Elle en porte le nom sans en être encore vraiment une : l’Université de Lyon (UDL)  pilote la fusion des universités Lyon-I, Lyon-III, Jean-Monnet (Saint-Etienne), de l’Ecole normale supérieure et de l’Institut national des sciences appliquées. Cet épineux chantier a été initié dans le cadre de l’Idex, « un label d’excellence » décroché en février 2017 et lancé par l’Etat pour encourager la création d’universités françaises capables de peser à l’international. Le dispositif agit comme une carotte géante : des dizaines de millions d’euros de financement – 25 millions d'euros par an pour Lyon – sont prévus à la clef.                     

A terme, la future méga-université lyonnaise rassemblera quelques 5 000 enseignants-chercheurs et plus de 100 000 étudiants. On imagine donc ses promoteurs suffisamment entourés en matière grise. Il faut croire que non… Pour l’accompagner, l’UDL fait appel à des consultants externes. Mediacités a ainsi déniché l’attribution d’un marché de 900 000 euros sur deux ans, publiée en mai dernier [voir ci-dessous]. Deux heureux élus se partagent le gâteau : le cabinet parisien Plein sens et la société Siris, basée à Barcelone.

Bulletin Offre Marchés Publics - UDL

23 000 euros la réunion

Cette somme rondelette questionne car, pour l’aider dans son grand chantier, l’UDL dispose déjà en interne d’un comité scientifique. Baptisé « SAB » pour « Scientific advisory board », lui aussi n’est pas donné ! Pour définir « les priorités académiques de la future université » et « ses stratégies de développement », neuf des 18 membres du SAB n’appartiennent pas à la communauté universitaire lyonnaise. Ils touchent pour leur investissement de généreux émoluments.

Comme l’a raconté en novembre dernier Les Potins d’Angèle, la présidente du comité Sybille Reichert – qui a monté son cabinet de consulting après avoir été rectrice de l’université d’Erlangen-Nuremberg, en Allemagne – a été indemnisée 10 000 euros pour… une réunion ! L’arrêté signé par le président de l’UDL Khaled Bouabdallah [voir document ci-dessous] la gratifie de 40 heures de travail. On ose espérer qu’il s’agit du temps de préparation et non de la durée de la réunion… Celle-ci aura coûté, pour l’ensemble des intervenants, 23 000 euros. Selon nos informations, une requête a été déposée par un administrateur de l’UDL devant le tribunal administratif de Lyon pour réclamer l’annulation de cet arrêté. La procédure est en cours.

Indemnites SAB-UDL

D’après le site de l’Université de Lyon, le SAB s’est réuni trois fois : le 18 juillet 2017, le 15 novembre 2017 – la date à 23 000 euros –, et les 24 et 25 mai dernier. Toujours au même tarif ? Les services de Khaled Bouabdallah n’ont jamais donné suite à nos sollicitations [lire En coulisses]. « Aucune information n’a circulé, regrette le maître de conférences Philippe Guy, membre du conseil d’administration de l’Institut national des sciences appliquées (Insa) affilié au syndicat Snesup-FSU. Ces gens sont sans doute excellents, mais, à ce prix-là, on aimerait lire les comptes-rendus qu’ils produisent ! Problème : la direction de l’UDL refuse de nous les communiquer. »

Univ1Mediacités s’est procuré le rapport fourni à la justice par le comité scientifique censé justifier ses travaux – et les indemnités. Dans ce mince dossier – quatre pages en tout et pour tout ! –, le SAB souligne que « l’excellence d’une université repose sur deux piliers essentiels, ses chercheurs et ses étudiants » et qu’il convient donc de recruter les meilleurs.

Le comité affirme également que l’Idex permettra de lancer des appels à projet pour attirer des chercheurs stars reconnus à l’international. Des projets financés entre 400 000 et 1,2 million d’euros sur trois ans qui comprendront le salaire du chercheur, des moyens pour réaliser ses recherches, des post-docs recrutés pour l’assister et quelques thésards. L’objectif ? Créer des publications pour gagner des places dans les classements internationaux comme celui de Shanghai . Un peu cher, peut-être, la recommandation attendue ? D’autant plus que ce comité, censé apporter « une expertise scientifique mondiale du plus haut niveau pour conduire le projet Idex », s’est contenté sur toute une page de reproduire quasi mot pour mot, en le traduisant en anglais, un texte présentant les ambitions de l’IdexLyon issu du dossier de candidature déposé en 2016 [voir ci-dessous].                

 

ExtraitProjetIDEX-SAB

Au-delà de leur coût, les précieux conseils de l’UDL inquiètent une partie de la communauté universitaire. « Ce genre de recommandations est complètement contraire à l’esprit de l’enseignement supérieur qui n’est pas de recruter ceux qui sont déjà excellents, soupire Claude Danthony, professeur de mathématiques à l’Ecole normale supérieure (ENS), mais d’amener un maximum de monde à être bon à la fin. » Cet enseignant, président de l’association Démocratie et transparence à l’UDL, est à l’origine de la récente annulation des élections de l’Université de Lyon . C’est l'une des figures des opposants de la fusion telle qu’elle se construit dans le cadre de l’Idex.                

