Plus de 4 500 kilomètres séparent Décines-Charpieu du Haut-Karabagh, mais le conflit qui secoue ce territoire du Caucase trouve un écho retentissant dans la commune de l’Est lyonnais. Là, entre le canal de Jonage et le grand stade de l’Olympique lyonnais, vivent environ 5 000 Arméniens ou Français d’origine arménienne, soit près de 18% de la population municipale. Une présence ancienne comme en témoigne la Maison de la culture arménienne, située rue du 24 avril 1915 (date du début du génocide), qui a succédé au foyer ouvert en 1932 par des rescapés des massacres perpétrés par l’Empire ottoman. Une présence chahutée depuis cet été : à deux reprises, les Loups gris s’en sont pris à « la petite Arménie » du Rhône.                

Le 24 juillet dernier, sous l’œil éberlué des Décinois, des dizaines de partisans de ce groupuscule ultranationaliste turc perturbent un rassemblement du Comité de défense de la cause arménienne (CDCA), drapeaux rouges avec le croissant blanc et tirs de mortier à l’appui. Ils sont de retour, le 28 octobre, avec l’intention de prolonger la rixe qui s’est produite, le matin même, au niveau du péage de Vienne-Reventin sur l’A7, lors d’une manifestation pro-arménienne qui a causé quatre blessés dont un grave.

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Manifestation des Loups gris, le 24 juillet 2020, à Décines. Capture d'écran Instagram.

Regain de tension le 1er novembre : toujours à Décines, le mémorial du génocide arménien et le centre national de la mémoire arménienne sont tagués des lettres « RTE », les initiales du président turc Recep Tayyip Erdogan et de messages comme « Nique l’Arménie » ou « Loup gris ». Nouveaux tags pro-turcs, le lendemain, dans la ville voisine de Meyzieu, sur les murs du centre commercial des Plantées. Quelques jours plus tard, dans ce même quartier, la police interpelle deux auteurs présumés, des membres de la communauté turque âgés de 24 et 25 ans. Et, le 4 novembre, le gouvernement dissout par décret « le groupement de fait » des Loups gris. Un acte avant tout symbolique puisque la mouvance n’était pas constituée en association et n’avait donc, en France, pas d’existence officielle.

De Vénissieux à Vaulx-en-Velin

Cette série d’actes d’intimidation marque une rupture avec la discrétion qui prévalait jusque-là parmi les Franco-turcs de l’agglomération. La précédente démonstration de force des nationalistes turcs remonte à une quinzaine d’années : en 2006, une manifestation contre l’édification d’un mémorial du génocide arménien, place Antonin-Poncet à Lyon, avait réuni 3 000 participants.

En Rhône-Alpes, la communauté turque est estimée à 145 000 personnes, qui, pour plus de la moitié, possèdent la double-nationalité. Dans la métropole, la diaspora est surtout implantée à l’Est, de Vénissieux à Vaulx-en-Velin, en passant par Saint-Fons, Bron, Saint-Priest, Meyzieu ou Décines - nous reviendrons dans une prochaine enquête sur la manière dont le conflit turco-arménien parasite la vie politique dans ces municipalités.

Les actions « coup de poing » des derniers mois s’inscrivent dans un climat de tensions diplomatiques entre la France et la Turquie. Elles témoignent de l’influence grandissante qu’exerce Ankara sur une frange de ses 700 000 ressortissants et de leurs enfants qui vivent dans l’Hexagone. Les 65 participants verbalisés (pour non-respect du couvre-feu) aux échauffourées du 28 octobre, à Décines, sont tous de nationalité française.

« Le nationalisme mâtiné d’islam d’Erdogan sert d’exutoire »

À l’image d'Ahmet Cetin, 23 ans, né à Oyonnax et condamné en novembre dernier pour « incitation à la violence ou la haine raciale », les Loups gris, mouvement anti-arméniens, anti-kurdes et anti-communistes fondé dans les années 1970 et affilié au parti turc d’extrême-droite MHP, recrutent parmi les descendants d’immigrés qui ont effectué leur scolarité en France. « Ces jeunes exaltés sont sensibles aux postures belliqueuses d’Erdogan. Pour eux, la nation turque et l’islam sont devenus des repères identitaires et la source d’un sentiment de fierté », observe un élu de Vénissieux qui souhaite conserver l’anonymat.                

