Il l'a éclusée en trois longues gorgées, sans faire de manières. Venir à bout de la « tasse aux énormes dimensions » est le rite de passage des futurs compagnons du Beaujolais. Ce 30 avril 2016, c'est au tour de Laurent Wauquiez de faire son entrée dans cette confrérie à la devise bravache : « Vuidons les tonneaux ». Une fois le liquide avalé, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes est adoubé avec un pied de ceps « par Bacchus, dieu du vin, par Noé, sauveur de la vigne et devant Saint-Vincent, patron des vignerons ». Mine réjouie, diplôme en main et affublé du cordon vert qui retient la « tassée » de dégustation, l'impétrant dit son « honneur » de devenir l'un des représentants d'« un joyau de notre région ». Un « terroir qui [l]'a touché », auquel il a promis dans son discours un « vrai programme d'accompagnement », afin de « dresser le nouvel élan, le nouveau dynamisme de cette patrie du Beaujolais, qui le mérite bien ».

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C'est chose faite huit mois plus tard, lors du vote par l'assemblée plénière du conseil régional du « plan de relance économique du vignoble Beaujolais », le 17 novembre 2016. Hasard du calendrier, le jour est hautement symbolique : il marque, cette année-là, la sortie du primeur, le fameux Beaujolais nouveau, au goût de banane, de framboise ou de cerise, qui a fait les grandes heures marketing de ce territoire avant de précipiter sa disgrâce .                          

Le Beaujolais va mal. Dans l'hémicycle, en introduction de la délibération de vote, c'est ce constat que détaille Emilie Bonnivard, vice-présidente déléguée à l'agriculture et à la ruralité : « En crise structurelle depuis de nombreuses années, le vignoble du Beaujolais a aujourd’hui une image dégradée. Il subit un décrochage économique en raison d’absence d’investissement dans les exploitations et les caves, de déficit de restructuration du vignoble, couplée d’arrachage, d’une priorité donnée à la vente en vrac causant plusieurs difficultés, des exploitations aux coûts de production désormais trop élevés qui n’arrivent plus à atteindre un volume de production suffisant, pas suffisamment valorisé. Une priorité donnée aux primeurs, qui a fait aussi la notoriété du Beaujolais à un moment de son histoire, a conduit d’une certaine manière également à affaiblir sa compétitivité. » Bref, les vignerons sont dans le rouge.

Des « Vingt Glorieuses » à la surproduction

Ce territoire agricole compact, qui s'étend entre Lyon et Mâcon sur 50 kilomètres de long et 15 kilomètres de large, compte aujourd'hui entre 2000 et 2500 exploitants, et sa production génère, selon son organisation interprofessionnelle, Inter Beaujolais, près d'un milliard d'euros de revenus d'activité, avec 27% de vente directe (chez le producteur ou au sein de caves coopératives) et 83% de vente en vrac, réalisée par une demi-douzaine de gros négociants. De 1975 à 1995, ce terroir en monocépage (98% de gamay) a connu ses « Vingt Glorieuses », faisant du Beaujolais nouveau une star internationale. Chaque année, à compter du troisième jeudi de novembre, ce vin « facile » a coulé à flots aux quatre coins du monde. Pour faire face à la demande, le vignoble est passé de 15000 à 24000 hectares plantés.

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Vignes du Beaujolais, Blacé. Photo : Alberto Campi : We Report

Au nord, les rangs des grands crus (Brouilly, Chiroubles, Chénas, Côte de Brouilly, Fleurie, Juliénas, Morgon, Moulin-à-Vent, Régnié et Saint-Amour) n'ont guère été concernés ; mais au sud, les exploitations familiales traditionnelles (de moins de 10 hectares) ont parfois laissé place à une viticulture extensive, où certains chais se dopent à la thermovinification . Au milieu des années 1990, le primeur passe de mode. Dix ans plus tard, des milliers d'hectares de vigne sont arrachés pour enrayer la surproduction. Aujourd'hui encore, 40% du Beaujolais part à l'export, selon les chiffres de l'Inter Beaujolais. Sur le marché français, la grande fête du vin nouveau s'est soldée par une redoutable gueule de bois et a consacré le désamour d'un hôte historique : les tables lyonnaises. Après-guerre, il était de coutume de dire que le Beaujolais était le troisième fleuve abreuvant la capitale des Gaules. Dorénavant, entre Saône et Rhône, on lui préfère les verres de chardonnay et les pichets de bière.                         

