Discrète, mais omniprésente. La société Public Imprim, petite entreprise installée au 12, rue Pierre Timbaud, à un jet de pierre de la voie ferrée qui traverse Vénissieux, est à l’image du système politique local. Les lecteurs de Mediacités ont découvert, la semaine dernière, son existence à l'occasion de notre enquête sur le bailleur social de la ville – premier épisode de notre plongée dans les méandres de Vénissieux la communiste. Public Imprim est l’un des actionnaires, très minoritaire, de la Sacoviv. C'est aussi l'un de ses prestataires : la société imprime le journal interne de l’opérateur immobilier. Ce n'est pas le seul mélange des genres de cette entreprise comme nous l'avons découvert. Loin de là...

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A Vénissieux depuis les années 1970, cette société d’imprimerie était auparavant installée rue Vendôme, dans le 3e arrondissement de Lyon. Elle en a gardé le nom d’une marque, « Imprimerie Offset Vendôme », toujours utilisée sous l’appellation « IOV 69200 ». Implantée également à Paris, Nîmes et Bordeaux, elle a réalisé un chiffre d’affaires de 5,5 millions d’euros en 2017 pour un bénéfice de plus de 140 000 euros. L’imprimeur travaille pour des structures très différentes, du festival des Nuits de Fourvière au Crédit Mutuel, dont il a produit des affiches. Mais le rouge est sa spécialité, comme notre enquête le documente. La société entretient des liens (très) étroits avec des élus communistes et des collectivités dirigées par le Parti communiste français (PCF), ses clientes pour nombre d'entre elles. 

Actionnaires et dirigeants militants

La proximité est d’abord visible en interne : directeur et gérant de l’entreprise à partir des années 1970, Laurent Gonon est une figure historique du PCF du Rhône, célèbre notamment pour son combat en faveur des verriers de Givors. L’actuel gérant Philippe Bertannier est un ancien conseiller municipal de Vénissieux pendant les mandats d’André Gerin, maire de 1985 à 2009.

De l’histoire ancienne ? Que nenni ! Le lien avec le Parti communiste persiste toujours. Pour preuve, le directeur actuel Vincent Bony est élu (PCF) de Rive-de-Gier, dans la Loire, ancien bastion de 1977 à 1995. Plus bas dans la hiérarchie, d’autres cadres de l’entreprise sont passés par l’appareil du parti. Comme Julien Iborra, aujourd’hui responsable du développement en Île-de-France de Public Imprim et ex-secrétaire départemental du PCF des Yvelines de 2008 à 2016.

Les liens entre l’imprimeur et les réseaux communistes ne datent pas d’hier. Un autre ancien gérant de Public Imprim, Bernard Girardon, était également secrétaire de section du PCF du 8e arrondissement de Lyon dans les années 1990 et ancien secrétaire fédéral du parti au niveau national.

Un regard sur l’actionnariat de Public Imprim confirme la relation privilégiée entre l'imprimeur et les hiérarques communistes. On y retrouve Philippe Bertannier, mais aussi Olivier Mathis. Jusqu'en 2018, l’homme était le premier adjoint du maire de Stains (Seine-Saint-Denis), un fief historique du PCF. Il en est toujours conseiller municipal. Un autre actionnaire, Jean-Marie Baty, milite de son côté à Tremblay, en Seine-Saint-Denis également. Il occupe le poste de trésorier de la section PCF de Roissy. Enfin, surprise, Raymond Combaz, conseiller municipal PCF de Givors – dernière "banlieue rouge" de l'agglomération lyonnaise avec Vénissieux –, était également actionnaire de la société jusqu'en 2018 [lire plus bas].

Tracts et revues du PCF

Cette inclination pour la faucille et le marteau de la part des cadres et propriétaires de Public Imprim serait anecdotique si l’imprimeur ne travaillait pas autant pour le Parti communiste et pour les collectivités que ses membres dirigent. Mediacités s'est livré à un petit tour d'horizon. L’entreprise a imprimé, sous son nom ou celui de sa marque IOV, de multiples tracts et matériel de campagne du PCF, notamment pendant les dernières législatives, et de feu le Front de gauche. Plusieurs tracts appelant à soutenir Jean-Luc Mélenchon ont ainsi été imprimés en 2017, comme dans la Drôme ou dans l’Ain.

La société vénissiane produit surtout une myriade de publications gravitant autour du parti. Elle imprimait La Revue du Projet, un magazine de débat du PCF, dont le dernier numéro est paru en 2017, et continue d’imprimer son successeur, Cause Commune, présenté comme « la revue d’action politique du PCF ». Public Imprim fabrique également L’Avant-garde, le journal du mouvement des Jeunes communistes de France (MJCF), le magazine Economie et politique, ou encore certaines publications communistes locales, comme le journal de la fédération de Haute-Garonne ou de Charente-Maritime. Rien de surprenant, donc, à ce que les locaux de Public Imprim accueillent une réunion de préparation de la Fête de l’Humanité comme en juin 2015.

