Covid-19 oblige, la rentrée universitaire 2020 ne ressemblera à aucune autre. Le gouvernement a décidé de privilégier le retour des étudiants dans les amphis plutôt que les cours à distance. Ils devront donc s’adapter aux règles sanitaires, à commencer par le port du masque obligatoire dans tous les établissements de l’enseignement supérieur comme annoncé, le 27 août, par le Premier ministre Jean Castex. Mais, à Lyon, une crise autre que celle du coronavirus mine le petit monde universitaire engagé depuis plusieurs années dans un projet de méga-fusion avec la création de l’Université de Lyon (UDL).          

Ou plutôt faut-il parler d’une double crise ? Interne d’abord, avec le malaise ambiant qui règne parmi les personnels de l’UDL et que met en exergue un audit que Mediacités s’est procuré [lire plus bas]. Institutionnelle ensuite, alors que l’université Jean-Monnet de Saint-Etienne, une des quatre composantes de « l’université-cible », menace de quitter le projet… après l’Insa et Lyon-2.

Démissions en bloc à Saint-Etienne

L’épineux chantier de l’UDL a été initié dans le cadre de l’Idex, « un label d’excellence » décroché en février 2017 et lancé par l’Etat pour encourager - avec quelques millions d’euros de financements à la clef - la création d’universités françaises capables de peser à l’international. À Saint-Etienne, il est tombé sur un os. Cet été, douze des quinze vice-présidents de l’université de la Loire ont démissionné de leurs fonctions administratives. Ils laissent leur présidente Michèle Cottier plus isolée que jamais pour défendre, en interne, le projet de fusion.

Regroupés au sein du collectif UJM, qui revendique aujourd’hui 374 membres, les démissionnaires protestent contre la perte d’autonomie de leur établissement. Ils refusent de voir ses différents départements éclatés et intégrés au sein des huit pôles de formation de la future université-cible sans véritable représentation décisionnelle. « Dans le contenu des statuts aujourd’hui nous perdons toute capacité à décider de notre budget, explique Stéphane Riou, l’un des douze, c’est-à-dire des moyens alloués à la recherche, à la formation ou au recrutement des enseignants-chercheurs. »

Pas opposés à l’Idex, ni au principe d’un rapprochement avec les universités de Lyon, les membres du collectif demandent des garanties pour maintenir une offre de formation de qualité à Saint-Etienne. « L’université Jean-Monnet joue aussi son rôle de service public et de proximité dans un bassin d’un million d’habitants, poursuit l’ex-vice-président. Nous sommes un levier d’aménagement du territoire. » Dans la ville des Verts (les footballeurs), le psychodrame universitaire s’est d’ailleurs invité dans la campagne municipale. Dans ce contexte, le maintien de l’université Jean-Monnet au sein de l’Idex s’annonce incertain. Son conseil d’administration doit se réunir d’ici au 30 septembre pour voter ou non les statuts de l’UDL.         

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Entrée du siège de l'Université de Lyon, rue Pasteur, Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Du côté de l’École normale supérieure de Lyon (ENS), ce sont des opposants de la première heure qui prévoient de bousculer le vote des règles de la future université-cible, prévu le 29 septembre. Ils envisagent l’organisation d’un référendum interne pour les professeurs et les étudiants. Avec une chance de l’emporter ? « Les soutiens du président de l’ENS Jean-François Pinton [un des principaux promoteurs de l’Idex] sont en train de s’effriter, affirme un des organisateurs de la fronde, membre du collectif Idexit, mais de là à penser qu’ils puissent le lâcher, c’est une toute autre histoire... »          

Bref, la pression monte de toutes parts. Avant l’été, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche tapait du poing sur la table. Dans un courrier daté du 4 juin, Frédérique Vidal a averti l’ENS et l’université Jean-Monnet : si un deux établissements s’avise de voter contre la fusion, l’Idex sera de facto enterré et la subvention de plusieurs centaines de millions d’euros envolée.          

Navigation à vue

Cette rentrée sous tension ne devrait pas améliorer le climat qui règne dans les couloirs de la Comue. Après dix ans d’annonces, de revirements et de coups de menton ministériels, les personnels de l’UDL sont épuisés. « Ces querelles d’ego nous empêchent d’avancer, s’agace, sous le couvert de l’anonymat, un ingénieur chargé de valoriser les projets menés au sein de différents Labex. Nous avons par exemple mis dix ans pour adopter le nouveau logiciel de gestion inter-établissements ! Cette inertie est effrayante. Beaucoup partent avant même d’avoir vu advenir les projets sur lesquels ils travaillaient. »          

« Nous avons vraiment l’impression d’être soumis à des décisions qui nous dépassent alors qu’elles vont modifier en profondeur notre travail au quotidien, ajoute une chercheuse contractuelle employée par la Comue qui préfère, elle aussi, taire son nom. Nous travaillons avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Si l’Idex nous est retiré, que deviendront nos projets, nos postes, nos services ? Nous naviguons à vue, sans savoir quel budget nous aurons, ni même si nous existerons encore l’année prochaine ! »

L’exaspération : c’est ce qui ressort d’un rapport de synthèse rédigé par le cabinet parisien Plein Sens à l’attention de la direction de l’Université de Lyon et que Mediacités reproduit ci-dessous. Les agents y font état d’inquiétudes quant à leurs conditions de travail, déjà dégradées. Pour rappel, Plein Sens est l’un des deux cabinets ayant remporté le marché public à 900 000 euros lancé par l’UDL pour mener la construction d’une université-cible de rang mondial [(re)lire notre enquête publiée en septembre 2018 : « L’Université de Lyon, vache à lait des consultants »].