Pour reconquérir des débouchés – et flatter une terre conservatrice dont une partie des électeurs a déjà cédé aux sirènes de l'extrême-droite , Laurent Wauquiez, lors de la plénière de novembre 2016, s'est targué de créer un « effet de levier » ciblé « à 8 millions d'euros » : « Le Conseil départemental du Nouveau Rhône vient nous aider, les communautés de communes s’investissent et j’ai bien l’intention, dit-il, que l’on aille récupérer les fonds européens » pour atteindre cette somme. Quelques minutes plus tard, il se fait catégorique : « On a mis pour l’instant 8 millions d'euros, s’il faut mettre plus, on mettra plus. » Mais le président d'Auvergne-Rhône-Alpes, devenu patron de LR, a mis la charrue avant les bœufs. Ce que lui rappelle, lors du débat de plénière, Christophe Boudot, président du groupe Rassemblement national (ex-FN), par ailleurs représentant de commerce dans le secteur viticole : « Ce plan Beaujolais a effectivement le mérite d’exister, mais il est si faiblement doté qu’il apparaît pour ce qu’il est vraiment, c'est-à-dire un outil de cosmétique électorale à la gloire de la galaxie LR. »                 

Huit millions annoncés, quatre millions injectés

Deux ans plus tard, Mediacités a fait les comptes. Première déconvenue : les fonds européens espérés n’étant jamais arrivés, la région a fini par voter une enveloppe de 5 millions d'euros sur cinq ans. Dans le détail, le département du Rhône contribue à hauteur d'un million d'euros et les intercommunalités prennent en charge 500 000 euros. La manne régionale s'élève donc en réalité à 3,5 millions d'euros.

Dans les faits, l'effort est moindre, puisque cette dernière somme absorbe les 830 000 euros déjà attribués au Beaujolais par le contrat régional d'objectif filières (Crof) vin, voté en octobre 2015 par l'ancien exécutif socialiste pour la période 2016-2019. Par ailleurs, selon la convention de cofinancement du plan piloté par la région, les cinq EPCI signataires  ne verseront finalement que 380 000 euros, au lieu des 500 000 attendus. Toutes collectivités confondues, seuls quatre millions d’euros supplémentaires seront injectés dans la filière Beaujolais. Deux fois moins que la promesse initiale. Vous reprendrez bien un verre d’effet d’annonce ?                         

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Vladimir Vallat, chef de culture du Château de Pravins, Blacé. Photo : Alberto Campi / We Report

Au-delà des chiffres, le plan Beaujolais s'articule autour de quatre axes : « Restructurer et moderniser le vignoble en relançant l’investissement et en assurant la transmission du patrimoine viticole ; restaurer l’image et renforcer la notoriété du vignoble ; dynamiser les ventes par un renforcement des actions de commercialisation ; accompagner et former les professionnels dans la définition de leur stratégie d’entreprise », énumère le communiqué de presse de la région. C'est l'argument écologique que met aujourd'hui en avant la collectivité pour justifier l'investissement en matériel, destiné à « réduire significativement, voire arrêter l’utilisation de produits phytosanitaires dans les vignes ».

