S'époumoneront-ils « Et vive la Coloniale ! », devant le monument aux morts de Rillieux-la-Pape, ce mercredi 11 novembre, comme ils l'ont appris cet été ? Depuis un an et demi, la municipalité de cette commune du plateau Nord de la Métropole de Lyon a envoyé une dizaine de jeunes, considérés comme délinquants, au camp « Laissez-les servir » (LLS), sorte de colonie de vacances paramilitaire en pleine campagne bourguignonne. Au programme : lever à 7 heures tapantes, Marseillaise chantée sous le drapeau, parade en uniforme et au pas cadencé dans les rues du village en entonnant, au choix, l'hymne de l'infanterie de Marine ou le chant des Africains, nettoyage de la rivière en guise de travaux d'intérêt général et cérémonie mémorielle pendant une après-midi du séjour. Le tout, sous le commandement du capitaine Nourouddine Abdoulhoussen. 

Une fois le camp estival terminé, les jeunes Rilliards passés par LLS sont incités à participer aux diverses cérémonies du souvenir, comme, cette semaine, la commémoration de l’armistice de 1918. Leur présence dans cette drôle de colo est le résultat d'une forme de chantage. Sur la base d’une délibération votée en mai 2018 - et dont le fondement juridique pose question [lire plus bas] - les adolescents de plus de 13 ans à qui la mairie d’Alexandre Vincendet (LR) la « propose » présentent des comportements « qui troublent régulièrement la tranquillité publique, dégradent volontairement le domaine public, outragent voire s’en prennent aux forces de l’ordre ». Et s’ils refusent ? La municipalité coupe à leurs familles, pour un an, les aides de la collectivité, comme celles du Centre communal d’action sociale (CCAS).

Intrigués par cette politique publique autant que par le choix du prestataire des « vacances de la mairie », Mediacités a voulu en savoir plus sur le dispositif. Et nous sommes allés de surprise en surprise… Nous nous sommes d'abord penchés sur « l'Association nationale Laissez-les servir ». Son fondateur et président, Nourouddine Abdoulhoussen, est un ancien capitaine qui se décrit comme « un fils du service militaire ». Indien de Madagascar, il a consacré sa vie à servir l'armée, d'abord comme soldat, puis dans le commandement, notamment au 8e RPIMA, le régiment de parachutistes de Castres. À l'heure de la retraite, le militaire, qui réside en Seine-Saint-Denis, a pris sa carte à l'association des officiers de réserve du 93.

« Je veux leur faire comprendre que la République n'est pas une ennemie » 

C’est au lendemain des révoltes des banlieues de 2005 qu’il lance dans son département l'opération « Laissez-les servir ». Selon son storytelling, le capitaine « ramasse » les jeunes des quartiers populaires « au bas des escaliers », où « ils végètent en bande (...) à 15 heures du matin », façon de souligner qu’ils se lèveraient tard. Par une méthodologie dont il refuse de nous livrer le secret, il les convainc de participer à ses stages. Résultat, toujours d’après Nourouddine Abdoulhoussen, ses recrues finissent par adhérer à la rigueur militaire, y trouvent un cadre et des repères. « Grâce au service militaire, les moins diplômés ou les plus récalcitrants avaient construit un projet de vie. Ils apprenaient le fameux vivre-ensemble. Ils construisaient une nation, un pays avec une histoire commune », narre-t-il avec nostalgie pour expliquer ce qui l'a poussé à créer LLS, qui, en 2016, s'est émancipée de l'association des officiers de réserve du 93.

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Le capitaine Abdoulhoussen. Capture d'écran W9.

Le capitaine Abdhouloussen joue à plein sur l'identification – il aurait pu être un de ses stagiaires, assure-t-il. Il valorise les jeunes qu'il encadre. Dans une même discussion, il peut les qualifier « de très beaux cas sociaux » et les considérer comme « des pépites ». Sa formule magique ? « Je veux leur faire comprendre que la République n'est pas une ennemie. » 

Ce discours séduit parmi les responsables politiques qui voient dans les jeunes de banlieue une population à « rééduquer ». De la mairie socialiste de Pierrefitte-sur-Seine, où se trouve le QG de l'association, à la présidente LR de la région Île-de-France Valérie Pécresse, en passant, donc, par Alexandre Vincendet : plusieurs collectivités font appel aux services de LLS. « L'approche de Monsieur Abdoulhoussen m'a plu. C'est un ancien capitaine d'un commando de paras, il a donc une certaine rigueur militaire », commente le maire de Rillieux, soucieux de contrer « la loi du plus fort, de l'argent facile » et surtout de rendre ses administrés employables.

