C’est une enquête préliminaire vieille de plus de cinq ans « en voie d’être finalisée », selon une source judiciaire. L’affaire Larose, du nom du promoteur Jean-Christophe Larose, fondateur du groupe immobilier Cardinal, concerne des faits d’abus de biens sociaux entre une entreprise suisse opaque, la Sepim, et des sociétés du chef d’entreprise lyonnais. D’après les informations de Mediacités, le parquet de Lyon bouclera dans les prochaines semaines ce dossier qui hante la justice locale.

Le patron de Cardinal, toujours présumé innocent, n’a pas souhaité répondre à Mediacités (lire notre encadré En coulisses). Dommage… Nous avions de nombreuses questions à lui poser. Sans attendre la fin de l’enquête de la brigade financière de la police judiciaire au sujet de la Sepim, nous nous sommes plongés dans les montages des sociétés de Jean-Christophe Larose. Un tour du monde des paradis fiscaux ou presque, du Luxembourg jusqu’au Panama, en passant donc par la Suisse. Parmi nos trouvailles, nous avons identifié une nouvelle pièce de son puzzle domiciliée au Grand-Duché : la société Urban Real Luxembourg, curieusement créée à la veille du scandale des Panama Papers,  dans lequel le nom du promoteur lyonnais a été cité. Mais aussi un document inédit évoquant des honoraires de la société suisse Sepim à l’occasion d’une opération immobilière de Cardinal dans la Drôme.        

Cubes orange, vert et tour Nouvel

Restons, pour l’heure, entre Rhône et Saône. C’est à la Confluence que Jean-Christophe Larose s’est bâti un nom et une place au sein de l’immobilier lyonnais. Dans les années 2000, il est un des premiers à croire dans le nouveau et futuriste quartier de Lyon, esquissé par Raymond Barre et concrétisé par Gérard Collomb. Avec le soutien de l’ancien maire de Lyon, il construit les immeubles les plus audacieux du quartier. Le cube orange, quai Rambaud, où il installe le siège social de Cardinal, qui est signé Jakob+MacFarlane, cabinet d’architecture qui a par ailleurs conçu la Cité de la mode et du design à Paris. Ou le parallélépipède vert fluo, à quelques encablures, qui héberge la chaîne de télévision Euronews, commis par les mêmes architectes.

En une petite quinzaine d’années, l’ascension de Cardinal, née à Lyon en 2001, est fulgurante. Le groupe détenu à 97% par Jean-Christophe Larose compte aujourd’hui parmi les plus grands acteurs immobiliers de la région Auvergne-Rhône-Alpes avec un chiffre d’affaires de 120 millions d’euros en 2017 et 150 salariés revendiqués. Il vise la barre de 200 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 2019. Le promoteur chasse désormais en dehors de ses terres, en Île-de-France notamment. Mais il continue de quadriller la Confluence (Mediacités reviendra dans une prochaine enquête sur l’emprise du groupe sur la presqu’île). Cet automne, il inaugurera avec Vinci Immobilier la tour Ycone, dessinée par l’architecte-star Jean Nouvel. Ironie du sort, cet immeuble doté de logements luxueux se trouve rue du… Panama.

https://twitter.com/ateliersjnouvel/status/1005074813902376960

Voilà pour la partie en vitrine. En coulisses, le groupe Cardinal présente un autre visage. A partir de 2011, commence ce qui va devenir « l’affaire Larose ». Lyon Capitale révèle l'imbroglio du déménagement de la clinique du Parc, « petit illustré de l’affaire immobilière opaque », écrit le magazine. Au cœur du montage de l’opération : Cardinal. Le groupe a construit l’établissement de santé privé, inauguré en 2007 boulevard de Stalingrad, dans le 6e arrondissement de Lyon. Jean-Christophe Larose est aussi impliqué dans la revente des anciens locaux de la clinique, boulevard des Belges, via une société baptisée San Parc. Elle fera l’objet d’un redressement fiscal de deux millions d’euros pour des irrégularités concernant la vente. Pour la petite histoire, les investigations sont conduites par l’inspecteur des impôts Alain Giordano, actuel adjoint au maire de Lyon chargé des espaces verts.