« L'idée de base ne peut être que bonne, juge Philippe Thomas, viticulteur à Saint-Germain-sur-l'Arbresle et membre de la Confédération paysanne. Cinq millions d'euros, c'est une somme conséquente, même si elle reste toute relative ramenée au nombre de vignerons. » D'autant que l'aide aux producteurs (40% de l'investissement total) est conditionnée à une dépense minimale de 3000 euros. « C'est beaucoup pour un petit exploitant ou un jeune qui démarre, ça représente deux mois de salaire. On devrait pouvoir en bénéficier dès le premier euro investi », considère Philippe Thomas, qui se félicite tout de même que le budget soit alloué « pour trouver une alternative aux engrais ».

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Le plan de la région prévoit des aides à l'investissement pour les viticulteurs. Ici, les cuves du château du Pravins à Blacé. Photo : Alberto Campi / We Report

Le dispositif de la région affiche des intentions environnementales honorables : la liste des achats éligibles est bien destinée à l'acquisition de matériel de travail du sol et d’implantation, d'entretien de couvert enherbé, de pulvérisation de précision et de culture. Le taux d'aide est majoré de 10% pour les exploitants de moins de 40 ans, ceux installés depuis moins de cinq ans, labellisés Terra Vitis (agriculture durable) ou agriculture biologique. « Ça va permettre de faire muter le vignoble en quelque chose de plus écologique, on a besoin de retrouver la fertilité naturelle des sols », se félicite Frédéric Berne, 33 ans, viticulteur installé en bio depuis 2014 à Lantignié, sur un domaine de 8,5 hectares.

Seule ombre au tableau : « Il n'y a aucun travail sur la qualité de l'eau, très polluée », regrette pour sa part Monique Cosson, présidente du groupe écologiste RCES à la région. Comme le rappelait Mediacités en janvier 2018, la viticulture est en partie à l’origine de la présence de 47 pesticides dans la Saône et ses différents affluents qui traversent le Beaujolais.                               

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"Pollution, le cocktail inquiétant des eaux du Rhône"

Autre avantage, selon Frédéric Berne : une simplification administrative. « Le dossier est très facile à remplir, pas besoin de consulter son comptable ou son banquier, c'est fait en deux heures et vous avez une réponse en quelques mois. » Jean Bourjade, délégué général de l'Inter Beaujolais, qui traite les demandes, confirme : « Il y a quatre pages à compléter, rien à voir avec les aides européennes très contraignantes en termes de paperasserie. Ça a été rendu le plus souple possible car on sait que certains ne font plus de dossiers à cause de la montagne de documents à fournir. »

Production des des vins du château du Pravins. Blacè, France, 26.10.2018
Production des des vins du château du Pravins, Blacé. Photo : Alberto Campi / We Report

Cette souplesse ferait ainsi le succès de ce pan du plan Beaujolais : selon la région, au 30 juin 2018, sur un total de 173 dossiers financés, 113 l'ont été au titre de l'aide à l'investissement. Et de conclure : « Ce sont les vignerons qui [en] ont très largement bénéficié. » Tautologique, car c'est à eux seuls que cette aide s'adresse. Mais cette affirmation fait résonner la rhétorique chère à l'exécutif de Laurent Wauquiez, pour qui le soutien aux « petits », à la France des territoires délaissée par les élites parisiennes, est érigé en vertu cardinale.

Or quand on refait l'addition, c'est pour les organismes de promotion – l'Inter Beaujolais en tête – que la bouteille apparaît plus qu'à moitié pleine, au détriment des producteurs. Pour l'achat de matériel, la subvention est plafonnée à 15 000 euros. Pour les axes 2, 3 et 4, elle peut aller jusqu'à 100 000 euros, pour des actions de communication et de commercialisation. Il s'agit de frais de fonctionnement. Contactée, la région indique avoir accordé au titre du plan Beaujolais 1,77 million d'euros au 30 juin 2018, toutes axes confondus. Mais elle n'a pas voulu donner le détail de la répartition des aides. A cette date, selon nos calculs, ce sont les trois derniers axes qui captent près des deux tiers des dotations. Normal, puisque les problèmes majeurs de ce vignoble tiennent à sa mauvaise réputation et à un défaut de débouchés. Mais dérangeant pour la majorité régionale, qui a fait des dépenses de fonctionnement l'ennemi numéro un.

