De grands panneaux avec images de synthèse sous un ciel forcément bleu donnent un aperçu du projet. Au numéro 100, route de Paris, dans la bucolique et très chic commune de Charbonnières-les-Bains (3e plus riche du Rhône et parmi les 50 plus riches de France, selon un classement de 2015), le promoteur lyonnais Miprom fait sortir de terre 54 logements et quatre maisons individuelles.  S’ajoute un programme de commerces et de bureaux, dont la réhabilitation d’un immeuble existant. Une opération immobilière classique. A première vue.          

« Pour le dire clairement : je soupçonne une magouille », résume le conseiller municipal LR d’opposition Laurent Sauzay. « Magouille » ? Diantre ! Depuis deux ans, le 100, route de Paris, agite à intervalles réguliers les rapports entre les élus de Charbonnières. Le dossier s’est corsé avec une étonnante transaction, à l’adresse mitoyenne, impliquant les mêmes acteurs. Il illustrerait les méthodes du maire (divers droite) Gérald Eymard  qui, selon ses détracteurs, « fait des affaires au sein de ses réseaux ». Rembobinons.          

Sur cet axe qui coupe la commune du nord au sud, la ville a acheté en 2003, pour 2,3 millions d’euros, un immeuble de bureaux de 2500 mètres carrés, mis à la location. Avec les années et – surtout – le départ du siège du conseil régional installé jusqu’en 2011 à quelques encablures, le bâtiment perd de son attrait. Résultat : le 100, route de Paris affiche, en 2015, un déficit de fonctionnement de 80 000 euros. « Il aurait fallu le remettre aux normes, le moderniser… L’investissement nécessaire avait été estimé à 2,5 millions d’euros », commente le premier adjoint Michel Rossi, chargé de l’urbanisme. Charbonnières-les-Bains préfère s’en séparer.

Promoteur à son pied

Le domaine (expertise immobilière au service des collectivités locales) estime le bien, terrain et bâti, à 5 millions d’euros. Et le cabinet lyonnais Brice Robert, mandaté par la commune, sélectionne cinq candidats au rachat, comme le rapportait en septembre 2016 le magazine Nouveau Lyon. Première surprise : la ville ne trouve pas dans ce cénacle promoteur à son pied. Elle démarche alors Miprom. Créée en 2010, cette société lyonnaise spécialisée dans l’immobilier neuf et dirigé par un certain Laurent Millara, a déjà un pied à Charbonnières. Le promoteur a racheté à un marchand de biens les numéros… 102 et 104 de la route de Paris, où il construit 76 logements. Il emportera bientôt le 100 mitoyen, face à sept autres candidats, dont quelques poids lourds du secteur comme Bouygues ou Kaufman & Broad.

« On a été roulé dans la farine ! »

Tous avaient formulé des offres à environ cinq millions d’euros (le prix consenti par Miprom), BPP Marignan allant jusqu’à 5,68 millions d’euros, selon le compte-rendu d’une commission d’urbanisme que Mediacités a consulté. « Cette opération aurait pu être menée de gré à gré [sans appel d’offres], note Laurent Sauzay. Mais déontologiquement et pour les intérêts de la commune, ce n’était pas l’idéal. Le problème, c’est que la mise en concurrence a été douteuse. » Un des promoteurs déboutés a accepté de se confier à Mediacités, sous le couvert de l’anonymat. Son propos est sans nuance : « On a été roulé dans la farine ! Dès le départ, Millara était hyper-confiant. A l’arrivée, Rossi nous a dit qu’il était le seul à respecter le cahier des charges. Mais il n’y avait pas de cahier des charges ! »

Le premier adjoint Michel Rossi confirme : l’opération n’a pas fait l’objet d’un tel document. « J’ai en revanche rencontré chaque candidat pour leur exposer nos critères en nombre de logements, etc. », souligne l’élu. Aux architectes de prendre des notes pendant les réunions. « Pour nous disqualifier, ils ont trouvé l’astuce des toits terrasses, ne décolère pas le concurrent malheureux. Miprom était le seul à en proposer et pour cause, Rossi nous avait clairement dit qu’il n’en voulait pas. Et puis – surprise ! –, la ville préfère l’offre de Millara pour cette raison. »

« Ça se passera très très mal ! »

Nous avons bien entendu contacté Laurent Millara. Dès notre deuxième question – « Avez-vous bien été sollicité par la ville de Charbonnières pour le rachat du 100 ? » – le promoteur se fait menaçant : « Pourquoi me posez-vous cette question ? Je ne le sens pas votre article. Je vous préviens, je n’ai pas envie de lire des choses qui seraient le résultat de votre interprétation, sinon, ça se passera très très mal ! » On lui demande de préciser : « Je considère que cet entretien n’a pas eu lieu », cingle-t-il. Fin de la conversation.