« Entre un jeune qui présente bien, qui arrive à l'heure et qui montre qu'il est capable de respecter les consignes, la hiérarchie et les contraintes, et l'autre qui est débraillé et qui parle mal, lequel croyez-vous qu'un patron va choisir ? », questionne celui qui préside aussi la fédération LR du Rhône. Sa ville débourse 1 000 euros par ado envoyé pour dix jours dans la colonie patriotique du capitaine. Qui cultive une certaine nostalgie... 

Ultra-catholiques et masculinistes

Dans ce reportage diffusé sur la page Facebook de l’association LLS, des enfants issus de l'immigration chantent la gloire de la Coloniale, les troupes dans lesquelles étaient enrôlés des hommes venus des colonies françaises. Comprennent-ils à quoi cette chanson fait référence ? « Vous savez-ce que c'est que la Coloniale ? C'est cette armée, qui après la révolution, est montée contre les Prussiens, blancs et noirs, et à Reichshoffen et à Sedan, a battu les Prussiens, réagit le capitaine Abdoulhoussen. C'est celle-là qui est formidable et nous, on fait référence à cela. J'ai tout un cours sur l'implication de leurs ancêtres à l'élaboration, à la construction de ce pays. Tout ça, je le leur apprends. » Manque de chance, à Sedan comme à Reichshoffen, ce sont bien de cuisantes défaites qu'essuyèrent les troupes françaises. Pour l’exactitude des connaissances historiques transmises au camp d'été, on repassera…                  

Il est un autre aspect que le VRP de l'association se garde d'aborder publiquement : celui des liens entre « Laissez-les servir » et les milieux catholiques les plus conservateurs. Sur la couverture de la page Facebook, la photo d’une rangée de gamins en treillis face à un homme, la soutane au vent [voir l’image ci-dessous], nous a interpellés. Au cours de notre enquête, nous avons découvert que LLS avait participé, en 2018, à « la Nuit du Bien commun », une levée de fonds qui réunit des donateurs pour financer des associations catholiques voir ultra-catholiques, comme Cafés Joyeux, Puy du Fou Academy, ou Espérance Banlieue. Au cours de son discours devant cette assemblée, le capitaine Abdoulhoussen a particulièrement insisté sur le caractère « bimillénaire » de la France.

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Capture d'écran de la page Facebook de "Laissez-les servir".

Nous avons également repéré, au sein de l’association, la présence de Bertrand Chevallier-Chantepie, présenté comme « responsable de coordination ». Le comparse de Nourouddine Abdoulhoussen est par ailleurs secrétaire général de l'association « Au cœur des hommes », qui organise des stages de re-masculinisation catholiques [voir ce clip promotionnel tourné comme un film hollywoodien] sous le patronage de l'évêque de Toulon Dominique Rey, qui s’était fait remarquer, en 2015, en invitant Marion Maréchal (ex-Le Pen) à des universités d'été.

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Bertrand Chevallier-Chantepie, aux côtés de Nourouddine Abdoulhoussen. Capture d'écran YouTube.

Ce n’est pas tout. Quand l’armée interdit au capitaine Abdoulhoussen de porter l'uniforme [lire plus pas], le fondateur de « Laissez-les servir » est défendu par une pétition publiée par le journal La France catholique. Cette proximité explique-t-elle que les jeunes de ses colonies poncent bénévolement les portes des églises ou nettoient les cimetières ?

« Mes encadrants peuvent être prêtres ou imams »

L’ancien para se défend de tout lien avec l'église catholique, en affirmant d’abord qu'il est musulman et pratiquant. « Notre association est ouverte à tout le monde, quelle que soit sa religion. Et Monsieur Chevallier-Chantepie fait ce qu'il veut de sa vie privée. Nous n'avons rien à voir avec "Au cœur des hommes". Mes encadrants peuvent être prêtres ou imams, du moment qu'ils ont leur Bafa (ndlr : Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) », balaie Nourouddine Abdoulhoussen. 

Quid de sa participation à "La Nuit du Bien commun" ? Une simple question d'opportunité selon lui : « S'ils nous appellent et qu'ils veulent nous aider, j'y vais ». Fernand-Paul Berthenet, ancien président de la défunte association des officiers de réserve du 93 (dans le cadre de laquelle est née LLS) complète : « Disons que la majorité des jeunes qui participent à ces séjours ne sont pas catholiques. Il y a des musulmans ou des sans-religion, des gens qui viennent des Indes, ils sont français. En cas de cérémonies religieuses, ils restent à l'arrière de l'église et enlèvent leur calot. Idem pour les messes pour les anciens combattants. Je me souviens d'un séjour à Marseille avec un abbé pendant lequel on a monté une croix sur une colline, ça ne me pose aucun problème. »

Interdit d’uniforme

« Si votre but est de polémiquer, on va s'arrêter là ! Le type s'appelle Nourouddine Abdoulhoussen, vous pensez vraiment qu'il sort de chez les Jésuites ? » : interrogé sur nos découvertes, Alexandre Vincendet coupe court à l’entretien qu’il nous avait accordé jusque-là en toute cordialité. Le maire de Rillieux y était presque : le capitaine Abdoulhoussen est passé entre les mains des frères maristes, qui lui ont enseigné « le sens du sacré ». 

