Il est comme ça, Lucien Barge, le cœur sur la main. Besoin d’un logement pour le fiston en pleine séparation ? Pas de problème. Réserver la reprise d’un commerce pour la belle-fille d’une salariée de la mairie ? C’est possible. Se charger de l’entretien des espaces verts d’un lotissement privé ? Et pourquoi pas ! Sauf que, si Lucien Barge sait se montrer généreux avec certains, c’est avec les moyens de la commune de Jonage. Depuis 1995, cet ancien agriculteur septuagénaire, soutenu jusqu'à présent par Les Républicains (LR), préside aux destinées de cette bourgade de l’Est lyonnais – 6000 habitants, ses ribambelles de pavillons avec jardin et un ciel strié d’avions en partance ou à destination des pistes de l’aéroport Saint-Exupéry, situées à moins de 10 kilomètres du centre-ville.          

Un maire omniprésent, élu municipal depuis 1977 – « c’est passionnel », dit-il –, qui, au fil des mandats, a bétonné son fief à coups de services rendus. « Il aime montrer aux uns et aux autres qu’il leur octroie des avantages », commente le conseiller municipal d’opposition (LR) Jacques Bartier. « Il a sa clientèle », résume Sandrine Privé (ex-PS), opposante également. « C’est un petit Balkany, tonne carrément l’avocat Vincent Durand, qui a eu affaire à l’édile dans l’épineux dossier du fleuriste (nous y reviendrons). Il n’a pas compris que la mairie ne lui appartenait pas. »

La gestion de la municipalité jonageoise a fait l’objet, en février 2015, d’un rapport particulièrement salé de la Chambre régionale des comptes. Politique d’investissement conduite « dans des conditions d’information peu transparentes », « situation financière fragilisée » , « manque de formalisme et de transparence » dans l’attribution des marchés publics… Les magistrats étrillaient alors la méthode Barge. Et depuis ? Mediacités s’est plongé dans les dossiers de Jonage. Favoritisme, copinage, fait du Prince : nous n’avons pas été déçus du voyage ! Florilège.          

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La mairie de Jonage, commune de l'Est lyonnais. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

1/ Aux enfants des adjoints, la municipalité reconnaissante

Conseil municipal du 15 mai 2017. En adoptant la 11e délibération de la soirée, les élus de Jonage autorisent le maire à signer le bail de location d’un appartement de 70 mètres carrés situé impasse du Boucher et propriété de la commune. L’adjointe Martine Chalessin ne prend pas part au vote. Et pour cause : le futur locataire n’est autre que son fils. « Il était en plein divorce, fallait bien qu’il se loge !, défend Lucien Barge, interrogé par Mediacités. Cet appartement, c’est fait pour rendre service, pour dépanner momentanément. D’ailleurs, le fils Chalessin va bientôt partir. » Le momentané aura donc duré près de deux ans et demi… Et pour par cher ! Grand prince, la ville loue ce logement 350 euros par mois. Loin, très loin, des prix du marché.

Certes, les biens en location se font rares à Jonage. « Ici, les clients cherchent plutôt à acheter », confie-t-on à l’agence immobilière Nestenn, en centre-ville. Mais l’autre professionnel du secteur de la commune, LionRose, affiche des tarifs deux fois plus élevés, au minimum, que ceux pratiqués pour le fils de l’adjointe. Comme ce T3, rue Nationale, à 735 euros charges comprises ou ce T2, dans « Jonage le Bas », de 48 mètres carrés (plus petit que l’appartement de l’impasse du Boucher) à 620 euros hors charges. D’après nos informations, un habitant de Jonage – qui, lui, « paie 900 euros de loyer » – a écrit en recommandé, il y a un peu plus de six mois, au procureur de la République pour signaler ce qu’il considère être un passe-droit. Sans réponse pour le moment.  

« On découvre le nom des locataires en conseil municipal »

Conseil municipal du 20 décembre 2018. Cette fois, c’est l’adjointe Marie-Lise Marrel qui ne prend pas part au vote de la 10e délibération. Il s’agit d’autoriser Lucien Barge à louer une maison appartenant à la ville, chemin des Buissonnières, juste derrière la mairie, à Monsieur et Madame Cadiergues. Cette dernière est la fille de Marie-Lise Marrel. « Là aussi, c’est du provisoire », argumente le maire de Jonage. De fait, la délibération précise que la famille en question a besoin d’un logement temporaire le temps de terminer des travaux dans leur future maison.