Imprimerie historique

Dans le Rhône, Public Imprim est bien connue des militants historiques du PCF. « Ils imprimaient tous nos tracts, nos prospectus », se souvient Alain Pelosato. Secrétaire de section de Grigny puis de Givors de 1976 à 1983, l’homme a été adjoint de Camille Vallin, ex-maire de Givors, avant de rompre avec le parti. Désormais conseiller municipal d’opposition (divers-droite !), il se souvient d’une relation ambiguë entre l’imprimeur et son ancienne formation politique. « J’allais régulièrement les voir à Vénissieux pour commander des tracts. Très souvent on ne payait rien, aucune facture n’était émise », assure-t-il. Qu’en est-il trente-cinq ans plus tard ? Mystère. Sollicités par Mediacités, les dirigeants de Public Imprim n'ont pas répondu à nos sollicitations.

Dans le département, le business de l'imprimeur profite des collectivités communistes ou anciennement communistes. La société produit le journal municipal de Vénissieux Singulier Pluriel. Une histoire de famille : comme mentionné plus haut, Public Imprim est gérée par un ancien élu de la commune et demeure prestataire du bailleur social contrôlée par la ville. Public Imprim réalise également les journaux municipaux de Grigny et de Vaulx-en-Velin, deux communes communistes jusqu’en 2014.

Ces marchés se chiffrent en dizaines de milliers d'euros. Plus de 70 000 euros par an, par exemple, pour Vaulx-en-Velin. La note a toutefois sensiblement fondu depuis le changement de majorité, en 2014, quand le maire communiste sortant Bernard Genin a été battu par la socialiste Hélène Geoffroy. « La fréquence de parution du journal municipal est toujours de 21 numéros par an et le mode de fabrication identique », précise la ville de Vaulx, interrogée par Mediacités. Mais le coût d’impression est passé « de 3 829 euros hors taxes pour 20 500 exemplaires [par numéro] en 2012-2013 à 3 404 euros hors taxes pour 22 000 exemplaires aujourd'hui ». Autrement dit : la mairie actuelle économise par an près de 10 000 euros pour 30 000 exemplaires supplémentaires ! Un beau geste commercial qui interroge sur les tarifs pratiqués sous l'ancienne majorité PCF.               

Sans surprise, la société imprime Vivre à Givors, le journal municipal de la commune du sud de la Métropole. Problème et conflit d'intérêts manifeste : l'un des conseillers municipaux, Raymond Combaz, a été jusqu'à très récemment [lire plus bas] actionnaire de Public Imprim. Contacté par Mediacités, ce dernier évoque « un investissement militant ». « Je connais l’entreprise depuis très longtemps, notamment par Laurent Gonon. Je pensais que je pouvais donner un coup de main. J’ai travaillé dans la mécanique, avec des syndicats qui ont des besoins en communication. Je faisais connaître l’entreprise », affirme l'élu, ancien candidat aux élections législatives de 2017 dans la 14e circonscription du Rhône.

Départ précipité

Pour Raymond Combaz, la proximité entre l’entreprise et le parti communiste est à nuancer. « Oui, à une époque Public Imprim a beaucoup travaillé pour le PCF, mais elle s’est diversifiée depuis, souligne-t-il. Elle travaille aussi pour Carrefour. Ça n’a jamais été l’imprimerie officielle du PCF. »

Quant à sa situation personnelle, il élude : « La mairie de Givors travaille depuis longtemps avec eux, bien avant que je ne sois élu ou actionnaire. Il y a des commissions d’appel d’offres à la mairie, tout est en règle ». Une sérénité qui a ses limites ? Raymond Combaz a précipitamment cédé ses parts de Public Imprim fin mars 2018. Simple précaution, explique-t-il. « Je pensais bien que vous alliez venir là-dessus, les journalistes. Même si pour moi, il n’y a pas de problème. Comme tout le monde a les yeux rivés sur Givors en ce moment [(re)lire entre autres notre enquête sur l'ex-maire de la ville Martial Passi, condamné en première instance pour prise illégale d'intérêts], je me suis dit que ça allait encore faire des histoires inutilement. »

Son départ de l'actionnariat de Public Imprim est survenu quelques jours avant la publication de notre enquête sur les formations des élus communistes, qui pointait déjà un conflit d’intérêts de Raymond Combaz, élu et administrateur d’un organisme de formation affilié au PCF et rémunéré par sa collectivité. Le hasard sans doute.

https://www.mediacites.fr/lyon/enquete-lyon/2018/04/23/les-tres-couteuses-formations-des-elus-communistes/

A (re)lire le premier épisode de notre enquête "A Vénissieux, affaires entre camarades", consacré au bailleur social satellite de la ville, la Sacoviv, spécialiste – elle aussi – des conflits d'intérêts.