« Dès que l’on parle de toucher à la propriété, la terre, on se heurte à des murs quasi infranchissables »

Enfin, les ambitions de la région comportent un angle mort, de taille : les difficultés d'accès au foncier. L'écologiste Monique Cosson s'en est alarmée lors du vote du plan Beaujolais qui ne précise, selon elle, « rien » sur le sujet et « n’envisage pas la mise en lien entre un exploitant et un repreneur pour construire la transmission ». Constat similaire pour Bernard Chaverot, conseiller régional Parti radical de gauche : « Dès que l’on parle de toucher à la propriété, la terre, on se heurte à des murs quasi infranchissables. »

Des murs de ronces, littéralement : « Quand il y a eu les primes à l'arrachage à partir des années 2000, les vieux vignerons les ont touchées, mais personne n'est venu vérifier si ça avait été fait et personne ne les a obligés à en faire quelque chose. Beaucoup de terres sont devenues des friches », explique Isabelle Brossard, qui a repris en 2005 le domaine familial du château de Pravins, à Blacé, labellisé bio en 2013. Une situation qui fait écho à celle d'un autre vignoble, le Muscadet, au sud de Nantes, où près de la moitié des vignes ont disparu ces vingt dernières années, comme le racontait Mediacités en juillet dernier.  

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Muscadet : vignoble à vendre, beaucoup servi, prix imbattable

A la rareté des terres s'ajoute la « spéculation des anciens » sur les prix de l'hectare, souligne Bertrand Girard, chef de projet du schéma de cohérence territoriale au Syndicat mixte du Beaujolais : « Ils mettent leurs terrains à des prix très chers pour ne pas relouer. C'est une manière de mettre la pression sur les élus en leur disant : si vous ne voulez pas que ça devienne une friche, il faut le passer en constructible. » Une pratique qui ferme la porte à de possibles repreneurs, viticulteurs ou maraîchers.

Carte géologique du terroirs du Beaujolais. Blacé, France, 26.10.2018
Carte géologique du terroirs du Beaujolais, Blacé. Photo : Alberto Campi / We Report

Et quand ils sont partis à la retraite, « certains ont laissé tout en plan, les poteaux, les câbles métalliques. Après, les acacias se sont mis à pousser et c'est devenu impossible de nettoyer les parcelles à la machine », déplore Bertrand Girard. Or un « enjeu paysager fort » est en train d'émerger, prévient-il. Pour preuve, le Syndicat mixte du Beaujolais vient de remporter un appel à projets national pour approfondir cette question de la transmission du patrimoine paysager et viticole.

Malgré l'intention initialement affichée par la région de prendre en compte cet aspect dans le plan Beaujolais, aucune des sommes allouées à ce jour ne correspond à cette velléité. En novembre 2016, Laurent Wauquiez avait clôturé son vote avec cette petite phrase en « parler vrai » : « Et maintenant, le Beaujolais, c’est bien d’y dire, mais c’est mieux d’y boire ! » L'adage vaut aussi en politique : c'est bien d'y dire, c'est mieux d'y faire.

Pour cette enquête, nous avons contacté dès le 17 septembre le service presse de la région, qui nous a répondu partiellement trois jours plus tard. Nos demandes de précisions sont ensuite restées sans réponses, malgré nos relances, la région refusant de communiquer la liste des 173 dossiers bénéficiaires du plan Beaujolais et le détail des sommes allouées.

Le 8 novembre, la journaliste de Mediacités a demandé la répartition des subventions pour chacun des axes du plan – une information que Jean Bourjade, délégué général de l'Inter Beaujolais, a confirmé avoir en sa possession, estimant qu'il revenait à la région de nous la communiquer. Malgré nos multiples relances, le service presse de la région ne nous a donc pas répondu sur ce point.