Là encore, le prix de location se révèle dérisoire : 500 euros par mois pour une demeure de 100 mètres carrés de superficie, avec jardin. « Avant, on l’a louée à l’institutrice au même prix. Attention, ce n’est pas à la tête du client ! », affirme, sans rire, Lucien Barge. Reste que ces logements sont attribués à la totale discrétion de la majorité. « On découvre le nom des locataires en conseil municipal », déplore l’élue Sandrine Privé. « Attendez, on ne va pas commencer à faire des appels d’offres pour trouver du monde », réplique le maire.  

Une dernière illustration de la gestion singulière du parc immobilier jonageois ? L’an dernier, la ville décide de vendre les deux étages qu’elle possède au-dessus du restaurant Cugini, un établissement en plein cœur du bourg. Soit 190 mètres carrés, cédés pour 210 000 euros à un ancien commerçant de Jonage qui désire transformer les lieux en location courte, type AirBnb. Le groupe « Jonage avant tout » (l’opposition de droite) s’étonne qu’aucune publicité n’ait été faite autour de cette offre ? Lucien Barge ne baragouine pas : « On préfère traiter avec des gens qu’on connaît ». Fidèle à lui-même.

2/ Commerces : quand la ville fait des fleurs

Il en va des commerces comme des logements : le maire a ses préférences . Pour preuve, l’imbroglio de la reprise du fleuriste qui a défrayé la chronique dans le village l’an dernier et a coûté quelques dizaines de milliers d’euros au contribuable jonageois. Rembobinons. C’est une particularité locale : la municipalité possède plusieurs commerces. « Huit, sur la trentaine d’adhérents à l’association des commerçants, vante Lucien Barge. Si on veut des commerces de proximité, c’est ce qu’il faut faire. » Il en va ainsi du fleuriste, qui donne sur la place du général De Gaulle et dont les murs sont propriétés de la commune. Après la mise en liquidation du magasin, deux repreneurs se manifestent : Alexandre Carreira, fleuriste à Meyzieu et Marjolaine Thiévenaz, fleuriste à Jons.          

La seconde a les faveurs de la ville. « En commission générale, il nous avait dit que ce serait elle, sans donner de raison », se souvient Sandrine Privé. Hasard ? Il s’agit de la belle-fille d’une employée de la mairie, chargée de l’urbanisme. « Attendez, ce n’est pas du favoritisme, elle n’est même pas mariée avec son fils ! Elle est plus compétente, c’est tout », s’agace le maire. Le tribunal de commerce de Lyon n’est pas de cet avis et tranche en faveur d’Alexandre Carreira. Son offre de reprise était plus élevée que celle de sa concurrente. Mais on ne dicte à Lucien Barge qui accueillir dans son bourg…

« Dans cette affaire, le contribuable est passé trois fois à la caisse »

Le maire refuse de délivrer son agrément au fleuriste de Meyzieu. Qui, logiquement, porte l’affaire en justice. « C’est du copinage pur et simple », dénonce Vincent Durand, l’avocat d’Alexandre Carreira. En mars 2018, celui-ci envoie un courrier à tous les membres du conseil municipal. « J’ai compris que Monsieur Barge œuvrait pour ses propres intérêts et non dans l’intérêt général et dans le respect de la mission de service public qui lui a été confiée », dézingue, par écrit, maître Durand. Le maire éructe, menace de porter plainte pour diffamation. Quelques mois plus tard, les deux parties transigent en appel. La ville indemnise Alexandre Carreira à hauteur de 49 500 euros.

« C’est la meilleure preuve que Barge n’était pas dans son bon droit, il n’aurait jamais versé des ronds sinon, commente Vincent Durand. Dans cette affaire, le contribuable est passé trois fois à la caisse : 1/ Pendant un an la boutique est restée fermée et, donc, la mairie perdait les loyers. 2/ Elle a dû faire un chèque à mon client. 3/ C’est l’offre moins disante qui a été retenue. » Car Marjolaine Thiévenaz a bien ouvert sa boutique à Jonage. De son côté, Lucien Barge ne confirme pas le montant des indemnités : « Un gros mensonge ! Ce dossier, c’était un piège à cons alimenté par mon opposition », résume-t-il. Dans son viseur, le groupe d’opposition Jonage avant tout, mené par Laurent Chervier, sa bête noire.

