Que peut la justice contre une meute haineuse ? Pas grand-chose, jusqu'à présent, dans le cas de Julie Hainaut. Depuis plus de deux ans, cette journaliste lyonnaise attend que les auteurs d’une vaste campagne de harcèlement en ligne à son encontre soient jugés. Mardi 19 novembre, l'un des participants à ce déferlement d’injures et de menaces comparaîtra devant le tribunal correctionnel de Lyon. Un seul sur des centaines.

Pour Julie Hainaut, tout a commencé le 13 septembre 2017 par une banale critique publiée dans Le Petit Bulletin, hebdomadaire culturel lyonnais pour lequel elle travaille. Pour la rubrique « guide urbain », elle rédige un article sur un bar à rhum récemment ouvert, « Première plantation ». Les patrons de ce bistrot tendance y tiennent des propos douteux sur « l’époque coloniale ». Un « esprit à la cool », synonyme d’une « période sympathique » où l’on « savait recevoir », selon leurs mots.

Insultes, menaces de mort et de viol

Julie Hainaut s’en offusque dans sa chronique. L’info est reprise dans de nombreux médias locaux, puis nationaux. Les réseaux sociaux s’en emparent. La machine s’emballe. « Je m’attendais à ce que l’article initial fasse l’objet de commentaires. Mais je ne m’attendais absolument pas à ce déferlement de haine, se souvient la journaliste. Dénoncer des propos de cette teneur ne devrait pas être sujet à polémique. » Rapidement, des internautes s’en prennent à elle, mettent en cause la véracité des propos rapportés, pourtant enregistrés. « Ils n’étaient pas sur place, n’ont rien vu, rien entendu, mais ils “savent”», résume Julie Hainaut.

Trois jours plus tard, le site néo-nazi democratieparticipative.biz, connu pour ses propos haineux, publie un article intitulé « Lyon, une pute à nègres féministe veut détruire un bar à rhum colonialiste, mobilisation ». Le texte s’accompagne de photos de Julie Hainaut, de vidéos d’Hitler et Goebbels, d’insultes et de menaces de viol et de mort d’une rare violence. Julie Hainaut y est – entre autres horreurs – traitée de « hyène puante » ou de « serpillière à foutre africain ». Son compte Twitter est inondé de messages, tout comme son adresse mail. Le site fait l’objet d’un signalement, ferme, puis renaît. Deux autres articles du même acabit sont publiés dans la foulée.

Julie Hainaut dépose trois plaintes contre X coup sur coup. Le 20 septembre, elle écrit une tribune dans Libération pour dénoncer cette « tempête numérique et médiatique d’une violence inouïe ». Elle reçoit le soutien de nombreux internautes et journalistes.

Une figure de la fachosphère derrière un site néo-nazi

Le temps passe. Lentement. Une information judiciaire est finalement ouverte en juillet 2018, puis close, puis rouverte début 2019. Mais très peu de recherches sont réellement initiées, comme en témoigne une partie du dossier judiciaire consulté par Mediacités.

Pourtant, derrière le site "Démocratie participative" se trouve une figure bien connue de la fachosphère : Boris Le Lay, un Français, figure de proue de l’extrême-droite sur Internet, dont la page Facebook, fermée par décision de justice en avril 2019, comptait à son apogée 135 000 « like ». Ce multirécidiviste de la haine numérique a été condamné une dizaine de fois par la justice française ces dernières années, notamment pour incitation à la haine raciale. Il est sous le coup « d’au moins treize mandats de recherche, d’une notice rouge d’Interpol et d’une fiche S », comme le documente Le Monde. L’homme, âgé de 37 ans et vivant à l’étranger, est fortement soupçonné d’être derrière le site "Démocratie participative", lui aussi bloqué sur le territoire français par une décision du tribunal de grande instance de Paris en octobre 2018.

Lors de l’instruction, les enquêteurs chargés du dossier de Julie Hainaut décrivent un site « ouvertement raciste », notent que les recherches n’ont pas permis d’identifier ses responsables mais confirment l’implication de Boris Le Lay dans « l’élaboration et l’animation » du site. Les investigations sont menées sans grand entrain. Les demandes d’actes formulées dans ce sens par la journaliste pendant l’instruction sont rejetées. Julie Hainaut n’est jamais entendue par les enquêteurs, qui se contentent de ses plaintes initiales. L’identification de l’administrateur du site "Démocratie participative", hébergé aux États-Unis, « nécessiterait de très longues investigations internationales incompatibles avec le délai de prescription des faits », estiment les magistrats. De même, l’audition de Boris Le Lay est jugée impossible « faute d’adresse connue », alors même que le dossier judiciaire précise que ce dernier est susceptible de résider à Kashiwa au Japon.

