Ce samedi 4 juillet, le beffroi de Villeurbanne change de locataire. Après trois mandats, le maire socialiste Jean-Paul Bret, qui ne se représentait pas, cédera les clefs à Cédric Van Styvendael, l’ancien directeur d’Est Métropole Habitat, jamais élu jusqu’à présent. Un changement dans la continuité : le sortant avait depuis longtemps adoubé son successeur. Mais une continuité de façade, car si Villeurbanne apparaît sur la carte nationale comme un bastion que le Parti socialiste a su préserver, à la faveur des accords du premier et du second tour, les équilibres politiques ne sont plus les mêmes. Au détriment du PS.

La scène se déroule le 16 mars dernier, au lendemain du 1er tour des élections municipales, dans l’exigu local de campagne de Cédric Van Styvendael, rue Paul Verlaine. Sont réunis autour du leader socialiste des membres de sa liste d’union de la gauche, une mosaïque de logos où voisinent « grands » partis (PS, PCF, des Insoumis locaux) et formations confidentielles (Génération.s, Place publique, le Cercle radical de Villeurbanne, Covra, Ensemble). Face à eux, une petite délégation d’écologistes - dont Béatrice Vessiller et Bruno Bernard, qui quittera la réunion avant la fin - partis sous leurs propres couleurs et arrivés 5,8 points derrière (27,5% des voix contre 33,3%) sur fond d’abstention record (près de 70%). Au menu : la fusion des deux listes.

Emmanuel Macron annoncera le jour même, à 20 heures, le confinement du pays. À l’heure de la réunion villeurbannaise, la tenue d’un second tour, le dimanche 22 mars, apparaît déjà très improbable. Mais Cédric Van Styvendael veut aboutir à un accord au plus vite. Il avertit en substance Béatrice Vessiller, la candidate EELV, que se maintenir et provoquer une triangulaire, ou tenter un rapprochement avec la liste de Prosper Kabalo (LREM), serait très malvenu.

Remake de 2011

Le socialiste redoute un remake des élections cantonales de 2011. Devancée au premier tour par Richard Llung (PS), Béatrice Vessiller s’était maintenue et l’avait emporté au second dans le canton Centre de Villeurbanne. L’épisode avait provoqué la colère du maire Jean-Paul Bret et l’excommunication des écologistes de sa majorité.

Après cette vigoureuse entrée en matière, Cédric Van Styvendael ouvre les discussions sur la répartition des 46 sièges  acquis dans l’hypothèse d’une très probable victoire. Il propose dix places éligibles aux Verts. En face, on s’étrangle un peu. Vu le score de leur liste le 15 mars, les écologistes pourraient prétendre… au double de postes ! Mais pas question pour le dauphin de Jean-Paul Bret d’appliquer la règle de la proportionnelle. Cela le conduirait à accorder à EELV un poids prépondérant dans la future majorité, alors que le PS partagerait les 26 sièges restants avec ses alliés du premier tour.         

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L'hôtel de ville de Villeurbanne. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Les négociations ne s’en tiennent pas à la fusion des listes municipales. Il est vite question du scrutin métropolitain qui se déroule en parallèle, d’autant plus que la circonscription du Grand Lyon en jeu épouse les contours de la commune. Sur ce terrain, l’écolo Bruno Bernard a pris l’avantage sur la liste de Cédric Van Styvendael (30,7% contre 27,7%). Le futur président de la Métropole de Lyon est lui aussi pressé de trouver rapidement un terrain d’entente. Un rassemblement avec la gauche de Villeurbanne faciliterait ses discussions avec celle de Lyon. « Dès lors, les bases d’un accord à même de satisfaire les deux parties ont rapidement émergé », raconte le sénateur et conseiller métropolitain Gilbert-Luc Devinaz, un des éléphants du PS local.

« Le PS est minoritaire. Cela nous obligera à travailler de manière plus démocratique »

L’accord trouvé donne la primauté aux Verts dans la fusion des listes métropolitaines. A l’inverse, Cédric Van Styvendael, obnubilé par le fauteuil de maire, garde la haute main sur la liste municipale. S’il concède finalement 12 places éligibles aux écologistes dont cinq adjoints, il préserve peu ou prou le subtil équilibre acté entre les différentes forces politiques rangées derrière lui au premier tour. Avec dix élus, « le PS n’a plus la position hégémonique d’antan, note Gilbert-Luc Devinaz. Il est minoritaire. Ce qui obligera à changer nos habitudes, à travailler davantage collectivement et de manière plus démocratique ».         

Outre les socialistes, le nouveau maire de Villeurbanne pourra toutefois compter sur le soutien indéfectible d’un petit noyau de fidèles, étiquetés « société civile », qu’il a habilement placés sur sa liste. Parmi eux, l’ancienne journaliste Agnès Thouvenot, déjà élue dans le mandat précédent. Selon nos informations, elle occupera le poste de première adjointe déléguée à la transition écologique. 

« Je me suis attaché à composer une équipe pour gouverner, fruit de discussions avec chaque partenaire. J’ai veillé à ne pas être à la merci de minorités de blocage et pas dépendant d’un seul parti, confie à Mediacités Cédric Van Styvendael. Le groupe des Verts est important mais mesuré, à l’échelle des autres groupes. ». « Un maire empêché ? Très peu pour moi », ajoute-t-il. Le risque couru par le premier édile ? Que des alliances de circonstance entre EELV et les Insoumis le mettent en minorité sur certains dossiers.