« Ankara distille un discours victimaire sur le thème "C’est parce que vous êtes turcs et musulmans que ça se passe mal en France pour vous", qui séduit ces jeunes en crise d’identité », analyse Suleyman Akguc, représentant de la Fédération de l’union des Alévis de France, une minorité turque progressiste qui avait protesté contre un meeting électoral de Recep Tayyip Erdogan à Eurexpo en 2014. « Le nationalisme mâtiné d’islam d’Erdogan leur sert d’exutoire alors qu’ils ne connaissent pas la Turquie », poursuit-il.

« Ils ne connaissent pas plus l’histoire de la Turquie que celle de l’Arménie, abonde Gaye Petek, co-auteure de Histoire des Turcs en France (éd. Du Détour, 2019). Ils s’interrogent sur leur double appartenance culturelle et ont besoin de s’identifier. Or, faute de trouver de bons interlocuteurs, ils se tournent vers ceux qui parlent le plus fort. » Celle qui fut membre de la commission Stasi chargée par Jacques Chirac, au début des années 2000, de réfléchir à l’application du principe de laïcité, dresse un constat sévère : « On parle d’intégration mais, depuis un demi-siècle, l’État n’a pas été au rendez-vous. Faute de soutien des pouvoirs publics, l’association Elele que je dirigeais et qui œuvrait pour l’intégration des immigrés turcs a dû stopper ses activités en 2010. D’autres associations socioculturelles laïques ont été contraintes de fermer leurs portes. On a laissé le champ libre à des organisations communautaires qui ont des attaches religieuses ou politiques. On récolte ce qu’on a semé... »

Présidente de la Maison de la culture arménienne de Décines et membre du CDCA, Sarah Tanzilli refuse de lire les débordements des derniers mois à travers le prisme des tensions entre communautés : « Les agissements des Loups Gris relèvent d’actes politiques. Ils correspondent à la volonté d’Erdogan de mobiliser la diaspora en sa faveur et poursuivent un double objectif : apeurer les Français d’origine arménienne et réduire nos revendications à une logique communautaire et non plus à la défense de valeurs universelles : droits de l’homme, démocratie, liberté. Il s’agit d’ébranler la bienveillance et l’empathie dont bénéficie notre communauté en amenant les citoyens à se dire : "Leurs histoires ne nous regardent pas". »

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Mémorial du génocide arménien, à Décines. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

À Vienne, en Isère, où des affrontements similaires se sont produits fin octobre,  des associations arméniennes et turques ont, à l’initiative d’élus, paraphé un communiqué commun « pour condamner des actes intolérables, appeler au dialogue et au respect des valeurs de la République, seules à même de permettre de trouver le chemin du vivre ensemble ». Rien de tel dans l’Est lyonnais. Laurence Fautra, maire (LR) de Décines, le regrette : « Évidemment, ces événements ne sont le fait que d’une petite minorité. Reste que ce qui s’est passé dans nos rues est intolérable. Nous avons entendu : "Mort aux Arméniens" ; "On va finir le travail de 1915". J’ai souhaité des réactions, des condamnations du consulat de Turquie à Lyon, de responsables de lieux de culte. Rien n’est venu… »

« En tant que consul, condamner des débordements ne fait pas partie de mes missions »

Dans son bureau, situé dans le 6e arrondissement, Müslüm Aygün, consul général de Turquie à Lyon, élude le reproche : « Contrairement à Vienne, la communauté turque n’est pas très présente à Décines ». Un argument qui fait abstraction de l’implantation dans la commune du Ditib, association religieuse qui dépend directement de la République de Turquie, comme nous allons le voir plus bas… « En tant que consul, condamner des débordements ne fait pas partie de mes missions, botte en touche le représentant d’Ankara. Mais nous désapprouvons les manifestations non-autorisées auxquelles ont participé de jeunes individus qui n’ont de lien avec aucune association ou institution turque. Ils ont réagi, le 28 octobre, à l’agression de quatre Franco-Turcs commise par des Arméniens sur l’A7. »                

Milli Görüs, parfait acteur local

Au niveau local et régional, deux organisations structurent les activités de la communauté turque : le Milli Görüs et le Ditib. La première a été pointée du doigt par Marine Le Pen, début novembre, dans un tweet qui accusait le gouvernement de se faire « un coup de com’ » avec la dissolution des Loups gris sans « s’attaquer au vrai problème, l’association Milli Görüs, organisation pro-califat ». « Des accusations lancées pour nous discréditer.  Nos activités ont pignon sur rue, nous respectons les lois de la République. Notre organisation se situe essentiellement sur le terrain confessionnel », défend Cengiz Kalayci, un des responsables de l’antenne lyonnaise du Milli Görüs, par ailleurs président du Conseil régional du culte musulman (CRCM) depuis un an.