Plein Sens- Démarche préliminaire d'anticipation des impacts - Livrable 2 - Prévention

Dans le but de conduire la fusion en limitant l’impact sur les personnels, Plein Sens a organisé des ateliers au sein de la Comue ainsi que dans les quatre établissements de l’université-cible. Un peu plus de 400 agents étaient invités à participer. Ils demandent à réguler la charge de travail, à tenir compte des capacités de chacun, à former les cadres et les managers. Les agents interrogés déplorent le manque d’information et de transparence de leur structure. Ils souhaitent également davantage de moyens humains et financiers. Avec près de 80% de contractuels, d’après le bilan social 2017 que Mediacités a pu consulter, contre 30% en moyenne dans l’enseignement supérieur et de la recherche, la Comue est de fait à la pointe de l’agilité… et de la précarité.

« Dans mon service, nous sommes quinze, reprend la chercheuse interrogée par Mediacités, et seule notre chef est titulaire. Les chargés de projet ne sont embauchés que pour six mois et on en change tous les ans. A chaque fois, il faut reconstituer le réseau, reformer les gens… » Chez certains agents, ce turn-over créé un sentiment d’instabilité difficile à gérer. C’est aussi la cause d’un sous-effectif chronique si l’on en croit les personnels de l’UDL interrogés par Mediacités.

Tous évoquent une masse de travail administrative considérable liée à une quasi-absence de règles communes entre les établissements membres de l’université-cible. « Dans les labos, nous perdons un temps énorme à courir après des documents, ajoute l’ingénieur cité plus haut. Nous devons copier les conventions de stage de tel ou tel établissement par exemple, car l’UDL n’a jamais prévu d’en délivrer. On jongle avec les règles en permanence et on se trouve souvent à la frontière de la légalité… un peu à l’image de la Comue d’ailleurs », ironise-t-il, en référence aux péripéties de l’UDL devant le Tribunal administratif. Entre 2017 et 2018, la justice a rendu pas moins de huit jugements pour annuler des délibérations prises au sein du conseil d’administration.

« L’ambiance devient vite toxique »

L’improvisation permanente crée des conflits de responsabilités, alimente les tensions entre collègues. « Ma directrice a parfois des pratiques qui relèvent du harcèlement, lâche une chercheuse. Je sais qu’elle fait ce qu’elle peut, qu’elle subit des pressions au-dessus, mais au quotidien, c’est usant. On nous parle d’agilité alors que nous manquons totalement d'autonomie et que nous recevons des orientations contradictoires d'une semaine sur l'autre. »

Pour le cabinet Plein Sens, « ces dimensions concernant l’activité réelle et quotidienne des agents sont souvent l’objet d’interrogations non encore réglées et cristallisent des points de crispation qui doivent être éclairés par la gouvernance ». En clair : revoir l’organisation interne. « Nos managers ne sont pas des professionnels, analyse un ingénieur sous contrat avec l’UDL. Ce sont des chercheurs qui ont souvent des ambitions politiques assumées et qui nous embarquent dans leur course aux financements. L’ambiance devient vite toxique. »

https://www.mediacites.fr/enquete/lyon/2018/09/12/luniversite-de-lyon-vache-a-lait-des-consultants/

Au-delà du quotidien, la pérennité de leurs services et de leurs missions une fois la fusion menée à son terme préoccupe les agents de la Comue. « Que deviendront les quelques 400 personnes qui travaillent à l’UDL ? », interroge une ingénieure d’études. La direction se veut rassurante : « La Comue existera toujours une fois l’université-cible créée ». Celle-ci devrait prendre la forme d’une coordination territoriale, un établissement public expérimental à caractère scientifique. Son but ? Coordonner les missions et activités des établissements fusionnés ainsi que des structures partenaires. Bref, une couche de mille-feuille supplémentaire pour gérer les mutualisations entre les 24 établissements associés.           