Lorsqu'on pointe les liens entre les catholiques traditionalistes et la colonie où il envoie les jeunes de sa commune, la réponse de l’élu est pour le moins déconcertante : « Dans votre entourage, y'a peut-être des gens qui fument de la drogue, est-ce que pour autant vous allez les balancer ? » Alexandre Vincendet finira par nous raccrocher au nez [lire aussi l'encadré "En coulisses" ci-dessous], après nous avoir suggéré de garder « nos leçons de morales à deux balles » et nous avoir rappelé qu'il avait été réélu, au printemps dernier, avec 66% des voix au premier tour. 

L'armée, elle, semble plus méfiante vis-à-vis de l'aventure du capitaine Abdoulhoussen. Alors qu’elle aurait pu se saisir de l'initiative pour susciter des vocations, elle qui rencontre les plus grandes difficultés à recruter des officiers comme des soldats du rang, elle a décidé, en 2013, par le biais de son gouverneur militaire le général Charpentier, d’interdire au fondateur de LLS de porter l'uniforme. Pourquoi ? La Grande muette reste fidèle à sa réputation... Pas Nourouddine Abdoulhoussen. « Moi, je ne demande que ça, de leur donner les clefs de mon dispositif. Pourquoi traînent-ils ? Il faut leur demander. En 2010, l'armée a essayé de copier mon projet et s'est cassée la gueule. À ce moment-là, ils m'ont audité, il y a eu des jaloux, et ils m'ont interdit de porter l'uniforme », prétend-il en faisant référence au fiasco du stage de Montléry.

Nos sollicitations auprès de l’institution militaire sont donc restées sans réponse. Seul un commentaire d'un membre du 8e RPIMA, en-dessous du post d’un reportage de Brut sur la page Facebook de l'association - retiré depuis - témoigne des relations glaciales que le capitaine entretiendrait avec l’armée : « C'est pas la personne qui n'a plus droit de mettre les pieds au 8e RPIMA ? »

« Le manque de précision des critères laisse un trop grand pouvoir d’appréciation au maire » 

Malgré ses singularités, l'association « Laissez-les servir » est légale. Après de longues années à organiser des camps qui n’étaient pas en règle, elle a fini par rentrer dans les clous en 2017, en déclarant ses séjours en préfecture, comme tous les organismes de colonie y sont tenus. Le capitaine Abdoulhoussen a passé son Bafa à 48 ans et son BafD (Brevet d’aptitude aux fonctions de directeur) à 50 ans. Ce qui semble plus discutable, c'est la manière dont fonctionne son partenariat avec la mairie de Rillieux-la-Pape. 

Dans un reportage diffusé par W9, on découvre Alexandre Vincendet proposer à la mère d'un « petit caillasseur » d'envoyer son enfant au camp d'été de LLS. Si elle refuse, le maire lui explique qu'il lui retirera les aides municipales. En a-t-il le droit ? Sans aucun doute, d'après lui : « Ce sont des aides supra-légales et j'agis dans le cadre de la libre administration des collectivités territoriales ». Comment le maire estime-t-il la qualité de « délinquant » du mineur ? « Lorsque la police le prend en flagrant délit de dégradation ou d'agression de la police ». L’élu tient à préciser : « Il ne s'agit pas d'un jugement, mais d'un acte administratif ». En moins de deux ans, il assure avoir déjà pris des arrêtés de suppression d'aides pour trois familles rilliardes sur la base de cette délibération [voir le document ci-dessous] votée en 2018                    

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Mediacités a soumis cette délibération municipale à Benjamin Ingelaere, avocat spécialisé en droit des collectivités territoriales. « Elle aurait pu être contestée dans les deux mois après son adoption devant le tribunal administratif, en arguant du manque de précision des critères de retrait des aides, qui laisse un trop grand pouvoir d’appréciation au maire », estime-t-il. Ni l’opposition municipale, ni des citoyens de Rillieux, ni même la préfecture, pourtant chargée du contrôle de légalité, n’a toutefois pris cette initiative. 

Des maires qui jouent au shérif

Ceci étant, une fois la décision générale prise, le maire doit motiver chaque décision individuelle dans des arrêts municipaux, qui peuvent eux aussi être contestés devant le tribunal administratif dans les deux mois. « Et là, je ne vois pas comment la justice pourrait ne pas les annuler. Car pour motiver le retrait d'aides, le maire doit s'appuyer sur une décision pénale qui fait du mineur un délinquant. Or si l’enfant n'est pas passé devant le juge, il est présumé innocent. Le maire ne peut pas se substituer aux magistrats », analyse Benjamin Ingealere. 