« Les harceleurs ont un sentiment d’impunité »

« Je ne décolère pas », tempête maître Eric Morain, l’avocat de Julie Hainaut, spécialisé dans les affaires de cyberharcèlement – il a notamment défendu la journaliste de France Inter Nadia Daam, dont plusieurs cyberharceleurs ont été condamnés, ou encore l’ancien journaliste Nicolas Hénin, qui a porté plainte en février dernier après avoir reçu de nombreuses menaces de mort. « Ce n’est pas que la justice a baissé les bras, c’est pire : elle n’a même pas commencé à engager des moyens pour retrouver Boris Le Lay. Il est archiconnu des services, il est identifié, on sait qu’il serait au Japon et aucune demande de coopération judiciaire n’a été faite avec Tokyo, pointe-t-il. On a pourtant été capables de travailler ensemble étroitement dans l’affaire Ghosn. Et là on nous dit que c’est trop loin ? ».  

Une colère que partage Julie Hainaut : « Le cyberharcèlement est grave, mais le message donné par la justice dans cette affaire l'est tout autant. Les harceleurs ont un sentiment d’impunité. Et on les comprend. A part quelques affaires, fortement médiatisées, qui se sont conclues par de légères condamnations, qui est inquiété pour des actes illégaux commis via internet ? », interpelle-t-elle. Cette inaction paraît d’autant plus incompréhensible qu’entre-temps le harcèlement à l’encontre de la journaliste n’a pas cessé.

En mars 2018, Julie Hainaut est conviée à Grenoble pour participer à une table-ronde sur les discours haineux et recevoir le prix du Club de la presse local après sa tribune dans Libération. Le matin même, elle est destinataire d'un mail de menaces de mort : « On sait qui tu es et où tu vis, tu vas passer les années à venir la peur au ventre », avec un salut fasciste en guise de conclusion. Elle dépose une quatrième plainte. Puis une cinquième en avril 2019, lorsque le site et les articles réapparaissent sur Internet sous une autre adresse. Pour la première fois, la police accepte le motif de « cyberharcèlement », quand elle limitait la plainte aux injures publiques et diffamation auparavant. Une timide avancée pour la journaliste. Mais cette plainte ne sera pas annexée au dossier en cours, puis classée sans suite.

Poursuivi pour avoir propagé la haine sur Facebook

Finalement, l’instruction permet l’identification d’un auteur. Un homme de la région lyonnaise ayant partagé sur Facebook le premier article visant Julie Hainaut. Un parmi des centaines. Pour expliquer leur choix, les enquêteurs indiquent être partis d’un de ses commentaires publiés sur la page Facebook de Boris Le Lay, dont le « style et le ton » correspondaient à celui des articles de "Démocratie participative". Auditionné par la police, l’homme admet avoir relayé l’article sur son compte Facebook personnel, mais affirme ne pas en être l’auteur. Il assume ses commentaires racistes, « se présente en opposant politique, dernier défenseur d’une Europe blanche menacée par le “grand remplacement” », précisent les enquêteurs.

Il est finalement renvoyé devant le tribunal correctionnel de Lyon pour injure publique aggravée, pour avoir partagé l’article. La justice se contente-t-elle d’un second couteau, laissant de côté Boris Le Lay ou un éventuel autre auteur de l’article ? « Quand la justice en attrape un, c’est déjà ça », considère Eric Morain. « Il a participé. En relayant il est tout aussi responsable que ceux qui initient le texte », estime l’avocat.

« C’est une douleur interne. On pense à tort que ce ne sont que des mots »

Partie civile au procès, Julie Hainaut veut saisir l’occasion pour pointer du doigt les dysfonctionnements rencontrés d’un bout à l’autre du système judiciaire. A commencer par le dépôt de plainte. Cette impression de ne pas être réellement prise au sérieux. « C’est sur Internet, vous savez... », lui dit un policier. « Si, à chaque insulte ou menace, j’avais pris un coup, la police et la justice auraient sans doute donné plus de crédit à ma douleur. C’est une douleur interne. On pense à tort que ce ne sont que des mots », se révolte la journaliste qui voit dans la situation actuelle une « double peine » pour les cibles de cyberharcèlement.