Chapeautant 71 mosquées en France, cette organisation islamique fondamentaliste, créée il y a un demi-siècle et dont Recep Tayyip Erdogan est issu, a implanté son siège régional à Vénissieux en 2013. Depuis le quartier de Parilly, le « CIMG », pour « Centre islamique Milli Görüs » gère une dizaine de lieux de culte (Lyon-Vaise, Villefranche-sur-Saône, Saint-Chamond...). Face à l’une des usines Renault Trucks, il a fait construire une mosquée de 4 800 mètres carrés, surmontée d’une coupole de 16 mètres de diamètre et de quatre minarets. Un chantier de 4,3 millions d’euros, financé aux deux tiers, d’après ses promoteurs, par les dons de la communauté et le reste sur les fonds du Milli Görüs.

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L'entrée de mosquée du Milli Görüs, à Vénissieux. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Véritable lieu de sociabilité, le bâtiment abrite sur trois niveaux - outre la mosquée - des bureaux, des salles de réunion et de conférences, une bibliothèque, un restaurant, un salon de thé, un salon de coiffure… Depuis 2015, on y trouve aussi école privée,  La Maison d’Arqam, où sont scolarisés 370 élèves de la maternelle à la 3e. L’initiative a essaimé : en septembre dernier, le Milli Görüs a ouvert une école primaire, La Plume Bleue, à Villefranche-sur-Saône.

Week-ends « portes ouvertes », kermesses annuelles qui drainent des milliers de personnes : à Vénissieux, le CIMG  a endossé le costume du parfait acteur local. Au printemps dernier, l’association a activement participé à l’opération « Couturiers citoyens » de la municipalité, en fabriquant en nombre des masques de protection contre le Covid-19. Invitée en juin 2019 à l’occasion de la fin du ramadan, la maire communiste Michèle Picard remerciait le Milli Görüs pour son implication dans la vie de la cité.

« En finir avec "l’islam des caves" »

Son prédécesseur, André Gerin, avait signé le premier permis de construire déposé par l’association pour la mosquée Eyüb Sultan. « L’implantation de Milli Görüs correspondait à la volonté de l’équipe municipale d’en finir avec "l’islam des caves" et de faciliter la création de lieux de culte dignes de ce nom, se souvient ce grand pourfendeur de l’islam politique. Après avoir dû quitter Lyon puis Saint-Fons, le CIMG avait un projet aux Minguettes qui ne convenait pas car une autre mosquée portée par une association maghrébine allait voir le jour à proximité. Avec l’aval de l’État et le concours du Grand Lyon, un échange de terrains a abouti à son installation à Parilly. » « Milli Görüs entretient depuis de bonnes relations avec la ville, ses responsables sont dans la modération, pas dans le prosélytisme », se félicite l’ancien premier édile communiste.                 

Pour nombre de spécialistes de l’islam, l’association, qui assume son conservatisme, est considérée comme proche des Frères musulmans, au moins dans la démarche. « C’est une organisation frériste, qui, comme les Frères musulmans, cherche une reconnaissance de la part des pouvoirs publics et pratique l’entrisme », décrit ce spécialiste de la Turquie qui requiert expressément l’anonymat [lire l’encadré En coulisses]. « Le Milli Görüs a lutté contre la loi de 2004 qui interdit les signes religieux à l’école, rappelle-t-il. Comment l’Etat français peut-il accepter sa présence au sein du Conseil français du culte musulman et à la tête du CRCM à Lyon ? »

Cengiz Kalayci réfute toute proximité avec les Frères musulmans nie être aux ordres du régime d’Ankara. Il dit déplorer « l’importation du conflit du Haut-Karabagh dans l’Est lyonnais » : « Nous œuvrons pour le dialogue entre les communautés ». La dissolution des Loups gris le laisse perplexe : « Je ne vois pas en quoi cette décision est de nature à régler les problèmes dans la mesure où ils incarnent une manière de penser ». En revanche, le porte-parole du Milli Görüs redoute le projet de « loi contre le séparatisme » qui sera présenté, le 9 décembre prochain, en conseil des ministres. « Sous prétexte de renforcer la laïcité, il pourrait se traduire par un recul des libertés, s’inquiète-t-il. Nous voulons pouvoir continuer d’ouvrir des mosquées, des écoles. »