De Lyon à la Suisse, en passant par la Drôme

Comme le notait en 2014 Lyon Capitale, c’est à l’occasion de l’affaire de la clinique du parc qu’apparaît le nom de la Sepim, la société anonyme de droit suisse soupçonnée d’avoir servi d’intermédiaire pour de l’enrichissement personnel. Représentant légal de la Sepim, un certain Patrick Schneider (dont il sera question plus bas) compte d’ailleurs parmi les invités de l’inauguration du nouvel établissement de santé. Dans une interview donnée en 2016 à Tribune de Lyon (le fondateur de Cardinal est actionnaire de Rosebud, la société éditrice du journal), Jean-Christophe Larose reconnaît avoir été actionnaire de Sepim de 2001 à 2009. Selon lui, Sepim était un apporteur d’affaires, effectuant des « prestations bien réelles ». Sur le front judiciaire, une première enquête préliminaire est toutefois ouverte au sujet de cette société, au début des années 2010, avant même les révélations dans la presse. Mais elle est rapidement classée sans suite. Le parquet de Lyon décide de la relancer après l’arrivée du procureur Marc Cimamonti en 2012. C’est cette enquête qui doit aboutir prochainement.

Elle devra apporter des réponses aux questions suivantes : quelles opérations immobilières de Cardinal, à Lyon et en France, ont été effectuées via la société suisse Sepim ? Ont-elles été réalisées en toute transparence et légalité ? La Sepim a-t-elle enfin servi à des activités fictives ? Dans Tribune de Lyon, Jean-Christophe Larose prétend que la société suisse a été en lien avec Cardinal pour quatre opérations immobilières. L’une d’elles concerne la vente par le groupe immobilier de la plateforme logistique de Saint-Rambert-d’Albon, dans la Drôme, comme Mediacités le révèle. Nous avons mis la main sur un document encore jamais rendu public, que nous reproduisons ci-dessous. Cette lettre, datée du 21 décembre 2007 et signée par Jean-Christophe Larose, est adressée à Patrick Schneider, un expert fiscaliste de Lausanne, représentant légal de Sepim. Elle a pour objet des honoraires versés par le groupe Cardinal à la société suisse suite à l’opération de Saint-Rambert-d’Albon.

Cardinal-Sepim

Dans ce courrier, Jean-Christophe Larose propose à Patrick Schneider une rétribution de 70 000 euros pour « la réitération de vente du terrain ». D’autres rémunérations sont prévues en cas d’activation de certaines clauses. A cette date, selon ses propres dires, Jean-Christophe Larose comptait parmi les actionnaires de la Sepim. A-t-il été rétribué personnellement, en Suisse, au titre de cette vente réalisée par son groupe en France, ce qui pourrait constituer un abus de bien social ? Notre question est restée sans réponse.

Une autre Sepim… au Luxembourg

En avril 2016, c’est l’affaire des Panama Papers qui rattrape Jean-Christophe Larose. Le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) met en lumière des liens indirects entre le promoteur lyonnais, des entreprises domiciliées au Panama et le cabinet Mossack Fonseca, à l’origine du scandale planétaire d’évasion fiscale. Comme Lyon Capitale l’avait déjà révélé quelques années plus tôt, deux sociétés panaméennes (Ricard Lake Property Inc. et Morales Investors S.A.) sont à l’origine de la création de plusieurs structures luxembourgeoises dans les années 2000. Structures qui comptent comme actionnaires, via une société du nom de Ciresia, un certain Jean-Christophe Larose mais aussi Norbert Richard, entrepreneur de Bourg-en-Bresse, déjà associé au promoteur de la Confluence dans San Parc (l’une des sociétés liées au scandale de la clinique du Parc).