Depuis le début, Julie Hainaut s’est souvent sentie seule. « Le cyberharcèlement musèle, invisibilise. On m’a dit que j’avais provoqué, que j’aurais dû m’y attendre. C’est le même mécanisme que de dire à une victime de viol que c’est sa faute parce qu’elle porte une jupe ou qu’elle a bu, c’est du victim-blaming. Une victime n’est jamais responsable de son harcèlement ou de son agression », martèle-t-elle. Une culpabilisation amplifiée par ceux qui l’enjoignent à « tourner la page », dit-elle. « J’ai parfois entendu "n’y pense plus", comme si c’était si simple. Alors on se tait par peur de passer pour quelqu’un qui en rajoute, c’est un cercle vicieux ». Jusqu’au « déclic », tant attendu, « celui de parler, de dire, de passer du cercle vicieux ou cercle vertueux ».

Julie Hainaut a reçu le soutien du Syndicat national des journalistes (SNJ) et de Reporters sans frontières (RSF). Les deux organisations se sont constituées parties civiles au procès à venir. Durant l’été, RSF a écrit à la députée LREM Laetitia Avia, rapporteuse de la proposition de loi de lutte contre la haine sur Internet, adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale en juillet dernier.

Vers un parquet national spécialisé dans le numérique ?

Cette proposition de loi vise en priorité « la responsabilité des plateformes » (Facebook, YouTube…), détaille Laetitia Avia, qui a rencontré Julie Hainaut début novembre. Elle prévoit notamment de contraindre les plus grosses plateformes et moteurs de recherche à supprimer ou déréférencer rapidement les contenus haineux, pour éviter leur propagation. « Boris Le Lay fait partie des professionnels de la haine concernés par cette loi. Il a plus de 200 noms de domaine », complète Laetitia Avia. Le texte prévoit aussi de mettre en place des « boutons » d’alerte sur ces plateformes pour signaler les contenus délictueux. Une mesure qui ne convainc pas tout le monde, ce type de signalements étant souvent déjà possibles. Plus globalement, ce texte controversé est jugé inefficace, voire porteur d’un risque de censure par certains élus ou certaines associations.

La députée admet qu’une part de la solution viendra aussi d’une meilleure prise en compte de ce sujet par le système judiciaire. « Ces affaires ne sont pas toujours traitées en priorité. Il faut accepter que la cyberviolence n’est pas moins grave que la violence physique », rappelle-t-elle. Le texte porté par la députée prévoit aussi la création d’un parquet national spécialisé rassemblant ces dossiers, à l’instar du parquet national antiterroriste ou du parquet national financier. « On peut faire des circulaires aux parquets locaux pour qu’ils évoluent, mais je trouve plus efficace de concentrer les moyens et l’énergie auprès d’acteurs dédiés », estime-t-elle. Cette instance serait composée « de spécialistes du numérique et de la loi de 1881 [sur la liberté de la presse] », plus à même d’identifier et de poursuivre les auteurs.

Besoin de sensibilisation du système judiciaire

Faire remonter les affaires de cyber-haine à Paris ? Une fausse bonne idée, selon Eric Morain : « Cela conduirait à éloigner encore la justice des citoyens ». L’avocat souhaiterait davantage voir émerger des juridictions interrégionales spécialisées (JIRS) dans le numérique. « Mais notre justice n’a pas besoin d’outils nouveaux. C’est d’abord un problème de formation, pas de législation », souligne-t-il. Signe du retard pris par la justice française sur ces questions, l’avocat raconte n'avoir participé qu'en octobre à la première formation continue organisée par l’Ecole nationale de la magistrature sur le thème du cyberharcèlement. « En 2019, vous vous rendez compte ? », insiste-t-il.

« Aujourd’hui, la parole haineuse sur internet est clairement décomplexée, sous prétexte que c’est virtuel. Or ça ne l’est pas, les conséquences sont bien réelles, témoigne Julie Hainaut. Internet, et particulièrement les réseaux sociaux, reflètent notre société, dans laquelle les attaques sur la race, la religion, le sexe, le genre, les origines, le physique, etc. ne cessent de croître. C’est inacceptable. La police, la justice et l’Etat doivent réagir. »

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).