Le Ditib, directement rattaché à Ankara

Plus discrète, l’Union des affaires culturelles turco-islamiques ou Ditib (son acronyme) est l’autre organisation qui structure l’islam sunnite turc en France. Il s’agit de la branche française du Diyanet, le bureau des affaires religieuses de la République de Turquie. Directement rattaché à Ankara, son antenne locale gère depuis l’agglomération lyonnaise, où l’association est présente depuis vingt-cinq ans, plus de 70 mosquées du Jura à l’Occitanie, en passant par les régions Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte-d’Azur, ainsi qu’une trentaine d’imams détachés par Ankara. D’abord basé à Villeurbanne, le Ditib a transféré son siège régional à… Décines en 2012.

Situé à l’écart du centre-ville, en pleine zone industrielle, le bâtiment regroupe, sur 1 800 mètres carrés, des salles de prière, un gymnase, une bibliothèque et des salles de cours… Le Journal officiel des associations mentionne que le centre a vocation à « rendre des services à la communauté turco-islamique dans l’exercice de ses pratiques socioculturelles et cultuelles », « organiser des collectes de dons pour promouvoir la solidarité » ou « mener des activités socioculturelles, éducatives et sportives ». Le Ditib dispose également d’un fonds de solidarité pour assurer, lors du décès d’un adhérent, le rapatriement et l’enterrement du défunt.

Au moment de son ouverture, ses responsables évoquaient dans Le Progrès, un coût de construction d’1,8 million d’euros financé grâce à la mobilisation de la communauté. Le choix de Décines ? Une opportunité foncière, d’après eux. Le terrain « bien placé » de 8 000 mètres carrés appartenait auparavant au Tennis Club de Lyon.

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Le siège régional du Ditib à Décines. Photo : DR.

Pour Sarah Tanzilli, cette localisation n’est pas dénuée d’arrière-pensées. « La présence turque est plus forte dans les communes voisines de Meyzieu et Bron. C’était un choix délibéré de s’installer dans une ville historiquement associée à la cause arménienne et à la reconnaissance du génocide de 1915 [en 1972, Décines a inauguré le premier mémorial érigé en France] », croit-elle savoir.

Symbole délibéré ou non - malgré diverses tentatives, aucun responsable du Ditib local n’a retourné nos demandes d’interview [lire l’encadré En coulisses] -, c’est en ayant un pied dans « la petite Arménie du Rhône » que l’organisation conteste « la qualification de génocide » aux événements de 1915. En avril 2019, après la signature par Emmanuel Macron d’un décret officialisant le 24 avril comme « date de commémoration annuelle du génocide arménien », le Ditib s’en offusque dans un communiqué : « Les Franco-Turcs n’acceptent pas cette stigmatisation et continueront de le faire savoir ».

« Nous avions été interpellés par la communauté arménienne au moment de l’arrivée du Ditib mais les porteurs du projet étaient dans leur droit, se souvient Jérôme Sturla, maire PS de Décines en 2012. Ils avaient acheté un terrain, respectaient les règles d’urbanisme. Excentré, le Ditib n’a pas une grande visibilité dans la ville et mène ses activités dans son coin. »

À la différence du Milli Görüs à Vénissieux, l’instance de l’islam rattaché au ministère des Affaires étrangères d’Ankara cultive la discrétion. Signe de son fonctionnement en vase clos, le message de son répondeur téléphonique est délivré en turc, tout comme les posts sur son compte Facebook. Dans le voisinage, tout juste note-t-on davantage de mouvements lors de la prière du vendredi. « La ville n’a aucun lien avec l’association, aucun interlocuteur, confie Laurence Fautra. Mais j’ai observé qu’en juillet dernier, les Loups gris s’étaient donné rendez-vous à son adresse. »

« La diaspora est devenue un enjeu électoral et Erdogan l’instrumentalise »