Au départ des montages au Panama, comme le montrent les données publiques de l'ICIJ, apparaissent deux avocats fiscalistes basés au Luxembourg, Michaël Dandois et Antoine Meynial. Ces juristes sont très sollicités par les milieux d’affaires lyonnais. Dans la galaxie d’entreprises offshores créées par leurs soins et liées à Jean-Christophe Larose, on retrouve au Luxembourg un nom connu : Sepim. A ne pas confondre, donc, avec la société homonyme suisse dans le collimateur de la police judiciaire de Lyon. La Sepim luxembourgeoise du patron de Cardinal, ainsi que d’autres entités domiciliées dans le Grand-Duché, devait servir pour un projet immobilier situé sur l’île de Saint-Barthélemy, dans les Antilles françaises. Prévue sur un terrain écologiquement sensible, l’opération ne verra jamais le jour. Mais elle causera des sueurs froides au promoteur.

Quelques semaines après le déclenchement des Panama Papers, Jean-Christophe Larose est convoqué par la brigade financière. Le parquet national financier (PNF)  a ouvert à Paris sa propre enquête sur les montages financiers offshores du patron de Cardinal – ceux menant à Saint-Barthélémy –, en parallèle des investigations du parquet de Lyon sur la société suisse Sepim. Mais l’enquête du PNF pour blanchiment de fraude fiscale est rapidement classée sans suite.        

Une nouvelle holding luxembourgeoise

Jean-Christophe Larose se défend alors vigoureusement dans une tribune publiée sur son site internet : « Je n’ai jamais été client du cabinet Mossack Fonseca, ni directement ni indirectement. En outre, l’intégralité de mes participations professionnelles ou patrimoniales sont fiscalisées en France, tout comme l’ensemble de mes revenus, ce que mes conseils peuvent attester ». Au cours de cette période de tempête médiatique, entre 2015 et 2016, les sociétés liées à Jean-Christophe Larose au Luxembourg sont radiées ou déplacées en France, comme la holding luxembourgeoise Ciresia qu’il détient à 50% avec Norbert Richard.

Le chef d’entreprise lyonnais ne déserte pas pour autant le Luxembourg. D’après nos informations, Jean-Christophe Larose y a conservé une société dont il est actionnaire à 100% : Urban Real Luxembourg. L’avocat Michaël Dandois, déjà présent sur les montages partant du Panama, est administrateur de cette entreprise qui a pour objet « la prise de participations sous quelque forme que ce soit, dans toute entreprise ». Autrement dit, il s’agit d’une holding. Le fondateur de Cardinal semble vouloir la garder discrète : il n’a pas déposé les comptes de la société pour l'exercice 2017 alors que, selon la législation luxembourgeoise, il était tenu de le faire au plus tard en juillet dernier. Elle est en tout cas toujours active selon le registre local de commerce et des sociétés. Urban Real Luxembourg a été enregistrée le 25 mars 2016. Soit quatre jours avant que Jean-Christophe Larose rapatrie Ciresia en France. Et une semaine avant l’explosion des Panama Papers…

Le 3 septembre dernier, nous avons sollicité le service de communication du groupe Cardinal pour une interview avec son fondateur Jean-Christophe Larose. Quelques jours plus tard, une chargée de communication nous a promis, par téléphone, qu’elle donnerait une réponse à notre demande. Faute de retour de sa part, nous avons envoyé au groupe Cardinal une liste de questions précises, par courriel, le 11 septembre. Deux jours plus tard, le service de communication nous a finalement répondu par un bref message que « Monsieur Larose a[vait] pris connaissance de [n]otre mail » : « Il ne souhaite pas s’entretenir avec vous pour répondre à ce type de questions, ayant déjà répondu à la plupart d’entre elles. Concernant la stratégie du Groupe, il ne manquera pas de s’exprimer sur les supports adéquats ».