C’était un objectif majeur pour Tony Parker, président de la « Green Team » (référence aux maillots verts des joueurs). La rumeur a été confirmée le 12 avril dernier : l’Asvel Basket bénéficiera bien d’une « wild card » en Euroligue dès la saison 2019-2020. Autrement dit, le club emblématique de Villeurbanne rejoindra l’équivalent de la Champions League de football, le second championnat de basket le plus prestigieux au monde après la NBA américaine. Soit la promesse de grands rendez-vous face aux illustres équipes du Real Madrid, de Milan ou de Barcelone.

Cette annonce est venue égayer une saison sportive plus que mitigée pour le grand club de la métropole lyonnaise. Elle s'est achevée, dimanche 27 mai, par un fiasco en quart de finale des playoffs du championnat national, l’ancienne Pro A , face au Mans. Vainqueur en 2016, l’Asvel s’était déjà laborieusement qualifiée pour la dernière phase de la compétition. Mais si l’équipe est invitée dans la cour européenne, c’est moins pour ses résultats sportifs que pour son potentiel économique. L’Euroligue est une compétition fermée. N’y participent que les clubs invités par la société ECA, gérante de la compétition, selon des critères essentiellement financiers.           

Avant de délivrer son précieux sésame, l’Euroligue a posé ses exigences. Le club de Tony Parker a dû faire la démonstration de sa capacité à augmenter son budget, pour pouvoir recruter des joueurs d’envergure afin de faire jeu égal avec les grandes équipes européennes. Surtout, l’Asvel a donné des gages sur son Arena, sa future salle de 10 000 spectateurs censée voir le jour d’ici à deux ans. Une condition sine qua non pour espérer rester dans la course.

« On avance, même si le bateau tangue parfois sur le plan sportif »

A ce petit jeu, force est de constater que l’Asvel excelle. « Tout ce que nous faisons, nous l’avions annoncé il y a des années. Nous sommes crédibles car nous lions les actes aux paroles », martèle Gaëtan Müller. Ami d’enfance de Tony Parker et président délégué du club, cet ancien basketteur professionnel est aujourd’hui le véritable patron opérationnel de l’Asvel. « Moi je prends le club comme une véritable entreprise. On trace des perspectives, on avance, même si le bateau tangue parfois sur le plan sportif », lance-t-il.

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"Les cadeaux de Villeurbanne à l'Asvel de Tony Parker"

Son entreprise est florissante. Son budget a augmenté de 40% depuis l’arrivée de Tony Parker en 2014, passant de 5,2 millions d’euros cette année-là, à 8,2 millions d’euros – la plus importante enveloppe de l’Hexagone, quatre fois plus élevée que celle de Hyères-Toulon, le club le moins doté du championnat. Certes, l’Asvel reste encore bien loin des cadors européens comme le CSKA Moscou (40 millions d’euros) ou le Real Madrid (37 millions d’euros), mais la dynamique est enclenchée. Elle illustre l’évolution de ce sport dans un univers où les finances priment autant – si ce n’est plus – que les résultats sur le parquet. Un « basket-business », à l’instar du foot-business, encore balbutiant en France.

TP et les réseaux lyonnais

Tout commence en 2009. Cette année-là, Tony Parker sonde plusieurs clubs de Pro A, dans l’objectif d’en devenir actionnaire. Avoir son propre club, « un rêve de gosse », se souvient Gaëtan Müller. Alors que rien ne le rattache à Villeurbanne, la star de NBA porte son choix sur l’Asvel, dirigée par Gilles Moretton depuis 2001. “TP” [prononcez « Tipi »] acquiert 20% des parts du club et en devient le vice-président, avec cette promesse : en faire « l’un des plus grands d’Europe ». Mais pour “Tony l’Américain”, rien ne va assez vite. Le projet de nouvelle salle, dans les cartons depuis des années, pâtit de la guéguerre entre Lyon et Villeurbanne. Les deux communes se disputent son emplacement. Tony Parker menace de quitter le club, de placer son argent à Montpellier ou au PSG. En 2013, au sommet de sa gloire après la victoire de l’équipe de France à l’Euro de basket, il entame toutefois un tour de table pour racheter l'Asvel.           

Le clan Parker s’appuie alors sur des réseaux lyonnais bien constitués. Comme Jacques-Edouard Charret, ancien directeur-général adjoint du groupe Toupargel ou Philippe Sauze, directeur général délégué de LDLC (commerce en ligne et high-tech) jusqu’en janvier 2018, ancien dirigeant d’Electronic Arts passé fugacement à la direction générale de l’Olympique lyonnais. En 2014, l’opération est bouclée. La holding Infinity Nine Sports, dont Tony Parker est l’actionnaire majoritaire, achète 80% des parts de la SASP.  Le reste est détenu par Roland Tchénio (PDG de Toupargel) à hauteur de 8,4%, par l’association Asvel Basket (5,3%) et quelques petits actionnaires historiques.           