En matière de commerce, une autre décision de 2016, repérée par Mediacités, n’a pas connu la même publicité que le fleuriste alors qu’elle pose aussi question. Cette année-là, la commune décide de vendre au coiffeur Disegno Latino un local de 72 mètres carrés rue Nationale pour 110 000 euros. Le conseil municipal autorise le maire à signer l’acte de vente avec Jean-Franco Cogotzi, le gérant, et son épouse qui n’est autre que… la secrétaire de Lucien Barge en mairie. 

3/ Un maire bâtisseur pour… lui-même

Ils poussent comme des champignons après la pluie. En contrebas de la colline du centre-ville de Jonage, des pavillons sortent de terre entre les rues du Galibier et du Mont Cenis. Certains sont déjà habités, quand des parcelles restent encore nues. Dans ce nouveau lotissement baptisé « Domaine du Parc », on trouve aussi quelques immeubles de quatre étages avec de grands balcons. L’un d’eux, en construction, est la propriété personnelle du maire. Lucien Barge a déposé, le 17 décembre 2018, une demande de permis de construire pour « un habitat collectif » de six logements . Pour éviter le conflit d’intérêts manifeste, c’est le conseiller municipal Eric Ramos, membre de la majorité, qui a signé par délégation l’autorisation, en juillet dernier.          

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Le premier édile de Jonage manque de s’étrangler quand on aborde son projet immobilier : « J’ai acheté 2400 mètres carrés pour faire bâtir, j’ai quand même le droit ! Les terrains [anciennement agricoles] étaient déjà constructibles, je n’ai pas fait modifier le POS [plan d’occupation des sols] ». En matière de terres arables, Lucien Barge est un expert : l’ancien agriculteur fut président de la Safer Rhône-Alpes, le gendarme du foncier agricole, et administrateur de la fédération nationale des Safer. A la Métropole de Lyon, il est conseiller chargé « des enjeux fonciers agricoles ». Un cumul qui le place en situation de conflit d’intérêts : le lotissement dans lequel il investit s’étendant sur d’anciens champs, il a eu son mot à dire, pas seulement en tant que maire.

« Attendez, enrage Lucien Barge. Mon propriétaire [qui lui louait des terres agricoles pour son exploitation] voulait vendre au promoteur [Sofirel, qui aménage le reste du lotissement]. Je lui ai dit que ça m’intéressait. Il n’y a pas eu de favoritisme ! Ils sont malhonnêtes mes opposants de vous avoir parlé de ça. » Toujours dans le viseur du maire, Laurent Chervier et sa troupe.

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Le lotissement du Domaine du Parc, à Jonage. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Le roitelet de Jonage fait fausse route : ses opposants ne trouvent pas grand-chose à redire à l’immeuble Barge en lui-même. Ils ont en revanche tiqué en découvrant l’entourloupe que leur a jouée le maire lors du conseil municipal du 20 décembre 2018. Ce soir-là, Lucien Barge fait voter le transfert à la commune, à titre gratuit, des espaces verts du Domaine du parc – deux larges bandes végétalisées encadrent la rue du Galibier. Puis deux délibérations plus tard, il fait voter une délégation autorisant Eric Ramos à signer ses permis d’aménager et de construire, dévoilant alors qu’il est intéressé, à titre privé, par les affaires du lotissement. « Quand on sait que l’entretien des espaces verts, c’est ce qui pèsent le plus lourd dans les charges de copropriété de lotissement… », blâme Laurent Chervier.   

4/ Rémunérations : Lucien Barge, le généreux

Ce passage du rapport de la Chambre régionale des comptes (CRC) de 2015 est passé inaperçu à l’époque. Les magistrats ont découvert que les contrats du directeur de cabinet de Lucien Barge n’étaient pas toujours « conformes aux dispositions réglementaires ». Notamment, car ils prévoyaient « une rémunération indiciaire supérieure au maximum autorisé ». Trop payé, l’unique collaborateur du maire ? « Je n’ai pas à révéler son salaire. Ça ne se balance pas, évacue Lucien Barge. Cela ne me dérange pas de bien payer les gens s’ils sont compétents. »          

Le poste de directeur de cabinet du maire de Jonage est occupé par Renaud Donzel, par ailleurs 3e adjoint (UDI) au maire de Nantua, dans l’Ain, à une heure de route de Jonage, et écrivain de polar à ses heures perdues. « Il est complètement absent, jamais présent aux conseils municipaux ou aux manifestations de la commune », égratigne Laurent Chervier. « Il nous est très précieux, conteste le maire. Je l’ai recruté en 2006 parce que ça commençait à devenir compliqué de suivre tous les changements législatifs. Et puis, il a ses réseaux. »

Dans sa réponse à la CRC sur le salaire de Renaud Donzel, Lucien Barge se défendait en avançant que le contrôle de légalité, « très attentif à ce genre de poste », n’avait rien trouvé à redire. « Le contrôle de légalité [assuré par le préfet] intervient a posteriori des décisions prises par les municipalités. Et ce n’est pas parce qu’il ne dit rien que c’est forcément légal », rappelle un magistrat de la CRC, interrogé par Mediacités. Autrement dit : pas vu, pas pris.  