Alexandre Vincendet n’est pas le premier à jouer au shérif avec son mandat municipal : en 1999, Franck Marlin, maire d’Étampes (Essonne) avait supprimé les aides des délinquants condamnés par la justice, dans le cadre de ses « compétences directes et propres », sans arrêté ni délibération municipale. Nicolas Dupont-Aignan, le président de Debout la France et ancien maire d’Yerres (Essonne), avait tenté de lui emboîter le pas en prenant un arrêté en 2001, que la préfecture avait transmis au tribunal administratif, qui l'avait censuré. 

Si l’encadrement militaire des délinquants n’est pas du ressort des maires, c’est un serpent de mer politique : la mesure faisait partie du programme présidentiel de Ségolène Royal, en 2007, et Nicolas Sarkozy avait fait part de son envie de le mettre en place en 2011, sans jamais le concrétiser. Le voilà qu’il réapparaît à la faveur d’une interview sur RMC, le 8 octobre dernier, d’Eric Dupond-Moretti. Au micro de Jean-Jacques Bourdin, le garde des Sceaux confie son souhait de mettre en place un partenariat entre son ministère de la Justice et celui de la défense pour encadrer les mineurs et jeunes majeurs délinquants. L’expérience a déjà été menée, pendant dix-sept ans, de 1986 à 2003, avec l’association Jeunes en équipe Travail (JET). Et un bilan pour le moins mitigé avait justifié le fait… qu’on y mette fin. 

Lorsqu’on a appelé Nourouddine Abdoulhoussen, il nous a demandé à plusieurs reprises pourquoi on ne venait pas passer du temps avec lui, au stage qu’il organisait dans les Hautes-Alpes : jusque-là, les médias ne lui avaient accordé que des reportages, jamais d’enquête journalistique. Homme de contact, le capitaine a répondu pied à pied à l’ensemble de nos questions, y compris celles qui fâchent. Son propos est très plastique en fonction de ceux à qui il s’adresse : pour nous, il s’est démené pour nous convaincre que le caractère militaire de sa colonie n’était qu’un artifice, que les jeunes ne portaient plus le treillis à la fin du séjour, qu’ils faisaient aussi de l’escalade et de l’astronomie et même de la permaculture avec des réfugiés éthiopiens. Son projet pratique la « contrainte émancipatrice comme le voulait l’éducation nationale » et l’engagement citoyen, souligne-t-il.

L’ancien militaire affirme travailler avec les mairies quelle que soient leur couleur politique, insistant sur tous les tons sur sa collaboration avec la ville socialiste de Pierrefitte. À l’évocation de ses liens avec les milieux catholiques, il nous assure qu’il a cuisiné, depuis le début de l’épidémie de coronavirus, « 21 000 plats hallal » à destination des plus pauvres. Il tente aussi de nous pousser dans nos retranchements en nous reprochant un « délit de faciès » lorsque nous abordons sa collaboration avec Bertrand Chevallier-Chantepie ou quand nous nous attardons sur l’aspect militaire de son camp d’été - un comble ! Mais notre échange fut courtois, à la différence de celui avec Alexandre Vincendet.

Polémiques « à deux balles », démarche « militante », « on va arrêter le cirque ! », « entreprise de démolition », « votre avis, je m’en tamponne un peu... » L’interview avec le maire de Rillieux-la-Pape s'est muée en véritable défouloir au cours duquel l'élu convoque des histoires qui n’ont aucun lien avec notre sujet : « Où êtes-vous lorsqu’il s’agit de dénoncer les dérives de l’islamisme dans les quartiers ? Et quand l’imam m’a agressé après que j’ai fermé la mosquée où on disait que les juifs étaient un cancer de la société ? Je ne vous ai pas trouvé à mes côtés ! » Avant de mettre précipitamment fin à notre échange.

Plus problématique fut l’accès à la délibération de mai 2018 dont il est question dans l’article, un document pourtant tout ce qu’il y a de plus public. Le site Internet de la ville de Rillieux ne les publie pas - pour les conseils municipaux, il faut se contenter de « comptes-rendus succincts ». Nous nous sommes donc rendus en mairie pour demander cette délibération. À l’accueil, on nous a demandé de formuler notre demande par écrit sur papier libre, avant qu’une employée municipale nous apporte une copie imprimée du texte que nous avons pu consulter sur place, avec interdiction de l’emporter ou de la photographier. La délibération nous a été envoyée par mail cinq jours plus tard accompagnée d’un courrier du directeur général des services nous en souhaitant bonne réception. L’heure de l’open data - l’ouverture et la numérisation des données publiques - n’a pas encore sonné à Rillieux…