Rapidement, l’aura de Tony Parker lui permet d’attirer de nouveaux investisseurs. Ils sont issus du milieu économique lyonnais : Bruno Rousset (PDG de l’assureur April que les lecteurs de Mediacités ont appris à connaître lors d’une de nos précédentes enquêtes) et Jacques Gaillard (businessman lyonnais et actionnaire principal de TLM). Ou de celui du basket : les joueurs américains Corey Maggette et Michael Finley. En 2016, c’est au tour d’Hervé Legros, le flamboyant patron du groupe immobilier Alila, spécialisé dans le logement social, d’entrer au capital de la holding Infinity Nine Sports, à hauteur de 15%. Il devient le deuxième actionnaire du groupe derrière Tony Parker, bientôt rejoint, en 2017, par Nicolas Batum, basketteur français évoluant en NBA. Des prises de participation synonymes d’argent frais.

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En parallèle, le club multiplie les partenariats et les sponsors privés. Engagée avec l’Asvel depuis 2012, l’entreprise LDLC a renouvelé en 2016 son partenariat pour quatre ans, pour un montant tenu secret. Le groupe de Laurent de la Clergerie s’arroge ainsi la place principale à l’avant du maillot des joueurs. Mais d’autres, comme le promoteur Floriot, l’agence de voyages professionnels Travelys, ou encore les montres Tissot – une marque d’horlogerie dont Tony Parker, chouchou des sponsors, est également « ambassadeur » –, apportent un soutien financier. « Aujourd’hui, la moitié de notre budget provient du marketing et des sponsors », résume Gaëtan Müller. La vente des billets assure le quart des recettes et les collectivités abondent à hauteur de 20%, via des subventions ou des achats de prestations comme Mediacités vous le racontait dans le détail le 23 mai dernier.

 

 

Et le président-délégué du club ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. « L'an prochain, nous devrions atteindre entre 8,5 et 9 millions d’euros de budget. Dix millions à horizon 2020, pour l'année de l'Euroleague. On aura potentiellement doublé le budget en six ans », se réjouit-il. Objectif final : atteindre les 12 ou 13 millions d’euros d’ici 2021. De quoi commencer à peser sur la scène européenne. Pour y parvenir, le club mise sur la construction de deux nouveaux équipements majeurs : la nouvelle Arena et la Tony Parker Academy.

La nouvelle salle, nerf de la guerre

Serpent de mer depuis une quinzaine d’année, la nouvelle salle de l’Asvel, destinée à remplacer l’actuelle Astroballe et ses 5600 places, devrait commencer à sortir de terre début 2019, une fois fixées les conditions de la mise à disposition du terrain appartenant à la commune (vente ou bail à construction…). La future Arena, qui devrait bénéficier d’une opération de naming – c’est décidément un incontournable ! –, aura une capacité d’accueil de près de 10 000 places et devrait doper les recettes de billetterie (l’Astroballe affiche aujourd’hui un taux de remplissage de 98%).  

« Passer de dix à treize millions d’euros de budget sera possible essentiellement grâce à cette salle », vante Gaëtan Müller. Au-delà des places classiques, le club compte développer son offre haut de gamme, en passant de 1200 à 2000 places VIP. Le projet, conduit par l’entreprise de construction TGL Group (groupe Floriot, par ailleurs sponsor du club), DCB international (un promoteur lyonnais) et l’agence d’architecture de Pierre Barillot, mise également sur l’organisation d’événements (concerts…) et une boutique de produits dérivés du club pour faire de cette Arena une machine à cash.  

L’autre future source de revenus du club est plus inattendue. En septembre 2019, les premiers élèves de la « Tony Parker Adequat Academy » devraient pouvoir prendre leurs quartiers dans cette structure de 14 000 mètres carrés déjà en construction dans le quartier de Gerland. Le lieu accueillera à la fois le centre de formation du club et des salles de cours. Chantier estimé à 30 millions d’euros. Cette école privée hors contrat accueillera des élèves de 13 à 21 ans, de la quatrième au bachelor (bac +3). Une quarantaine d’élèves seront intégrés au centre de formation, une soixantaine d’autres, originaires de toute la planète, suivront également des entraînements de basket en parallèle de leurs études, « pour tenter leur chance, dans l’espoir d’être repérés par le club », détaille Gaëtan Müller.

« Come to our Academy and get a job ! »

Objectif affiché : concilier pratique du sport à haut niveau et employabilité. Une version « à l’américaine » des traditionnelles sections sport-étude en quelque sorte. « Come to our Academy and get a job ["Rejoignez notre académie et décrochez un emploi"] », proclame le site du projet, lui aussi soumis à un contrat de naming avec l’entreprise Adequat (intérim et recrutement) à laquelle Tony Parker prête son image. Des études post-bac en économie du sport, en partenariat avec l’EM Lyon, sont enfin prévues.

