Grâce à l’A89, les Lyonnais peuvent gagner la campagne en moins de vingt minutes. Fini les bouchons de la nationale 7, bonjour la vitesse et les jolis paysages dès la sortie de la Métropole ! Sauf qu’en lieu et place du cadre bucolique des Monts du Lyonnais et de ceux de Tarare, les automobilistes longeront bientôt une ribambelle de bâtiments logistiques. C’est en tout cas l’objectif affiché du Syndicat mixte pour l’aménagement et le développement économique de l’Ouest Rhodanien – le « Smadéor » –, bébé de l’ancien ministre et ex-président du Rhône Michel Mercier, aujourd’hui président de la communauté d'agglomération de l'Ouest rhodanien. Ce satellite des collectivités du cru est à l’origine d’une demande de modification du plan local d’urbanisme (PLU) sur la commune de Sarcey, dont l’enquête publique vient de s’achever.           

Dans ce secteur, en bordure de l’A89, le Smadéor veut installer, sur six hectares, la plateforme logistique de l’industriel Smad Fresnius Medical Care. Basée à Savigny, celui-ci produit du matériel de dialyse. Suivra, sur 21,5 hectares, l’entreprise ID Logistics, géant français de l’entreposage et de la logistique (implanté dans treize pays, 1,3 milliard de chiffre d’affaires en 2017). A cela il faut aussi ajouter, sur le village des Olmes, le projet de déménagement d’Intermarché et de l’entreprise Junet (scierie, magasins de bricolage, de la maison)… En attendant d’autres arrivants. Alors qu’à proximité immédiate, les laboratoires Boiron viennent de mettre en activité un immense entrepôt (18 000 mètres carrés de stockage pour cinq salariés), depuis décembre dernier.

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Aux Olmes, l'entrepôt de 18 000 mètres carrés des laboratoires Boiron. Photo : NB/Mediacités.

Résultat ? « Les bâtiments logistiques vont balafrer le paysage de L’Arbresle à Tarare, dénonce Robert Lhomme, de l’association Eau Bien Commun, membre d’un collectif d’opposants à la future zone baptisé Quicury (nom du lieu-dit). En tout, c’est une centaine d’hectares à vocation agricole qui seront grignotés. » Il dénonce une technique de « saucissonnage » des projets, qui empêcherait aux habitants de saisir l’ampleur du chantier, et pointe leurs conséquences environnementales. Pour cause : sur ce plan, le dossier du Smadéor comporte de sacrés failles.    

Le petit gravelot et la grenouille agile

La plateforme de la Smad viendra ainsi s’installer en plein sur un corridor écologique identifié par le Schéma régional de cohérence écologique (SRCE), qui – c’est un comble – devait être renforcé après les travaux de l’A89. Il permet de relier cinq zones naturelles d’intérêt écologique. On y trouve une haie, des mares, des arbres permettant aux animaux de circuler. La haie sera détruite et les mares « déplacées », mais le couloir sera « préservé » à en croire le dossier du Smadéor. Considérant sans doute que les animaux pourront toujours se faufiler entre deux bâtiments logistiques, sans être aucunement perturbés...

Sauf que la destruction de ces mares ou de cette haie constitue un problème juridique, à en croire l’avis particulièrement sévère de l’Autorité environnementale de septembre 2018, que Mediacités reproduit ci-dessous. « Le projet s'interdit de prendre convenablement en compte l'environnement », y lit-on. Ou encore : « D'une façon générale, la préservation des enjeux relatifs aux espaces naturels à forte valeur écologique du territoire n’est pas assurée à ce stade ». Pour mener à bien ses plans, le Smadéor doit en effet demander une dérogation à la loi sur l’eau qui interdit la destruction de zone humide, et une autre pour la destruction d’espèces protégées. Citons pêle-mêle l’œdicnème criard, le petit gravelot – considéré comme quasi-menacé –, deux oiseaux, ou encore la grenouille agile.

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« Compensation » en péril ?

