Un patron de presse à la barre d’un tribunal correctionnel, l’affaire n’est pas banale. Il est 18 heures ce lundi 8 avril quand Christophe Tostain, 48 ans, PDG du Dauphiné Libéré depuis 2013, s’avance à la barre de la 7ème chambre du tribunal correctionnel de Lyon. Grand et massif, costume sombre, le directeur du quotidien régional basé à Grenoble est poursuivi pour violences conjugales sur son ex-compagne et outrages à gendarmes. Trois d’entre eux sont présents, en uniforme, sur le banc des parties civiles. Après deux audiences de renvoi pour cause d’absence de l’accusé, c’est la troisième fois que les forces de l’ordre se présentent au tribunal.

Les faits remontent au 4 mars 2018.  Une femme, en robe de chambre, se présente dans la soirée à la gendarmerie de Tassin-la-Demi-Lune, dans l’Ouest lyonnais. Madame G. dit avoir subi des gifles de la part de son conjoint Christophe Tostain et présente, selon les gendarmes, une joue enflammée. L’expertise médicale relèvera des lésions au niveau du bras et un traumatisme, qui nécessiteront quatre jours d’incapacité totale de travail (ITT). Dans sa déposition, Madame G. déclare : « Je l’aime et j’ai peur de lui ».

À la barre du tribunal, le patron du Dauphiné Libéré assume les faits, tout en expliquant, selon lui, avoir reçu en premier une paire de gifles. Son ex-compagne, Madame G., non présente à l’audience, ne pourra infirmer ou confirmer. « Ce n’est pas la première fois que je subissais une agression, poursuit Christophe Tostain. Il se trouve que ce soir-là, j’ai la faiblesse de protester. De façon quasi épidermique, je réplique à cette paire de gifles. »

« Sales cons. Je vais vous faire muter en enfer »

Dans la foulée, les gendarmes se rendent au domicile de Madame G., situé à Tassin-La-Demi-Lune. Ils y trouvent un Christophe Tostain alcoolisé, qui, selon leur déposition, est « arrogant » et « fait prévaloir ses relations politiques et préfectorales ». Celui qui est PDG du Dauphiné Libéré se fait même insultant, les traite de « sales cons. Je connais le colonel X, je vais vous faire muter en enfer ». À la barre, Christophe Tostain ne nie toujours pas les faits. Bien au contraire. Il évoque « des mots inqualifiables » et raconte s’être excusé dès le lendemain devant les gendarmes. Il explique toutefois son comportement par le fait qu’il pensait que les forces de l’ordre étaient venues l’appréhender pour « des affaires professionnelles ».

En chambre de sûreté à la gendarmerie de Tassin, Christophe Tostain continue les outrages. Dans sa déposition, l’un des gendarmes, M. Pierre, déclare que « durant sa présence en cellule, il hurle et nous ordonne de faire venir sa compagne ». Le patron refuse de se soumettre à un dépistage d’alcoolémie. Le tribunal révèle que l’homme de presse a déjà été condamné, en juillet 2017, pour conduite en état d’ivresse. « Avoir un taux se retrouve partout dans la presse. J’ai conscience de cela, se défend à la barre le PDG du Dauphiné. Je sais que tout va sortir. »

Ni Le Dauphiné, ni Le Progrès ne publient la dépêche

C’est le cas : le 8 mars 2018, l’AFP publie une dépêche sur le déferrement au parquet de Christophe Tostain et l’outrage aux agents publics. L’information est reprise par plusieurs médias locaux et nationaux, dont le Canard enchaîné. Mais aucune trace dans les colonnes du Dauphiné Libéré, pas plus dans celles du Progrès, qui appartient au même groupe, Ebra. Interrogé sur le sujet par Mediacités en mai 2018, Xavier Antoyé, le rédacteur en chef du Progrès, ne faisait pas de mystère : « On ne traite jamais les affaires internes. C’est vrai. On l’assume complètement ». Bon gré, mal gré, et devant la pression des syndicats, la direction du Progrès a finalement bien envoyé une journaliste ce lundi au tribunal correctionnel de Lyon. Mais pas Le Dauphiné Libéré. Le quotidien de Grenoble a tout de même repris sur son site internet la dépêche AFP publiée dans la soirée.  

https://twitter.com/Mediacites/status/1001692681930715137

Au sein des rédactions du quotidien régional présent sur sept départements , le malaise est palpable. Une lettre ouverte du Syndicat national des journalistes (SNJ) du titre, récupérée par Mediacités, a été envoyé à quelques jours du procès, le 30 mars dernier [lire le document ci-dessous]. Les journalistes demandaient des éclaircissements au rédacteur-en-chef Guy Abonnenc quant à la couverture du procès. « A l’heure où les lecteurs sont en demande de transparence, où certains médias comme Libération ou Les Inrocks ont enquêté sur des membres de leur propre rédaction dans le cadre de la Ligue du LOL et en s’appuyant sur les promesses de Christophe Tostain après le dévoilement de l’affaire, on ne pourrait accepter une nouvelle omerta sur l’issue du procès, mettait en garde le SNJ. M. Tostain avait estimé avoir "merdé" en ne reprenant pas la dépêche AFP dans le Dauphiné, il est temps pour la rédaction en chef de ne pas "merder" en faisant la même erreur. »          

 

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« Remettre cent balles dans la machine »

Au Dauphiné Libéré, le choix de ne pas se faire l’écho de l’affaire serait venu de Christophe Tostain en personne. Selon les informations de Mediacités, quelques semaines après la révélation des faits par l’AFP l’an dernier, le PDG se rend à la rédaction de Savoie du journal, à Chambéry, pour la réunion trimestrielle habituelle. Il y évoque les faits le concernant et exprime son regret de ne pas avoir repris, au moment de sa sortie, la dépêche AFP.

« C’est une connerie, et c’est une connerie que j’assume », admet-il devant ses journalistes. Il affirme alors avoir délibérément choisi de ne pas traiter non plus l’affaire dans le journal du jour suivant : « J’ai décidé le vendredi de ne pas publier. Là pour le coup, c’est une décision et j’assume cette décision (…) J’ai considéré que l’information a un temps (sic), vous le savez, et que republier ça dans le daté de vendredi, c’était quelque part, pardonnez-moi l’expression, remettre cent balles dans la machine ».

« On attend la condamnation, la mise à mort ! »

Devant la 7ème chambre du tribunal correctionnel de Lyon, alors que les débats se sont attardés sur la définition du concubinage de Christophe Tostain et de Madame G. – ce qui pourrait amener à une requalification des faits et minimiser la peine encourue –, la défense a choisi de victimiser la position de Christophe Tostain, patron de presse influent. Dans sa plaidoirie, maître Yves Sauvayre a demandé « une justice équitable » et que son client soit traité « comme un justiciable normal ».

« Le procès médiatique a déjà eu lieu, a déploré l’avocat. On attend la condamnation, la mise à mort ! » Incisif dans son réquisitoire et balayant les arguments de la défense, le procureur a requis une peine de neuf mois de prison avec sursis, assortie d’une amende de 5 000 euros. Le jugement sera rendu le 2 mai.