Au besoin, le centre décinois de l’Union des affaires culturelles turco-islamiques joue les annexes officielles. Trop à l’étroit dans ses locaux du 6e arrondissement de Lyon, le consulat de Turquie avait installé dans un hangar du Ditib des bureaux de vote à l’occasion du référendum de 2017 puis des scrutins présidentiel et législatif de 2018. L’occasion pour la diaspora de la région lyonnaise (72 000 inscrits) de plébisciter Recep Tayyip Erdogan et son parti, l’AKP, en leur offrant leurs meilleurs scores en France avec 86% des suffrages. De quoi faire douter Sarah Tanzilli « du caractère démocratique des élections au regard de l’absence de neutralité de locaux gérés par un organisme directement lié au pouvoir et abritant une mosquée ». « Le Ditib n’a pas d’activité politique », réplique le consul Müslüm Aygün.

« Jusqu’en 2014, la diaspora ne pouvait pas voter ou très difficilement, souligne Jean Marcou, professeur à l’Institut d’études politiques de Grenoble et spécialiste de la Turquie. Depuis, elle est devenue un enjeu électoral et Erdogan s’adresse à elle, l’instrumentalise. Avec succès, car elle correspond à son électorat, populaire et conservateur. Le soutien dont bénéficie le leader turc s’explique aussi par un sentiment d’exclusion, de discrimination, commun à toutes les diasporas. »

« Pour se maintenir au pouvoir et élargir sa base électorale, Recep Tayyip Erdogan s’est posé en défenseur d’un islamo-nationalisme, analyse-t-il encore. Son positionnement aboutit à rapprocher deux organisations d’essence différente : le Ditib, créé par la République pour contrôler l’islam sunnite, et Milli Görüs, émanation de la mouvance islamiste. » Les deux piliers politiques et religieux de la communauté turque dans l'agglomération lyonnaise.

> À SUIVRE… Comment le conflit historique entre Ankara et Erevan parasite la vie politique dans les municipalités de l’Est lyonnais ? Nous publierons prochainement un deuxième volet de cette enquête consacrée aux tensions entre les communautés turques et arméniennes de l’agglomération lyonnaise.

« Je préfère ne pas être cité, je ne veux pas avoir de problèmes si je retourne en Turquie… » ; « Je vous livre mon témoignage mais sous couvert d’anonymat » : ces deux réponses aux sollicitations de Mediacités témoignent, s’il en était besoin, du caractère sensible de cette enquête. Nos tentatives pour obtenir les éclairages d’élus ou d’anciens élus d’origine turque dans l’Est lyonnais se sont révélées infructueuses. Conseiller métropolitain et conseiller municipal à Saint-Priest, Izzet Doganel (LREM) a par exemple décliné : « Je ne suis pas le porte-parole de la communauté ». Avant d’accepter de recevoir un mail listant les questions que nous souhaitions lui soumettre. Un message resté sans réponse.

Nous avons cherché, en vain, à joindre un interlocuteur au Ditib de Décines. Notre coup de téléphone au siège national de l’organisation à Bagnolet s’est avéré guère plus concluant : « Non, je n’ai pas de numéro de portable à vous communiquer, je vous invite à rappeler Décines ». Nouvelles tentatives sur un numéro fixe, dont le répondeur délivre un message en turc, avant qu’on nous rappelle (enfin !) : « Nous allons transmettre votre demande ». Depuis, silence radio.

A l’inverse, Müslüm Aygün, consul général de Turquie à Lyon, s’est rendu facilement disponible pour nous recevoir dans son bureau, au dernier étage d’un immeuble situé à deux pas de la mairie du 6e arrondissement. Très cordial, le représentant local d’Ankara propose un café turc accompagné d’une pâtisserie. Un  petit « rituel » auquel il confie ne jamais déroger après les repas. Le diplomate a rédigé un texte suite au mail adressé en amont et exposant les thèmes de notre article, conformément à la requête de son secrétariat.

Il ne s’écartera que très peu de ce cadre durant l’entretien d’une heure qu’il nous accorde : présentation du consulat « créé en 1979 et couvrant 16 départements » et des plus belles réussites économiques de ressortissants turcs dans la région. Müslüm Aygün nous communique quelques informations sur le siège décinois du Ditib, « qui collabore avec 72 autres associations, toutes indépendantes et sans lien hiérarchique ». « La communauté turque, contrairement à ce que j’entends trop souvent, n’est pas fermée sur elle-même », assure-t-il. Toujours avec le sourire.