Laurent Millara s’était montré plus bavard auprès de nos confrères de Nouveau Lyon : « La mairie n’était pas satisfaite [des premières offres sélectionnées pour le 100] et nous a sollicités. Nous avons répondu au prix (5 millions d’euros) et formulé une offre. Elle a obtenu la meilleure note moyenne. Ça devait se situer dans la continuité du 102-104. » De son côté, Michel Rossi conteste avoir « sollicité » Laurent Millara. « En étant déjà au 102-104, Miprom était bien sûr au courant de l’opération d’à-côté », admet-il toutefois. Quid des toits terrasses ? « Aucun de nos critères ne portait sur des éléments d’architecture », évacue-t-il, avant de conclure : « Cette opération n’a fait l’objet d’aucun recours et, croyez-moi, ce n’est pas si courant par les temps qui courent ».

Les bureaux du 100, route de Paris n'étaient occupés qu'à 25%, selon la ville. Photo : NB/Mediacités.

Ce n’est pas tout à fait exact. Certes l’opposition municipale n’a pas poursuivi la vente du 100. « Malgré les forts soupçons de favoritisme, je n’avais pas de preuve pour aller en justice », confie Laurent Sauzay. Mais Thierry Elmassian, un conseiller municipal de la majorité qui a pris quelques distances avec l’équipe de Gérald Eymard, a bien déposé une demande de suspension contre la délibération devant le tribunal administratif. Motifs : absence de cahier des charges – on y revient ! –, absence de consultation ou d’avis d’une commission municipale annexée et défaut de communication des critères qui ont motivé le choix de l’acheteur. Sa démarche a été rejetée pour vice de procédure.

Contacté par Mediacités, l’élu ne souhaite pas s’exprimer sur le sujet. Il s’est, par le passé, opposé publiquement à la transaction. En juin 2016, lors d’un conseil municipal, il met en cause la rigueur de l’attribution de ce marché et le manque, selon lui, de « concertation réelle ».

Deuxième surprise    

Mais la vente du 100 cache une autre transaction. C’est la deuxième surprise. Lors du conseil municipal du 7 juillet 2016, les élus découvrent que la ville se porte acquéreur de 479 mètres carrés de bureaux au 102-104, route de Paris pour 1,4 million d’euros toutes taxes comprises. Autrement dit : Charbonnières se débarrasse de ses bureaux d’un côté (au numéro 100) pour en racheter d’un autre (au 102-104). « Nous n’avons jamais abordé ce projet en commission », réagit alors la conseillère municipale d’opposition LR Séverine Fontanges. L’adjoint Michel Rossi présente l’opération comme une source de revenus futurs pour la commune, « amortie sur une quinzaine d’années ».   

L'amortissement ne commencera pas demain. Avant d’être loués, ces bureaux, qui n’ont pas encore été livrés, pourraient être utilisés pour accueillir des associations de Charbonnières, le temps de travaux à la Maison des Arts. La fédération régionale de bridge s'y installera momentanément en attendant d'emménager au 100. Interrogé par Séverine Fontanges, le maire Gérald Eymard reconnaissait en conseil municipal, en février dernier, ne pas s’être encore préoccupé des potentiels locataires de cet espace

Le 102-104, route de Paris, où la ville a racheté près de 500 mètres carrés de bureaux. Photo : NB/Mediacités.

L’achat ne bénéficie pas à Miprom mais à son partenaire, la Moraine du Rhône, à qui le promoteur a rétrocédé les surfaces tertiaires (commerces, bureaux, pôle médical) des opérations immobilières de la route de Paris. Cette société est dirigée par Jean-François Martini, un habitant de Charbonnières candidat aux dernières élections municipales (sur la liste de Laurent Sauzay, au second tour). « Il est depuis devenu très proche du maire… C’est son conseiller officieux en matière d’urbanisme », décrit l’opposant municipal. « Il utilise ses connexions pour faire des affaires personnelles », abonde un autre élu, sous le couvert de l’anonymat. « La ville voulait absolument qu’on s’associe avec lui pour la partie commerciale », ajoute le promoteur débouté déjà cité.

