Il faut croire qu’il avait besoin de perfectionner sa capacité à être perçu comme un chef… En septembre 2018, Etienne Blanc, vice-président LR de la région Auvergne-Rhône-Alpes, a suivi une formation de trois jours intitulée « Leadership et marque du décideur public ». Pas inutile : le mois suivant, cet éternel second (de Charles Millon, de Laurent Wauquiez) déclarait sa candidature aux élections municipales de Lyon, qui se tiendront en mars prochain. Coût pour la collectivité : 4750 euros. C’est l’une des nombreuses trouvailles de notre plongée dans le maquis des formations effectuées par nos conseillers régionaux.

Maîtriser les règles des marchés publics, préparer un budget, mais aussi savoir prendre la parole en public ou communiquer en utilisant la vidéo : les élus se forment tout au long de leur mandat. Indispensable vu la complexité de la gestion d’une collectivité comme celle de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Mais les pratiques en vigueur, l’opacité et la (très forte) proximité entre certains organismes formateurs et les partis politiques laissent songeur… C’est le cas notamment des liens qu’entretient le mystérieux Centre européen de formation des élus locaux (Cefel) avec des représentants du Rassemblement national [lire plus bas].         

Mediacités a décortiqué les sommes payées par la région pour ces formations depuis le début du mandat Wauquiez [lire notre encadré En coulisses]. Soit trois années – 2016, 2017 et 2018 – passées au scanner, pour un total de 1,12 million d’euros et 1203 formations. Premier enseignement : les 204 conseillers régionaux d’Auvergne-Rhône-Alpes utilisent plus que d’autres leurs droits à acquérir de nouvelles compétences. A titre de comparaison, pour la même période, les conseillers de la ville de Lyon (73 élus) ont dépensé 140 500 euros et ceux de la Métropole de Lyon (165 élus), 520 000 euros.

 

 

I – De la com’, de la com’ et encore de la com’

Deuxième enseignement, nos représentants auvergnats et rhônalpins sont obnubilés par la communication. Usage des réseaux sociaux, prise de parole en public, mediatraining [entraînement à s’exprimer dans les médias] : la « com’ » représente plus du tiers de leurs formations – 421 sessions pour un coût total de 410 000 euros. Prenez le drômois Thierry Sénéclauze. Sur les treize formations suivies par cet élu du Rassemblement national (RN, ex-Front national), six concernent ce domaine (« prise de parole en public », « mediatraining » ou encore deux journées intitulées « communiquer en mode 2.0 », facturées 2800 euros à la région).

Autre exemple, le LR Jérôme Moroge. Excepté une session sur « l’ancrage de l’action régionale dans les territoires », celui qui est par ailleurs maire de Pierre-Bénite n’a utilisé ses droits à la formation que pour apprendre à « s’exprimer en public et en direction des médias » et « communiquer efficacement sur les réseaux sociaux », et pour s’initier au « marketing politique ». Coût total : 13686 euros. A gauche, la socialiste Dominique Roux a elle aussi « optimis[é] sa prise de parole en public » en 2016 (400 euros) avant de soigner « son engagement et sa communication politique » en 2017 (2400 euros).

Troisième constatation : l’usage des crédits varie fortement d’un groupe politique à l’autre. Alors que la formation semble d’autant plus nécessaire pour ceux chargés de la gestion directe de la collectivité, les élus de la majorité y ont peu recours. En moyenne, entre 2016 et 2018, chaque conseiller LR a dépensé 2851 euros. Une somme très éloignée de celles engagées par les opposants de gauche ou d’extrême-droite. En la matière, le RN est le champion absolu. Les 31 élus du groupe ont ainsi coûté à la région plus de 14 000 euros chacun.       

> Ci-dessous le détail des formations effectuées par les conseillers régionaux d’Auvergne-Rhône-Alpes (document Mediacités)

Notre compilation de données fait enfin ressortir un dernier fait général – et particulièrement discutable : plus de la moitié des sommes payées par la région pour les formations des élus (600 000 euros) bénéficient à des organismes proches ou possédés par des partis politiques.

II – Des formateurs très (très) proches

Pour se former, les conseillers régionaux ont le choix : le ministère de l’Intérieur agrée pas moins de 192 organismes. Mais ils optent en général pour des instituts proches de leur mouvement politique, voire carrément intégrés au périmètre comptable de leur parti. C’est le cas de l’Iforel, une entité du Rassemblement national, qui a capté, entre 2016 et 2018, 157 450 euros de subsides régionaux ; de l’Institut Condorcet pour le Parti socialiste (84 086 euros) ; de l’ANDL pour Les Républicains (92 711 euros) ; de l’Ifed pour le MoDem (35 840 euros) ; ou encore de la FNERR pour le Parti radical (4000 euros).