Epine dans le pied du syndicat : ces dérogations seront d’autant plus difficiles à obtenir que la préservation de ces haies et mares font partie des mesures de compensation engagées par Vinci, lors du chantier de l’A89. Autrement dit, le Smadéor souhaite détruire des espaces aménagés pour contrebalancer l’impact environnemental de la nouvelle autoroute. Ubuesque ! La « compensation » est une obligation réglementaire dont l’aménageur ASF (filiale de Vinci) s’était acquitté. Et il l’avait fait savoir : creusement de mares de substitution pour les grenouilles, réalisation de grottes pour les chauves-souris, 245 000 végétaux replantés le long du bitume… La barre avait été mise plus haute que d'habitude sur ce genre de chantier, selon la Frapna (fédération d'associations de protection de la nature), citée à l’époque par Lyon Capitale.

« Le couloir écologique, on est obligé de le respecter. On ne touchera pas aux zones humides », promet le maire de L’Arbresle Pierre-Jean Zannettacchi. Au nom du Smadéor, le responsable du service développement économique de la communauté de communes du Pays de L’Arbresle Pierre Chambe abonde : « Le couloir écologique sera préservé. Tout ceci est extrêmement contrôlé par les services de l’État. Si ce n’était pas légal, on nous l’aurait retoqué ! » C’est aller un peu vite en besogne ? Les arrêtés préfectoraux permettant les implantations d’entrepôts se joueront dans les prochains mois, une fois terminée l’enquête publique sur la création de la Zone d’aménagement concertée (ZAC). 

« Si on veut créer de l’emploi sur le territoire, il faut faire des concessions ! »

La consommation de terres cultivables, en pleine zone agricole protégée, fait aussi tiquer les opposants. Sur ce point, le maire de L’Arbresle ne cache pas son agacement : « Les comités de défense, il n’y a pas de souci. Sauf qu’à un moment donné, ce n’est pas tout ou rien. On ne peut pas ne rien faire ! Si on veut créer de l’emploi sur le territoire, il faut faire des concessions ! »

« On comprend que la Smad a besoin de se développer. Mais ce projet permet de justifier celui d’ID Logistics, plus énorme et peu intéressant en termes d’emplois, réplique Robert Lhomme. Michel Mercier nous promet 504 emplois, mais on a du mal à y croire... En moyenne, en France, sur 90 000 mètres carrés, ID Logistics crée plutôt autour de 300 emplois maximum. C’est d’ailleurs ce que la COR [Communauté d’agglomération de l’Ouest rhodanien, présidée par Michel Mercier] avait dit il y a un mois ! » L’opposant déplore déjà qu’un producteur de lait bio ait perdu une vingtaine d’hectares de bonne terre pour laisser la place à Boiron...

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Champs du secteur concerné par les futures implantations. Photo : NB/Mediacités.

Le 14 juin dernier, le collectif Quicury a organisé une première réunion publique réunissant 150 personnes, et en prévoient une autre, de plus grande ampleur, ce jeudi 20 juin. L’affaire prend aussi un tour politique : candidat pressenti à la mairie de Tarare pour les élections de mars 2020, l’ancien journaliste Slim Mazni, collaborateur du groupe socialiste à la région Auvergne-Rhône-Alpes, est vent debout contre le projet de ces futures plateformes logistiques, « injustifié économiquement et ficelé dans l’opacité la plus totale », selon des propos publics rapportés par Le Progrès [voir aussi son tweet ci-dessous].

Signe d’une certaine fébrilité, Michel Mercier a décliné notre demande d'interview. Le service communication de la communauté d’agglomération de l’Ouest rhodanien nous a indiqué qu’il n’était pas la personne la plus indiquée pour répondre à nos questions. Le sujet est pourtant loin de le laisser indifférent. La preuve ? L’ancien patron du département du Rhône a convoqué le collectif d’opposants une heure avant leur réunion publique, vendredi dernier.

Très affable, il les a gentiment mis en garde contre les « fausses informations, voire mensongères, qui circulent ». Et il leur a appris que le bâtiment d’ID Logistics, de 90 000 mètres carrés sur 15 à 18 mètres de haut, serait dédié pour partie à Auchan pour le conditionnement de produits d’épicerie fine (du vrac vers le sachet). Et de leur promettre, sur le ton de la dérision, qu’ « il n’y aura pas d’installation de haut fourneaux » et qu’on pourra « choisir la peinture des bâtiments ». Pourquoi pas en vert ? Avec un peu de chance, l’œdicnème criard et le petit gravelot n’y verront que du feu...

Contactés, la SMAD et ID Logistics n’ont pas donné suite aux sollicitations de Mediacités.