Jean Nouvel est de retour à Lyon. En novembre, l’architecte de renommée internationale, rénovateur de l’opéra de Lyon, mais aussi concepteur, à Paris, de l’Institut du monde arabe, du musée du quai Branly ou encore de la Philharmonie, doit livrer sa tour Ycone dans le quartier de la Confluence. L’immeuble, impressionnant, en forme de Y, haut de 64 mètres, est doté d’une double façade colorée, de béton et de verre. Il renferme 92 appartements designs, entre 4 300 euros (prêt locatif social) et près de 10 000 euros le mètre carré. Tous vendus.

Mais le come-back de l’architecte-star, à 73 ans, ne fait pas l’unanimité à Lyon. « Avec ce qu’il s’est passé sur l’opéra,  Gérard Collomb n’en voulait pas, commente Fabien Fournier, directeur de publication de Nouveau Lyon, mensuel dédié à l’immobilier et à l’urbanisme. C’est Jean-Christophe Larose qui l’a fait venir. » Son groupe Cardinal, à l’origine du projet Ycone, assure la promotion de la tour, en association avec Vinci Immobilier. « Je rêvais d’un projet avec Jean Nouvel », confiait, en 2015, à Acteurs de l’économie, le serial-bâtisseur de la Confluence.              

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La tour Ycone, quasiment achevée, signée Jean Nouvel. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Touché, mais pas coulé. Malgré les affaires et les soupçons d’abus de biens sociaux [lire notre première enquête sur l’empire Larose], Jean-Christophe Larose multiplie les projets immobiliers et les inaugurations. En moins de vingt ans, Cardinal est devenu un des plus importants promoteurs immobiliers de la région et poursuit bon gré mal gré son développement hors de son berceau rhônalpin. La success-story s’est construite sur un pari, celui de la Confluence, la pointe de la presqu’île de Lyon mise en chantier après l’élection de Gérard Collomb en 2001. « Il a pris le risque, il en a accepté les conditions, il en a reçu les dividendes. Ce quartier est aujourd’hui devenu son showroom », analyse Fabien Fournier, qui a interviewé Jean-Christophe Larose début octobre, contrairement à Mediacités [lire En coulisses].

Redressement fiscal

L’histoire de Cardinal commence au début des années 2000. La trentaine passée, le conseiller en immobilier Jean-Christophe Larose s’associe à plusieurs entrepreneurs lyonnais – Renaud Dufer et Jean-Michel Porte dans un premier temps, puis Jérôme Descateaux et Norbert Richard par la suite – pour lancer les premières opérations immobilières de Cardinal. Le groupe livre des bâtiments à la Part-Dieu en 2004, notamment le siège local de la Compagnie générale des eaux, ou encore le siège de Veolia à Caluire-et-Cuire. Puis il s’illustre dans le montage de la nouvelle clinique du Parc, inaugurée boulevard de Stalingrad dans le 6e arrondissement de Lyon, en 2007. Comme le révèlera plus tard Lyon Capitale, cette opération fera l’objet d’un redressement fiscal pour des irrégularités sur la vente.

En parallèle, l’ambitieux promoteur mise sur une Confluence en friches. Esquissée sous Raymond Barre, la reconversion du quartier débute à peine. Le potentiel est immense : il s’agit d’un des plus grands projets urbains de centre-ville en Europe. Jean-Christophe Larose y croit. Ils ne sont pas nombreux à l’époque. « Il y avait Nantes [la reconversion de l’île de Nantes] qui servait de modèle, se souvient le géographe Michel Lussault, géographe, professeur d’études urbaines à l’Ecole normale supérieure de Lyon (ENS). Mais ici, les interrogations étaient nombreuses car il y avait déjà de multiples friches à Gerland ou dans l’Est lyonnais. Se posait aussi le problème des transports en commun. Rien n’était acquis d’avance, d’autant que le musée des Confluences a connu beaucoup de vicissitudes. C’est là que Cardinal a joué sa carte. »