Pas de tapis rouge pour les Verts

Alors que le Covid-19 suspend la campagne électorale, l’union villeurbannaise reste un combat. Au sein de la gauche (Insoumis, Génération.s, PCF…), personne n’est enclin à dérouler le tapis rouge à des Verts qui montent à bord du train à la dernière minute. Oui mais… « La constitution d’une liste commune dès le premier tour s’est heurtée au préalable posé par Cédric Van Styvendael : tout était négociable sauf la tête de liste », rappelle Jean-Claude Ray (EELV), élu à la Métropole. Le nouveau maire confirme et justifie sa position au nom du soutien que lui a accordé Jean-Paul Bret.

Entre les partenaires, quelques petits couacs émailleront la campagne du second tour. Malgré la fusion, Cédric Van Styvendael apparaît seul sur l’affiche. Pas vraiment du goût des militants EELV, qui déplorent l’absence de Béatrice Vessiller... A l’inverse, des colistiers de gauche expriment le souci de ne pas mettre trop en avant des propositions associées à EELV, comme la végétalisation. Tant et si bien que, selon nos informations, Yann Crombecque,  colistier et premier secrétaire du PS du Rhône, recadre certains partenaires lors d’une réunion de travail, les invitant à mettre en sourdine leurs récriminations contre les écologistes. « Vous auriez bien été en peine de réunir 27% des suffrages [le score d’EELV] à Villeurbanne », les tance-t-il.

« L’attelage risque fort de tirer à hue et à dia »

« Le positionnement de Cédric Van Styvendael, durant cette campagne relève de la tactique électorale », juge l’ancien adjoint à la sécurité Didier Vullierme, qui a accompagné le crash de Prosper Kabalo dans les urnes. Celui qui fut secrétaire de la section locale du PS pointe la présence d’Insoumis dans la majorité élue (Agathe Faure, Gaëtan Constant, Olivier Glück qui, selon nos informations, sera adjoint) : « Le nouveau maire est un homme intelligent, de valeur, mais il n’est pas plus mélenchoniste que moi. L’attelage qu’il a constitué et dont le parti socialiste n’est plus le leader naturel, risque fort de tirer à hue et à dia au détriment de l’intérêt des Villeurbannais ». Le nombre de groupes politiques constitués au sein de la majorité donnera un premier indicateur de la solidité de la coalition.

Les projets la mettront ensuite à rude épreuve. Exemple avec le projet de Cédric Van Styvendael de couvrir le périphérique au niveau de Cusset avec la construction de logements sociaux au même endroit pour contribuer à l’équilibre financier de l’opération. « Pour Béatrice Vessiller, c’est une connerie », rappelle Didier Vullierme. Avant le premier tour, la candidate écolo avait critiqué le choix de construire des HLM dans une zone exposée à autant de pollution. « Cédric a su fédérer durant cette campagne, mettre les points sur les i quand c’était nécessaire, être ferme mais pas cassant. Il a un vrai savoir-faire dans le management et sait écouter les conseils », veut rassurer Gilbert-Luc Devinaz.   

« Sur ma liste, il n’y a pas d’extrêmes mais des personnes extrêmement engagées. Et moi-même je ne suis pas mélenchoniste mais un homme de gauche résolu, mobilisé par la lutte contre les inégalités et les discriminations. Mon parcours plaide pour moi », défend Cédric Van Styvendael, qui se définit aussi comme « pragmatique ». Quid de possibles blocages au sein de sa majorité ? Sur la couverture du périphérique, le nouveau patron de Villeurbanne souligne qu’il s’est mis d’accord avec Béatrice Vessiller pour lancer des études durant le mandat. Sur l’idée, défendue par la gauche anticapitaliste, d’arrêter de confier au privé la gestion de crèches, il tempère : « Par principe, nous éviterons de recourir à la délégation de service public quand ce sera possible sur le plan financier ».         

A l’approche de la présidentielle

En 2017, les Insoumis de Villeurbanne avaient mené la vie dure à la parachutée Najat Vallaud-Belkacem, candidate pour le PS aux élections législatives. Deux ans plus tard, à la surprise générale, Cédric Van Styvendael obtient leur soutien (mais pas celui de l’état-major parisien). « Quand je les ai rencontrés à l’automne 2019, raconte-t-il, je pensais qu’on n’y arriverait pas. Ils m’ont soumis trois mesures : l’expérimentation de la gratuité des transports en commun, une étude complète sur le tracé du tram T6 [le passage aux Gratte-Ciel est contesté] et une régie publique de l’eau. Il n’y avait là aucun point de blocage entre nous. » Ces trois mesures marquent cependant une inflexion sensible par rapport aux positions défendues jusqu’alors par Jean-Paul Bret et le PS.

« Mon leitmotiv sera : le programme, tout le programme, rien que le programme », poursuit Cédric Van Styvendael. Mais il ne cache pas craindre un peu de tangage dans les rangs de sa majorité à l’approche de la présidentielle de 2022. En formulant un souhait : « J’espère que tous les acteurs se rappelleront alors d’où vient notre belle victoire de 2020 ».