Si les frais d’inscription ne sont pas encore connus, la vraie mine d’or se trouve ailleurs. L’Academy permettra d’étendre l’organisation de camps de baskets estivaux, déjà mis en place depuis plusieurs années. Surtout, elle servira de pouponnière à l’Asvel. Soit un vivier de jeunes basketteurs talentueux, susceptibles de signer des contrats très tôt avec le club. « L'idée, c'est de dire qu'un club qui paie un Nando de Colo  trois millions d’euros au CSKA Moscou, il coûtera peut-être 100 000 euros si on l'a chez nous à dix-neuf ou vingt ans, résume Gaëtan Müller. On pourra concurrencer les gros clubs en ayant des joueurs français à bon prix, qu'on aura recruté tôt. » Ou comment s’offrir de bons joueurs à moindre frais, dans un championnat où les plus gros salaires ne dépassent pas les 260 000 euros la saison.           

Sur le long terme, la capacité de formation du club doit lui permettre d’augmenter les « opérations de trading », complète le président délégué. Traduction : vendre des joueurs aux autres clubs. Une manne pour l’instant trop irrégulière pour l'Asvel. « L’année dernière le trading a représenté 9% de notre budget mais rien cette année, détaille Gaëtan Müller. Avec l'Academy, on envisage des opérations de trading de manière plus récurrente, pour en faire un vrai revenu. »

« On n’est pas Pierre de Coubertin »

Dans un championnat de France encore marqué par une pratique associative du sport, l’approche économique décomplexée de l’Asvel détonne. « Dans le monde actuel, dire qu'on ne fait pas du sport business, c'est mentir. On ne va pas aller concurrencer le Real Madrid ou le CSKA Moscou en disant que l'important c'est de participer et qu'on est Pierre de Coubertin, lance Gaëtan Müller. Je fais aussi un travail de chef d'entreprise. J'ai des actionnaires, j'ai des gens qui ont mis de l'argent, Tony, moi-même. Si les sommes investies dans les clubs rapportaient, cela se saurait. Mais l'idée est de créer un cercle vertueux qui fait qu'à défaut d'en gagner, on n'en perd pas, tout en faisant progresser le club. »

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A la fédération française de basket (FFB), on suit avec attention la révolution en cours à l’Asvel. « Je ne sens pas “d’américanisation” du basket, comme certain le décrivent, estime son président Jean-Pierre Siutat. Il y a quelques années, le basket français était la risée de l’Europe, puis l’équipe de France a été championne d’Europe en 2013. Les choses bougent, en partie grâce à Tony Parker. Il porte très haut le basket français. » Pas question toutefois de laisser les clubs prendre la main sur l’ensemble de la filière. « La Tony Parker Academy devra se développer en harmonie avec l’activité de formation de haut niveau, qui est de la responsabilité de la fédération », met en garde Jean-Pierre Siutat. En clair : l’Asvel ne devra pas court-circuiter les centres de formation au profit de son Academy. « Après, bien sûr que ça développe de nouveaux revenus pour le club, c’est positif », conclut-il.

« Les mêmes problèmes que le PSG »

Mais l’argent ne fait pas toujours le bonheur… des supporters. Après un début de saison franchement poussif, les Green Gones se sont mis « en grève » en mars dernier, le temps d’un quart temps à l’Astroballe. « C’était pour marquer le coup. On a un peu les mêmes problèmes que le PSG : on a le plus gros budget, mais pas assez de pression. Les joueurs ne s’investissent pas assez », estime Stéphane Bouchex, le président du club de supporters et fan de l’Asvel « depuis l’âge de six ans ». « Tony Parker est un grand président, avec lui les choses bougent vite, poursuit ce quadragénaire. Mais il a un défaut : il vit à 8 000 kilomètres de là. Quand le chat n’est pas là, les souris dansent. Il manque un vrai staff sportif pour pouvoir vraiment prétendre à l’Euroleague ».

En janvier, Tony Parker avait nommé son frère « T.J. » (prononcez « Tiji ») coach de l’équipe villeurbannaise pour remplacer J.D. Jackson, écarté pour absence de résultats. La nomination avait suscité quelques grincements de dents sur la gestion familiale – voire « clanique » – du club par la star de NBA. Suite à l'élimination en quart de finale des playoffs, le petit frère redeviendra assistant la saison prochaine et l'équipe se cherche un nouvel entraîneur. Reste maintenant aux dirigeants de l’Asvel à démontrer que les millions d’euros peuvent se transformer en résultats sportifs.

A (RE)LIRE

> Retrouvez le premier volet de notre enquête sur le grand club de basket de l'agglomération lyonnaise : "Les cadeaux de Villeurbanne à l'Asvel de Tony Parker".