D’autres organismes ne sont indépendants qu’en apparence. Le Cidefe (68 408 euros) n’est pas directement une composante du PCF mais il appartient à l’association des élus communistes. Le Cedis (59 750 euros), officiellement indépendant, est dirigé par des élus écologistes. Même configuration pour le Formateur des collectivités ou FDC (35 700 euros), petit poucet de la bande, piloté par Gabriel Amard, un cadre de la France insoumise, proche de Jean-Luc Mélenchon. La liste ne serait pas complète sans l’Ifdi, proche de l’UDI.

« La formation est quelque chose de politique, assume un élu. On ne voit pas la politique culturelle de la même façon chez les communistes ou au RN par exemple. » Résultat, la région présidée par Laurent Wauquiez a réglé des formations effectuées par des conseillers LR à un organisme dépendant du parti Les Républicains, présidé jusqu’en juin dernier, par le même Laurent Wauquiez ! La pratique est légale : la loi de 1988 qui définit le statut des partis politiques leur permet d’administrer des instituts de formation. Elle n’en pose pas moins question…

Car disposer d’un organisme de formation peut se révéler être un outil précieux. L’Iforel, domicilié à Albi, a ainsi revendiqué 1,5 million d’euros de chiffre d’affaires entre 2015 et 2017, en ne formant que des élus RN… tout en salariant de nombreux cadres du parti (le député du Pas-de-Calais Bruno Bilde, le conseiller d’Île-de-France Jean-Lin Lacapelle ou encore celui d’Occitanie Thierry Viallon). Parmi les « formateur extérieurs », on trouve l’élu d’Auvergne-Rhône-Alpes Antoine Melliès, en lice pour l’élection municipale à Givors [lire le portrait que nous lui avons consacré en septembre dernier], d’après un document interne que Mediacités s’est procuré.

Sur trois ans, le résultat d’exploitation de cet institut s’élève à 349 000 euros, soit plus de 22% de marges. Pas mal pour une société qui ne possède même pas de site internet ! Un seul séminaire de formation d’élus régionaux de la France entière, comme celui organisé en avril 2016, peut lui rapporter 240 000 euros de chiffre d’affaires.

III – Séminaires et universités d’été : le bon filon des formations

Les séminaires justement… C’est un classique : les groupes politiques utilisent les crédits de formation pour ces journées de réunion où l’on discute des sujets du moment. Quitte à ce que la formation devienne accessoire. Exemple en septembre 2018. La région paie à son président une séance, organisée par Adecco Training, intitulée « La prise de parole en public des élus régionaux ». On doute que le très médiatique Laurent Wauquiez ait besoin de travailler son art oratoire... Mais, à regarder de plus près, on découvre que 72 autres élus de sa majorité ont suivi, le même jour, la même formation. A raison de 268 euros par élu, Adecco Training facture sa prestation 19 596 euros et la majorité de la région organise son séminaire à moindres frais.

Même pratique chez les socialistes. L’ancien président de la région Rhône-Alpes Jean-Jack Queyranne participe chaque année à une formation de Cap Nova qui rassemble les élus PS. En 2016, il a ainsi été formé au « rôle et [à la] posture d’un élu régional ». Un comble pour celui qui fréquente les couloirs de la collectivité depuis 1998 !

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Le siège de la région Auvergne-Rhône-Alpes, à Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Côté RN, Sophie Montel, conseillère régionale de Bourgogne-Franche-Comté aujourd’hui en rupture avec le parti de Marine Le Pen, a un temps présidé l’Iforel. Dans un livre-règlement de comptes publié au printemps dernier, Bal tragique au Front national, elle n’y va pas par quatre chemins pour décrire les séances organisées par l’institut d’extrême-droite : « Pour les conseillers régionaux qui sont là lors des formations, ils préfèrent rester dans leur chambre en compagnie de leur copine, qui remplace bobonne, ou passer leur temps au bar, à la piscine de l’hôtel ou à la plage ».

