemble de l’éclairage de la salle par des équipements LED. Coût de l’opération pour la mairie : 250 000 euros, pour une salle utilisée « à 95% par l’Asvel », de l'aveu même de Jean-Paul Bret. « Cela reste une salle municipale, il est de notre responsabilité de la maintenir en état, avance le maire. Il ne serait pas pertinent de faire porter ce coût par le club, alors que l’amortissement se fait sur vingt ans et que l’Asvel va bientôt déménager. »

Six millions d’euros pour les abords de la nouvelle Arena

Une nouvelle Arena d’une plus grande capacité doit sortir de terre à quelques encablures de l’Astroballe. L’emménagement du club est prévu pour la saison 2019-2020 et le projet estimé à 60 millions d’euros. « 100% privé », martèle son président Tony Parker. Vraiment ? Une nouvelle fois, les collectivités locales pourraient intervenir. La construction de l’Arena doit débuter au début de l’année 2019, sur le site du stade de rugby Georges-Lyvet, propriété de Villeurbanne. Si une vente est encore techniquement envisageable, l’opération devrait prendre la forme d’un bail à construction. Le club verserait alors un nouveau loyer à la municipalité. Le montant n’est pas encore connu.

Parallèlement, « l'Asvel restera locataire de l'Astroballe », affirme Jean-Paul Bret. « Le fait de disposer de deux salles donnera la possibilité d'organiser des événements en parallèle, comme un concert à l'Arena  et un match à l'Asvel », avance-t-il. De quoi assurer une bonne rentabilité au futur équipement de Tony Parker. « L’Astroballe sera sans doute le centre d'entraînement du club et accueillera aussi quelques matchs », précise Gaëtan Müller.      

https://twitter.com/tribunedelyon/status/643431639910121472

Reste la question de l’aménagement des abords de la salle, estimé à « environ six millions d’euros », selon le maire de Villeurbanne. Les collectivités passeront de nouveau à la caisse, notamment la Métropole. On est loin – très loin – néanmoins des investissements publics pour les dessertes du grand stade de l’Olympique lyonnais. Elles auraient coûté au contribuable entre 202 millions (selon la Chambre régionale des comptes) et 334 millions d’euros (selon les opposants au projet) [Lire notre enquête “L’histoire secrète du grand stade : dépenses publiques, pactole privé”]. « Le grand stade était au milieu d’un champ, il fallait tout faire venir. L’Arena est déjà bien desservie par les transports, et les travaux publics valoriseront aussi un quartier qui en a bien besoin », vante Jean-Paul Bret.

« Ce qu’on donne à l’Asvel, on ne le donne pas à d’autres »

Ce qui est bon pour l’Asvel est-il forcément bon pour Villeurbanne ? Tout comme le TNP, le club de basket compte parmi les « totems » de la ville, estime Bruno Bernard : « On ne peut pas en discuter sereinement ». Tony Parker ne pourrait-il pas faire vivre sa petite entreprise sans argent public ? Alors que le budget du club a bondi depuis quelques années [nous y reviendrons en détail dans un second article], les aides publiques n’ont diminué qu’à la marge. « Le club pourrait s’en passer, au moins en grande partie. Ce qu’on donne à l’Asvel, on ne le donne pas à d’autres », estime Béatrice Vessiller, conseillère municipale EELV et vice-présidente de la Métropole. Pas question de viser plus bas, assume Jean-Paul Bret, selon lequel il est même nécessaire de « stabiliser » ces subventions : « Le basket n'est pas la même économie que le football, il ne bénéficie pas des mêmes droits télé ».

« Aucun club de basket français ne vit sans subvention », souligne Gaëtan Müller. Certes, mais aucun ne dispose des moyens de l’Asvel, qui, pour la Pro A, s’apparente à ce que le PSG représente pour la Ligue 1, toutes proportions gardées entre les deux sports. « En pourcentage, nous sommes avant-derniers du championnat en termes de subventions », réplique le président délégué. Il est vrai que le club de Levallois-Perret, cher à Patrick Balkany, bénéficie par exemple d’une subvention municipale de 2,3 millions d’euros, soit le maximum légal autorisé, sur un budget de 4,2 millions d'euros. Mais il s'agit là d'une exception. Selon un rapport de la Ligue nationale de basket pour la saison 2016-2017, les subventions publiques représentent en moyenne 21% des recettes des clubs de Pro A… soit un niveau comparable à celui de l’Asvel.

Ce que ne dit pas Gaëtan Müller, c’est que, pour lui, le moment serait mal choisi pour sevrer le club d’argent public. L’Asvel, qui ambitionne de jouer dans la cour européenne des grands clubs, espère gonfler son budget de quatre à cinq millions d’euros dans les années à venir. « Nous œuvrons aussi pour l’intérêt général. Trois salariés travaillent à temps plein dans notre programme "Asvel Citoyen" qui mène des actions sur le handicap, le social, avec les jeunes de Villeurbanne, l’apprentissage de l’anglais, la santé… », énumère le président délégué.

Du côté de la ville, cette (grande) générosité permet de garder le club dans la commune. En 2009, alors que la presse spéculait sur le possible départ de l’Asvel à Gerland, chez le voisin lyonnais, Jean-Paul Bret menaçait à demi-mots de couper les vivres. « Le club a construit son histoire à Villeurbanne depuis sa naissance en 1948. C'est un vrai marqueur de l'identité de cette ville, qui nous fait connaître à l’extérieur et nous fait rêver », s’enflamme-t-il. Et comme rêver n’a pas de prix…

 

A SUIVRE

> Retrouvez prochainement le second volet de notre enquête sur l’Asvel Basket.