Mais les agents ont bien du mal à comprendre où ils se situeront dans le nouvel organigramme. « Lorsque l’université intégrée sera créée, elle remettra le diplôme du doctorat à ses membres, affirme l’un d’eux. Les établissements qui ne sont pas membres de l’université-cible, comme Lyon-2, vont aussi probablement récupérer leurs doctorats. Nous allons donc perdre cette prérogative, qui était une vraie réussite en matière de mutualisation. Que ferons-nous alors ? »

À ces questions, la direction refuse de répondre. Administrée provisoirement par Stéphane Martinot, ancien directeur de cabinet de Khaled Bouabdallah (et ex-président de VetAgro Sup) depuis février dernier, la gouvernance de l’UDL est censée gérer les affaires courantes jusqu’à l’élection d’une prochaine présidence, probablement en janvier 2021. Aucune annonce détaillée sur les futures missions de la Comue n’interviendra avant cette date. « Je crois qu’ils ne savent pas réellement où ils vont, affirme Claude Danthony, professeur de mathématiques à l’Ecole normale supérieure (ENS) et figure de l’opposition à l’Idex. Ils n’ont même pas encore réglé le problème du nom "Université de Lyon". Si la Comue reste, aurons-nous deux établissements avec la même appellation ? Pas étonnant que les personnels soient autant dans le brouillard… »          

« Avec ce niveau de méfiance, la fusion va être un désastre »

À la fin du mois de septembre, débutera une expertise CHSCT confiée au cabinet Sécafi. Elle devrait, sans surprise, confirmer les conclusions mises en lumière par Plein Sens. « Mais personne ne croit vraiment que ces études pousseront la direction à améliorer nos conditions de travail, affirme l’ingénieur projet. De nombreuses personnes passent actuellement des concours dans le but de se faire titulariser ailleurs. Ce n’est clairement pas un signe de bonne santé ! »

« Si la fusion se déroule avec ce niveau de méfiance, ça va être un désastre, prévient un représentant étudiant au conseil d’administration de l’UDL, qui requiert l’anonymat. Au fond, la crise stéphanoise est symptomatique d’un projet qui a été mené envers et contre tout le monde. » « Les débats et les échanges ont été réduits au strict minimum, complète Stéphane Riou, vice-président démissionnaire à l’université Jean-Monnet. La présidente avait bien conscience que cette fusion n’était pas à l’avantage du site stéphanois mais sa ligne était : soit on est dans l’Idex et dans l’université-cible, soit on crève. »

Le Grand Lyon sans « opinion tranchée »

Pour les agents interrogés par le cabinet, il est plus que jamais nécessaire « de formuler un projet politique clair qui dépasse les notions financières ou de visibilité internationale et ainsi, décrire un véritable projet, trop souvent hors sol à ce stade ». Comment ? Depuis quelques semaines, les regards se tournent vers Jean-Michel Longueval, nouveau vice-président du Grand Lyon chargé des universités. Ingénieur diplômé de l’Insa, l’ancien maire socialiste de Bron a également siégé au conseil d’administration de Lyon-2. Un CV qui apaise les craintes des sceptiques et anti-fusion et laisse entrevoir un dialogue possible entre les différentes parties. « Le lendemain de mon arrivée, j’avais des appels pour savoir quelle était ma position sur l’Idex ! », s’exclame-t-il. Et alors ? « C’est un peu tôt pour avoir une opinion tranchée, d’autant que la politique de la Métropole est en pleine construction. Je ne suis ni juge de paix, ni arbitre dans cette affaire-là », botte en touche l’élu.

Jean-Michel Longueval, qui a déjà vu défiler dans son bureau l’administrateur provisoire de la Comue, le recteur de l’académie de Lyon et Jean-Paul Bret (son prédécesseur à la Métropole), s’est engagé à recevoir dès la rentrée les syndicats étudiants Solidaires et la Fage – dont la fédération stéphanoise FASEE qui s’est prononcée, pour la première fois cet été, contre le projet de fusion. « Je ne veux pas me contenter de penser qu’il faut fusionner parce qu’un courrier de la ministre le demande. Faire émerger dix pôles universitaires visibles à l’international et dans le classement de Shangaï, cela ne suffit pas. Il faut aussi que cette politique soit menée au profit des étudiants et des territoires », détaille-t-il, en appelant à ne pas rejeter en bloc la mutualisation déjà à l’œuvre.

En attendant que la nouvelle majorité écologiste du Grand Lyon sache que penser de l’Idex, le monde économique est dernièrement monté au créneau pour défendre le projet. Dans un communiqué commun, la CCI, le Medef ou encore la CPME s’inquiètent des tiraillements internes à l’université Jean-Monnet et réaffirment leur soutien au projet, « une opportunité majeure pour les métropoles de Lyon et Saint-Etienne ». De quoi mettre un énième coup de pression à la veille d’une rentrée qui n’en manque pas.

L’hiver dernier, plusieurs agents et chercheurs de la Comue nous ont fait part de leurs souffrances au travail et de leurs inquiétudes quant à la fusion à venir. Tous ont souhaité garder l’anonymat, craignant d’éventuelles répercussions sur leur lieu de travail. Interrogés au sujet des conditions de travail à l’Université de Lyon, plusieurs membres du CHSCT ont préféré ne pas donner suite, ou n’ont tout simplement pas répondu à nos demandes d’entretien. La direction n’a pas souhaité nous recevoir, même si elle a fini par nous fournir quelques éléments par mail. Enfin, le président de l’ENS Jean-François Pinton, directeur de l’Idex Lyon, n’a pas souhaité répondre à nos questions pour cause, officiellement, de rentrée trop chargée.