Comment Cardinal quadrille la Confluence : la carte des réalisations du promoteur

cliquez sur les repères pour afficher les bâtiments (infographie : B.Peyrel - photos : N.Barriquand)

Les Docks de la Confluence, autour du port Rambaud et de la place nautique, qui fêtent leurs dix ans cette année, seront le terrain de jeu de Jean-Christophe Larose. Il y construit la quasi-totalité des bâtiments le long de la Saône. 2007 : le nouveau siège du quotidien Le Progrès, première réalisation de Cardinal à la Confluence. Suivront le siège des médias d’Espace Group (Jazz radio, Radio Espace, Lyonmag.com), le bâtiment des Douanes, le cube vert d’Euronews et, plus récemment, le Pavillon 52, inauguré en septembre dernier avec le club Azar. Le promoteur bâtit également pour lui-même : inauguré en 2010, le cube orange abrite le siège social de Cardinal et devient un symbole de la Confluence.

Signé Jakob+MacFarlane, cabinet d’architectes parisien, « la mimolette », comme l’immeuble est parfois surnommé, est salué dans toutes les revues d’architecture. C’est une marotte de Jean-Christophe Larose : le promoteur collectionne les collaborations prestigieuses. Rudy Ricciotti pour le Pavillon 52, par ailleurs concepteur du Mucem à Marseille ; Philippe Starck pour l’aménagement du Mama Shelter Lyon ; Jakob+MacFarlane pour le cube orange, donc, mais aussi le vert d’Euronews ; Jean-Michel Wilmotte pour la réhabilitation du bâtiment des Douanes ; Jean Nouvel désormais avec Ycone.

Euronews
Le siège d'Euronews, cube vert fluo dessiné par le cabinet Jacob+MacFarlane. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

« Les promoteurs de la métropolisation à la française »

« Cardinal a saisi l’opportunité du moment Collomb à la Confluence, en se donnant un nouveau style architectural d’avant-garde, analyse Michel Lussault. Ce groupe compte parmi ceux que j’appelle "les promoteurs de la métropolisation à la française". Dans les années 1980, Lyon, Nantes, Bordeaux, étaient encore des villes de province en matière d’urbanisme. Les grands projets dépendaient de l’Etat. Ce n’est qu’après que la France se métropolise. Des acteurs locaux apparaissent. Des PME, des promoteurs, des architectes – souvent des gens qui ne sont pas du métier –, en tirent rapidement des profits. »

Le succès de Cardinal est porté par l’emballement des collectivités et des opérateurs publics pour la Confluence. Celui de Gérard Collomb d’abord, qui a fait du développement du quartier le symbole de ses mandats. Il donne son blanc-seing au promoteur sur le quartier des Docks. Les candidats, il est vrai, ne se bousculent pas… Pour le cube orange, « un jour, Gérard Collomb me dit : "Puisque personne ne veut venir, tu n’as qu’à y faire ton siège" », se remémore Jean-Christophe Larose dans le numéro de novembre 2018 de Nouveau Lyon. Le maire de Lyon et président du Grand Lyon préside la SPL Lyon Confluence,  société publique locale créée en 1999 pour superviser le méga-chantier. Pour les Docks, la SPL s’associe avec Voies navigables de France (VNF), propriétaires des terrains, et la Caisse des dépôts et consignations (CDC). C’est elle qui choisit Cardinal comme maître d’ouvrage.              

Pavillon 52
Le Pavillon 52, récemment livré. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Dix ans plus tard, le promoteur affiche, sur le papier, une belle santé. Fin 2017, il revendiquait un carnet de commande d’une valeur de 450 millions d’euros et espérait franchir les 200 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019. Sa filiale Cardinal Promotion, chargée de la construction des bâtiments, affiche pour 2017 un chiffre d’affaires 37,5 millions d’euros (en baisse de 18% par rapport aux résultats de 2015). Le promoteur mise aussi sur l’immobilier étudiant, avec des projets de résidences dans les cartons. Mais depuis trois ans, il a perdu de sa superbe : le nom de Jean-Christophe Larose est cité dans les Panama Papers  et quelques mois plus tard, le patron est entendu par le Parquet national financier (PNF) suite à ce scandale d’évasion fiscale.              