Cultures et pratiques diverses

Depuis les prémices du projet, en 2012, la communauté universitaire est profondément divisée sur la marche à suivre. Première question brûlante : la sélection à l’entrée de l’université. L’UDL tente de marier des établissements aux cultures et pratiques diverses. « L’Insa choisit ses étudiants sur dossier et veut continuer à fonctionner comme cela. Mais à Lyon-I, on ne peut pas procéder de cette manière. Sinon, que fera-t-on des autres ? », interroge le maire PS de Villeurbanne Jean-Paul Bret, élu métropolitain chargé des universités et, à ce titre, membre du conseil d’administration de l’UDL. « A l’avenir, il y aura sûrement un processus sélectif, mais après la licence », pense celui qui a été maître de conférence à l’université Claude-Bernard.

Les choses sont pourtant loin d’être aussi claires. « Toutes les filières seront-elles sélectives ? J’ai posé la question au moment de la présentation, en octobre 2017, des principes incontournables. A ce jour, je n’ai toujours pas obtenu de réponse », déplore Nathalie Dompnier, présidente de Lyon-II. Pour avoir émis à voix haute un certain nombre de réserves, elle a vu son université exclue du projet de regroupement par le conseil d’administration de l’UDL. En février dernier, Khaled Bouabdallah avait justifié la décision en parlant « d’écarts de vision très importants (…), des écarts qui ne peuvent pas être réduits dans le calendrier posé par le jury [de l’Idex] ». Car le projet lyonnais doit repasser devant ce jury international, présidé par l’universitaire suisse Jean-Marc Rapp, début 2019. Et il devra faire la démonstration que la fusion est sur les rails pour conserver le label Idex.           

Univ2Autre pomme de discorde, les frais d’inscription. Dans le dossier de candidature soumis au jury de l’Idex en 2016, il est indiqué qu’ils augmenteraient progressivement, avec en parallèle un meilleur service aux étudiants (activités culturelles et sportives, aide à la recherche de logement). Nombre d’enseignants et d’étudiants redoutent que la future université lyonnaise suive le chemin de celle de Nice avec des masters à 4000 euros, mis en place par la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal quand elle présidait cette université (entre 2012 et 2017). Le tout récent bond des frais d’inscription dans les écoles Centrales – de 615 à 2500 euros l’année – n’est pas pour les rassurer.

« L’augmentation des frais de scolarité, c’est un des piliers du modèle prôné par le cabinet Siris, déplore un enseignant-chercheur qui requiert l’anonymat. Lors d’une précédente mission, un des cadres de Siris nous avait confié que le Royaume-Uni avait tout compris le jour où le prix des études universitaires étaient montées à 8000 pounds [8900 euros]. Ce qui est certain, c’est que toutes les universités bien classées par Shanghai sont payantes et chères et les étudiants âprement sélectionnés. »

« On va arroser où c’est déjà mouillé ! »

Les ressources de l’Idex ne bénéficieront par ailleurs pas à toutes les filières. En lisant dans le détail les appendices du dossier de candidature du projet lyonnais, on découvre que la manne du précieux label concernera 2300 enseignants-chercheurs sur 5215 et 40 000 étudiants sur 123 417 (les effectifs Lyon-II étaient à l’époque encore comptabilisés). « On va créer un périmètre d’excellence et là, il pleuvra du fric. Mais on va arroser où c’est déjà mouillé ! », s’agace Claude Danthony.

AppendicesProjetIDEX
Extrait document Projet IDEX.

La dotation de 800 millions d'euros attribuée à l'UDL au titre de l'Idex ne sera jamais consommée. Bloquée sur un compte du Trésor public, elle génère, selon le site du ministère de l'Enseignement supérieur, 25 millions d'euros d'intérêts annuels. Cette enveloppe bénéficie dès aujourd'hui à l'organisme présidé par Khaled Bouabdallah et sera pérenne une fois l'obtention du label définitive – la période probatoire dure quatre ans. Une goutte d’eau rapportée au total des budgets des cinq établissements engagés dans le rapprochement – 1,2 milliard d’euros. Mais de quoi abonder au budget annuel de l’Université de Lyon qui dépense annuellement 14 millions d’euros en frais de gouvernance, de communication et, donc, de précieux conseils des uns et des autres

« L’Idex, c’est chaud » : voici la phrase la plus entendue au cours de cette enquête. Nous avons rencontré une quinzaine d’interlocuteurs. Nombre d’étudiants et d’enseignants-chercheurs ont accepté de nous parler sous couvert d’anonymat. Du côté des présidents des établissements impliqués dans la fusion, c’est le mutisme complet. Seul à avoir accepté le principe d’une interview, Eric Maurincomme, à la tête de l’Insa, a annulé la veille de notre rendez-vous. Contactés dès le début du mois de juillet, ni Khaled Bouabdallah, ni Jean-François Pinton, respectivement président de l’UDL et président de l’IdexLyon, n’ont donné suite à nos demandes d’entretiens. Les membres du SAB, extérieurs aux établissements lyonnais, n’ont pas daigné répondre à nos sollicitations. Enfin, les cabinets Siris et Plein sens n’ont pas souhaité s’exprimer, se retranchant derrière la confidentialité qui les lie à leur client.