Sophie Montel souligne par ailleurs que les universités d’été du FN avaient lieu en même temps que celles de l’Iforel. Pratique ! Nombre de frontistes pouvaient ainsi faire prendre en charge par leurs collectivités, plutôt que par leur parti, les frais de déplacement, de restauration et d’hébergement. Depuis 2018, le Rassemblement national a simplifié les choses : officiellement, le parti n’organise plus d’université d’été, contrairement à l’Iforel, prétexte au rassemblement. Le raout a lieu à Fréjus, dont le maire RN David Rachline n’est autre que le président de l’organisme de formation. Dans les faits, il continue de ressembler à une classique « université d’été », présentée comme telle par l’ensemble des médias, avec discours de Marine Le Pen.  

Un classique : la formation « culture » opportunément programmée, en juillet, à Avignon, en plein festival

Comme au RN, le MoDem amalgame lui aussi son rendez-vous estival avec celui de son institut de formation. Ce n’est pas le cas pour les autres partis, sauf que les hasards du calendrier font parfois bien les choses… Exemple : les universités d’été du FDC sont intégrées à celles des amis de la France insoumise. Le conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes débourse ainsi de 2100 à 2600 euros par tête pour que des élus participent à une formation… au programme nettement plus succinct que celui proposé au militant (qui lui paye 80 euros). L’insoumise de l’Isère Emilie Marche a ainsi été du voyage – une fois à Toulouse, deux fois à Marseille – trois années de suite.

Neuf élus socialistes, dont le chef de file Jean-François Debat, ont effectué, du 23 au 25 août 2017, une formation dispensée par l’institut Condorcet (1 192 euros par élu) qui se tenait – quel hasard ! – à La Rochelle. Chez EELV, les universités d’été du Cedis, l’organisme de formation, ont lieu juste avant celles du parti, à un autre endroit de la ville. Idem au PCF avec le Cidefe, même si, l’an dernier, pour le rendez-vous d’Angers, chacun a loué sa part du lieu.

En septembre 2016, les conseillers régionaux communistes Cécile Cukierman et Boris Bouchet ont suivi une formation sur la loi de finances à la Courneuve (515 euros  par personne)… le jour du lancement de la Fête de l’Huma. Deux autres élus du groupe suivaient leur exemple l’année d'après. Autre classique : la formation « culture » opportunément programmée, en juillet, à Avignon, en plein festival. L’ex-vice-présidente PS de la région Rhône-Alpes Farida Boudaoud est une habituée du rendez-vous organisé par l’institut Condorcet (3076 euros facturés en 2016, autant en 2018).

Les organismes se défendent en arguant que s’adosser à des rassemblements partisans permet de toucher plus d’élus. Il n’en reste pas moins que participer à une formation permet d’être dédommagé de son hôtel, de ses repas et de son aller-retour. L’astuce a cours dans l’ancien comme dans « le nouveau monde ». La République en marche avait programmé des ateliers de formation de son organisme maison « Tous Politiques ! » en début et en fin de son grand raout, début septembre, à Bordeaux.

IV – Rassemblement national : le mystérieux Cefel

Notre voyage au pays de la formation des élus régionaux nous a permis d’identifier un organisme très méconnu : le Centre européen de formation des élus (Cefel), établi en Rhône-Alpes. En trois ans, cette structure a formé à 159 reprises des élus régionaux pour 292 000 euros. Tous du Front national. Fait notable : le Cefel présente le coût de formation le plus élevé (1 838 euros par session). De quoi titiller notre curiosité…

Cet institut se révèle particulièrement discret. Aucun nom ou numéro de téléphone sur son site Internet. La consultation de ses statuts qui datent de 2010 nous apprend que le Cefel est présidé par une certaine Marie-Laure Godin, adjointe UDI au maire de Boulogne-Billancourt et vice-présidente du conseil départemental des Hauts-de-Seine – elle n’a pas donné suite aux sollicitations de Mediacités. Sur le papier, l’organisme paraît œcuménique : parmi ses fondateurs, on croise l’ancienne maire PS de Meythet (Haute-Savoie) Sylvie Gillet de Thorey, un conseiller départemental de la Loire divers gauche (Jean Bartholin) ou encore un élu centriste de Grenoble (Morad Bachir).

Un autre nom est lié au Cefel : Sylvain Roussillon, son ancien directeur général. Inconnu du grand public, cette figure de l’extrême-droite locale est secrétaire général du groupe RN à la région Auvergne-Rhône-Alpes. Il est aussi chargé de l’enseignement à l’Issep, l’école de sciences politiques que Marion Maréchal (ex-Le Pen) a ouvert dans le quartier de la Confluence. Détail troublant : l’institut de formation et l’Issep ont longtemps partagé la même adresse, à Saint-Etienne.