« Cela ne regarde pas vos lecteurs »

Contacté par téléphone, Jean-François Martini se montre d’abord loquace : « Avec Miprom, nous nous sommes intéressés au 100, route de Paris, car c’est dans la continuité du 102-104. Les commerces des futurs halles alimentaires, "les halles de l’Ouest", sont presque tous commercialisés ». Puis, à l’instar de son coéquipier Laurent Millara, il s’agace dès qu’on aborde la transaction entre la ville et la Moraine du Rhône pour les bureaux du 102-104 : « Cela ne vous regarde pas et ne regarde pas vos lecteurs ! Ça n’a rien à faire dans votre article ! »

L’homme a été à une place stratégique dès le début de la vente du 100. Comme Mediacités l’a découvert, en novembre 2015, il siège en tant que citoyen de Charbonnières à une commission extra-municipale  pendant laquelle est présentée l’opération du 102-104 mais aussi détaillé le projet de cession du 100, route de Paris. Suite à l’achat par la ville des près de 500 mètres carrés de bureaux à la Moraine du Rhône, Thierry Elmassian a déposé un nouveau recours au tribunal administratif, en cours d’instruction, considérant les motivations de la ville floues et contestables.        

« Il y a un mélange des genres incroyable autour de cette opération », se désole Laurent Sauzay. L’opposant municipal s’est dernièrement offusqué que Gérald Eymard ait donné une interview avec photo pour un publi-reportage de Miprom paru dans le Figaro Magazine. Lors de la dernière édition du rallye de Charbonnières – dont la société de Laurent Millara est devenue partenaire –, la ville a diffusé un clip à la gloire de l’événement. On y découvre le maire à bord d’une clinquante voiture de sport aux couleurs de Miprom. Le slogan du promoteur ? « L’immobilier autrement. »  

Nous avons sollicité une interview avec le maire de Charbonnières-les-Bains Gérald Eymard. Ses services nous ont indiqué qu’il préférait qu’on s’entretienne avec son adjoint chargé de l’urbanisme Michel Rossi. Le cabinet Brice Robert n'a pas retourné nos appels. Nous avons enfin contacté par téléphone, vendredi 1 juin, Laurent Millara (Miprom) et Jean-François Martini (Moraine du Rhône). Les échanges ont respectivement duré 4 et 7 minutes.

Actualisation – 4 juillet 2018

Le maire de Charbonnières-les-Bains, Gérald Eymard, nous a fait parvenir le droit de réponse ci-dessous : 

DROIT DE REPONSE-CHARBONNIERES

Notre réponse

Nous constatons que Gérald Eymard conteste de présumées « insinuations » et le fait d’avoir donné la parole à ses opposants (« Vous êtes le vecteur de [leur] propos »). Mediacités maintient l’intégralité de ses informations.

Nous regrettons que le maire de Charbonnières-les-Bains ait refusé de répondre à nos questions lors de la préparation de notre article. Et nous soulignons que nous avons, bien entendu, veillé à présenter le point de vue de la majorité conduite par Gérald Eymard, à plusieurs reprises dans notre article, par la voix de l’adjoint à l’urbanisme Michel Rossi.

Nous déplorons enfin la publication, dans les colonnes du magazine municipal Charbo Mag de juillet-août-septembre 2018 (page 18), d’un « droit de réponse » diffamatoire, que le maire a dû remanier avant publication dans nos colonnes afin de ne pas tomber sous le coup de la loi.  

La rédaction de Mediacités


Actualisation – 10 juillet 2018

A croire qu’ils se sont donné le mot… Quelques jours après la publication de celui de Gérald Eymard, nous avons reçu un droit de réponse de Laurent Millara, le président du promoteur immobilier Miprom. Le voici : 

Droit de reponse-Miprom

Notre réponse

Au risque de nous répéter : Mediacités maintient l’intégralité de ses informations. Nous prenons note que Laurent Millara nous reproche l’utilisation de certains mots (« partenaire » pour désigner la Moraine du Rhône, avec laquelle Miprom a été en affaires pour les deux opérations de la route de Paris). Soulignons que dans son droit de réponse, Laurent Millara contredit… Laurent Millara. En septembre, il confiait au magazine Nouveau Lyon avoir été « sollicité » par la mairie pour le 100 route de Paris. Aujourd’hui, il affirme que la ville n’a pas démarché Miprom. Un trou de mémoire ?  Il est enfin surprenant de lire que le rallye de Charbonnières « n’a rien à voir » avec la commune de Charbonnières, la ville étant bien entendu partenaire de l’événement.  

La rédaction de Mediacités