Ces déboires ont-ils entamé son business ? Difficile à mesurer : depuis 2015, le chef d’entreprise ne publie pas les comptes de sa holding Urban State Group (dont le nom commercial est Groupe Cardinal), ce qui est parfaitement contraire à la loi.  Le fondateur a en tout cas souhaité, officiellement, prendre du recul. Tout en gardant la présidence du groupe, il a nommé, en novembre 2016, Pascal Parent, ancien chef de cabinet de Michel Noir à la mairie de Lyon, directeur général du groupe.              

Une episode 1> A (re)lire : 

"Luxembourg, Suisse : les derniers secrets du promoteur de la Confluence"

Bordeaux, Toulouse, Marseille

Ces dernières années, Cardinal s’est éloigné des rives de la Saône et du Rhône : une polyclinique à Bordeaux (livraison fin 2018), le siège d’Akka Technologies à Toulouse en 2016, un hôtel Mama Shelter à Marseille en 2012 ou encore à Saint-Ouen, en banlieue parisienne, une résidence universitaire (livraison fin 2019). L’activité promotion hors région Auvergne-Rhône-Alpes s’élèverait aujourd’hui à 50%, selon le président de la branche Cardinal Promotion Stéphane Rubi. Le groupe ne déserte pas pour autant sa base lyonnaise. Après le siège régional de Veolia au Carré de Soie (2013), il vient de livrer le siège social du numéro 1 du bio français Bjorg, Bonneterre et Compagnie, à Saint-Genis-Laval. À la Confluence, Cardinal doit aussi terminer en 2020 Lumen, la cité de la lumière, un ambitieux projet porté par le cluster des entreprises du secteur. Et Jean-Christophe Larose parie sur la réduction du nombre de voies ferrées pour continuer de jouer au Monopoly dans son quartier.

En septembre 2018, c’est la Chambre des métiers et de l’artisanat (CMA) du Rhône qui a pris possession, toujours à la Confluence, de ses nouveaux locaux de 3 965 mètres carrés, construits par Cardinal. Un projet de 12 millions d’euros. Problème : dans un rapport publié en juin 2018, la Cour régionale des comptes a taclé le montage du projet. Acheté en Véfa (vente en futur d’achèvement),  le bâtiment aurait dû être à l’initiative de Cardinal. Or, la Cour s’interroge « sur le fait que l’initiative de la construction de cet immeuble aie relevé du seul promoteur » et déplore « qu’aucune mise en concurrence en bonne et due forme » n’ait été réalisée.              

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Le nouveau siège de la chambre régionale des métiers et de l'artisanat. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Dans une longue réponse à la CRC, la Chambre des métiers et de l’artisanat rejette les accusations en bloc. Le groupe Cardinal, lui, ne s’est pas exprimé sur le dossier. Avec des mots forts – plutôt rares dans un rapport de la Cour des comptes –, les juges s’interrogent sur « la légalité » de l’opération et estiment que les « circonstances suggèrent la connivence entre le promoteur et la CMA ». « Connivence » ? Mediacités reviendra dans un prochain épisode sur les puissants réseaux de Jean-Christophe Larose.

Le 3 septembre dernier, nous avons sollicité le service de communication du groupe Cardinal pour une interview avec son fondateur Jean-Christophe Larose. Quelques jours plus tard, une chargée de communication nous a promis, par téléphone, qu’elle donnerait une réponse à notre demande. Faute de retour de sa part, nous avons envoyé au groupe Cardinal une liste de questions précises, par courriel, le 11 septembre. Le service de communication nous a finalement répondu par un bref message que « Monsieur Larose a[vait] pris connaissance de [n]otre mail » : « Il ne souhaite pas s’entretenir avec vous pour répondre à ce type de questions, ayant déjà répondu à la plupart d’entre elles. Concernant la stratégie du Groupe, il ne manquera pas de s’exprimer sur les supports adéquats ».