Contacté par Mediacités, Sylvain Roussillon assure que le Cefel et l’établissement de l’ancienne députée du Vaucluse n’ont aucun lien. Le premier a été « créé pour proposer des formations sans passer par des organismes maisons [c’est-à-dire non liés aux partis] », avance-t-il. A l’écouter, le Cefel serait dépolitisé et formerait des élus de toutes les tendances. Dans un mail lapidaire, un interlocuteur du Cefel renchérit : aucun rapport avec l’Issep et « le RN est un "client" comme un autre, au même titre que certaines collectivités et certains élus encartés (à droite comme à gauche ou au centre) ou non ». Mais les faits sont têtus… En trois ans, sur 172 formations dispensées aux conseillers de la région, de la Métropole et de la ville de Lyon, seuls quatre élus n’étaient pas encartés au Rassemblement national.

Sylvain Roussilon assure à Mediacités qu’il a quitté le Cefel au moment de rejoindre le groupe à la région, en février 2016. « Les deux fonctions n’étaient pas compatibles », considère-t-il. Toutefois, selon les documents que nous avons obtenus [voir plus bas], en 2017, il signait encore au nom du Cefel, une convention de formation avec la Métropole de Lyon au profit de Christophe Boudot, alors président de groupe RN à la région. En d’autres termes : son patron.

> Convention Cefel pour une formation de Christophe Boudot (RN)  

convention Cefel

Christophe Boudot est un très gros consommateur de formations : 29 700 euros en trois ans. Toutes auprès de l’Iforel et du Cefel. Comme l’a découvert Mediacités, il utilise ses différentes casquettes (conseiller régional, métropolitain et de la ville de Lyon) pour bénéficier de séances aux intitulés parfois très proches [voir notre tableau récapitulatif ci-dessous]…

> Les formations effectuées par Christophe Boudot en 2016, 2017 et 2018 (document Mediacités)

Formations Christophe Boudot

« J’ai recours au Cefel pour des formations plus techniques et locales que ce que propose l’Iforel », se justifie Christophe Boudot, peu loquace quand Mediacités l’interroge sur le sujet. Et si les coûts pratiqués par le Cefel sont supérieurs à ceux des autres instituts, c’est, selon l’élu, parce qu’il s’agit de séances individualisées. Et entre amis. Selon nos informations, au moins trois formations « communication » suivies par Christophe Boudot ont été assurées par Sacha Raud, un de ses colistiers des élections régionales de 2015.

Le projet de loi sur l’engagement dans la vie locale, actuellement débattu à l’Assemblée nationale, doit réformer la formation des élus locaux, par ordonnances. Le ministre chargé du dossier, Sébastien Lecornu, promet plus de transparence. Elle semble nécessaire.

Les formations d’élus locaux sont un mystère du financement de la vie politique sur lequel Mediacités s’est penché à plusieurs reprises, notamment dans la région lilloise (lire nos enquêtes ici ou ) et lyonnaise (lire notre enquête sur l’organisme de formation qu’affectionnent les élus communistes). Pour toutes les collectivités, la loi prévoit qu’une annexe au compte administratif retrace chaque année ces formations. Mais cette annexe ne comprend que les noms des élus et l’intitulé de la formation (ni le coût, ni le nom de l’organisme, ni la date).

Nous avons demandé ces données à la région Auvergne-Rhône-Alpes fin avril 2018. En octobre, elle nous a renvoyé les mêmes documents, non détaillés, déjà contenus dans le compte administratif. Entre temps, nous avions saisi la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada), qui, dans un avis du 31 décembre, nous a donné raison : toute personne ayant le droit de demander communication des budgets et des comptes de la région ainsi que des arrêtés du président, ces informations sont communicables, de même que les factures. En janvier, la région s’est exécutée et nous avons reçu des documents PDF peu lisibles et exploitables [voir ci-dessous].

Formations Region 2016-17-18

Le temps de les traiter et de les transformer en document exploitable, nous avons demandé, en juillet dernier, des informations et factures complémentaires à la région (ainsi qu’à d’autres collectivités). Des documents nous ont été transmis début septembre. Une nouvelle demande a été formulée le 22 octobre, qui n’a pour l’instant pas trouvé de réponse. Le contrôle que chaque citoyen est en droit de pouvoir exercer sur la gestion des collectivités est une course de fond...