Ces derniers temps, une autre rémunération a éveillé l’intérêt des opposants au maire. Dans le grand livre des comptes de la commune, on lit, qu’à intervalles réguliers, un certain Armand Dingli, ancien salarié de la ville, facture ses services pour 2000, 3000 ou 4000 euros. « Travaux divers Ecoles, Crèche et stade », est-il écrit en général en face des montants. Total l’an dernier : 32 994 euros, soit juste en-dessous du plafond de franchise de TVA (33 200 euros) pour les auto-entrepreneurs prestataires de services. « Le problème, c’est qu’on a aucune idée des travaux qu’il effectue », pointe Jacques Bartier, du groupe d’opposition Jonage avant tout.

Le groupe annonce avoir écrit récemment à la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) pour avoir connaissance des bons de travaux. Mediacités a cherché à joindre Armand Dingli. En vain. « Il a des soucis de santé actuellement, répond Lucien Barge. Avec lui, on est dans la loi [sic]. Il nous a fait une barrière près de l’église. En ferronnerie, il fait du très bon boulot. Et oui, on le paie parfois 2000 ou 3000 euros. Ce n’est pas scandaleux ! » En matière de scandale, tout est affaire d’appréciation…

« Il veut continuer car il a peur des cadavres qu’on trouvera dans le placard »

A 71 ans, l’inamovible patron de Jonage ne compte pas lâcher sa mairie. « Bien sûr que je serai en candidat en 2020 [aux prochaines élections municipales]. Je suis en pleine forme. Je passerai la main en temps voulu, quand je l’aurai décidé ! », tranche-t-il. Quid des électeurs ? La fois précédente, en 2014, le score de Laurent Chervier (30,16%) n’avait pas empêché Lucien Barge d’être élu dès le premier tour. Cette fois-ci, le challenger a obtenu l’investiture des Républicains au détriment du maire sortant. « Moi, je n’ai jamais fait de liste partisane. Mes idées sont à droite, mais je suis avant tout le maire de Jonage », lance-t-il bravache.

« Il veut continuer car il a peur des cadavres qu’on trouvera dans le placard », croit savoir Laurent Chervier, qui fut l’un de ses adjoints lors des premiers mois du mandat 2008-2014. « Celui-ci, il veut être calife à la place du calife ! », raille Lucien Barge, sûr de prolonger son bail l’an prochain : « Certains avaient peur que je ne me représente pas ». Reste à savoir si « sa clientèle » lui confiera encore pour six ans les clefs de l’hôtel-de-ville.

L’idée d’enquêter sur la mairie de Jonage découle d’une précédente enquête, publiée en septembre dernier, sur le respect (ou non) des droits des élus d’opposition [Communes du Grand Lyon : votre maire respecte-t-il son opposition ?]. Nous avions alors identifié l’ambiance particulière qui règne autour de cette municipalité. Dans un premier temps, nous avons sollicité un rendez-vous avec Lucien Barge en contactant la mairie. Après une relance auprès de sa secrétaire (Madame Cogotzi, donc : « Monsieur Donzel [le directeur de cabinet] vous rappellera si on donne suite ») et ne voyant aucune réponse arriver après plusieurs jours d’attente, nous avons abordé le maire lors du conseil métropolitain du 30 septembre dernier.

« Tout va très bien à Jonage, il n’y a rien à dire », nous répond-il d’abord, pas franchement disposé à nous parler. Lorsqu’il comprend que nous avons sollicité par ailleurs ses opposants, il consent à discuter plus longuement avec Mediacités. Notre échange dans le hall du siège du Grand Lyon durera finalement une quarantaine de minutes. L’édile se montre bavard, tantôt très agacé par nos questions, tantôt amusé de raconter ses premières années au conseil municipal, recruté par son prédécesseur Jean-Marc Barthez « comme représentant du monde agricole et des sapeurs-pompiers de Jonage ». Il conclura l’interview par cette tirade : « Bon, je vous ai répondu, j’ai été gentil avec vous, j’ai bien joué le jeu… Alors n’allez pas raconter n’importe quoi ! ».