La presse ne tarit pas d’éloges à propos de Paul Morlet. « Le visionnaire de la lunette », « Le disrupteur de l’optique » ou encore « L’entrepreneur qui n’a pas froid aux yeux ». Ce Lyonnais de 30 ans est le fondateur, avec Xavier Niel, de la start-up Lunettes Pour Tous. La promesse de l’enseigne ? Des lunettes de vue à 10 euros en 10 minutes.

Depuis son lancement en 2014, la marque low cost a dynamité le secteur de l’optique. Alors qu’un opticien vend en moyenne moins de trois paires par jour, Lunettes Pour Tous revendique dans les médias jusqu’à 350 clients par jour et par magasin. Le secret de Paul Morlet et Xavier Niel réside dans l’industrialisation. Les montures et les verres sont importés en masse depuis la Chine. Un robot high-tech taille ensuite les verres à la demande dans chaque boutique.

Grâce à ses 22 magasins, implantés dans les centres des plus grandes villes de France, Lunettes Pour Tous affiche un chiffre d’affaires de 30 millions d’euros en 2019 et ambitionne d’ouvrir d’ici 2021 trente nouvelles boutiques. Cette success story vaut à Paul Morlet d’être régulièrement invité en majesté sur les plateaux télé (ici par exemple ou encore ici).

La fable entrepreneuriale est invariable. Détenteur d’un bac professionnel en électricité, il monte à 20 ans Lulu Frenchie, une entreprise de lunettes publicitaires. Lady Gaga et Snoop Dogg s’affichent sur les réseaux sociaux avec ses montures et créent le buzz, mettant Paul Morlet sous les feux des projecteurs médiatiques.

Le Lyonnais envoie alors un mail à son mentor Xavier Niel, fondateur de Free et douzième fortune de France. L’homme d’affaires estampillé « start-up nation » le pousse à discounter le marché de l’optique puis injecte un million d’euros dans l’aventure Lunettes Pour Tous. Fort de son storytelling, Paul Morlet affirmait sans ambages au Salon des entrepreneurs de Paris en 2019 : « On peut être le plus démuni de France et acheter les meilleures lunettes du marché chez nous. »

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Paul Morlet (à droite) sur le plateau de BFM Business, le 13 janvier 2020. © Capture d'écran BFM

Quelques mois plus tard, sur le plateau de BFM Business le 13 janvier 2020, il se targuait en tant que PDG de la société d’employer quatre cents salariés, tous en CDI : « En recrutant autant de personnes tous les mois, il fallait prendre des gens qui venaient d’un peu partout. On avait besoin de les former et comme il faut les fidéliser, les garder, le CDI marche mieux que le CDD. »

Leur CDI, c’est justement ce qu’ont perdu au moins soixante-dix travailleurs de Lunettes Pour Tous entre novembre 2019 et juillet 2020. Soit 15 à 20 % de l’effectif, alors que, dans le même temps, cinq nouveaux magasins ont ouvert leurs portes depuis le début d’année 2020.

Car en cette fin d’année, le rêve de start-upper est en train de tourner au cauchemar social. Notre enquête, qui s’appuie sur vingt-trois témoignages de salariés à travers la France – dont une partie a requis l’anonymat tout en étant prêt à assumer leurs propos devant la justice – est recoupée par plus de 200 documents. Elle montre une réalité bien moins idyllique que le récit déployé dans les médias, laissant au contraire apparaître un climat angoissant où « les licenciements s’enchaînent » et où « les employés sont virés du jour au lendemain », selon les termes d’un manager de l’entreprise depuis 2017, qui s’est confié à Mediapart.

Les scènes racontées dans cette enquête ont toutes été recoupées auprès de témoins présents ou via des communications entre salariés ou d’alertes envers des délégués du personnel. Contacté et relancé à plusieurs reprises, Paul Morlet a finalement refusé de répondre à nos questions détaillées [voir l'encadré En coulisses].

Lors d’un premier échange par mail, il nous a expliqué que, « au regard des événements ayant impacté le secteur du commerce (gilets jaunes fin 2018, grève des transports/retraites fin 2019 puis le Covid-19 au printemps 2020) », il avait été « dans l’obligation de fixer des objectifs de performance à atteindre, ce qui n’était pas forcément le cas avant ». Avant de conclure son raisonnement : « Ce changement n’a pas été accepté par tout le monde et certains ont décidé de quitter l’entreprise. » 

Pour les cadres et employés, la rupture conventionnelle proposée par le PDG est en effet perçue comme la seule porte de sortie. Sur les vingt-trois témoignages recueillis par Mediapart dans le cadre cette enquête, vingt et un salariés ont quitté l’entreprise en suivant cette procédure. « Peu se font virer à Lunettes Pour Tous, les gens partent d’eux-mêmes, souligne Éric* (voir boite noire), un ancien responsable, employé jusqu’en mars 2019. Cela permet aussi d’éviter par la suite des démarches judiciaires. » 

Pour certains ex-employés que nous avons interrogés, la rupture conventionnelle est parfois soupçonnée de masquer des licenciements économiques. Selon les informations auxquelles a pu accéder Mediapart, Lunettes Pour Tous a perdu en 2019 1,7 million d’euros de chiffre d’affaires, alors que l’entreprise était bénéficiaire depuis 2015. Entre février et mars 2020, la société a essuyé une perte de 1,1 million d’euros.

Mediapart a consulté des messages WhatsApp de Paul Morlet adressés à ses équipes. Dès le 12 décembre 2019, ce dernier s’alarmait du niveau de ses finances : « On fait -40 % de chiffre d’affaires sur décembre à cause des grèves. On a déjà un trou de 140 000 € en novembre et on n’a pas la trésorerie nécessaire pour payer les salaires à la fin du mois. »

De mi-mars à mai 2020, alors que les managers de Lunettes Pour Tous bénéficiaient exclusivement du chômage partiel, l’un d’entre eux, documents à l’appui, raconte avoir parfois dû se tenir à disposition de son employeur. Des messages consultés par Mediapart montrent qu’au moins trois managers ont durant cette période travaillé, en effectuant des tâches liées au service après-vente pour des clients et en récupérant des masques en pharmacie. Sur leur fiche de paie en revanche, ils apparaissent en chômage partiel.

Dès le 1er avril, une salariée du service après-vente s’est même aperçue sur sa fiche de paie qu’elle a été rémunérée en chômage partiel alors qu’elle télétravaillait. « Paul voit les salariés comme une simple charge budgétaire mensuelle, résume Nicolas*, un ancien adjoint du PDG. Embaucher des jeunes, souvent peu diplômés, lui permet de salarier des employés à bas coût, de les virer ensuite facilement et à peu de frais mais aussi de communiquer auprès des médias que Lunettes Pour Tous offre une chance aux jeunes. »

Pourtant, derrière ce discours dynamique se cache une réalité que de nombreux employés vivent difficilement, en étant confrontés à un management qu’ils décrivent comme brutal.

Management par la peur

Du 13 au 23 juillet dernier, le centre de stockage de verres et de montures, basé à Lyon, s’est mis en grève pour protester contre le licenciement de trois de ses salariés. Paul Morlet leur reproche alors de nombreux retards dans la livraison des commandes, après la période de confinement. « Nous avons repris progressivement le travail mi-mai, mais nous n’étions que trois employés au lieu de huit pour éponger le retard », détaille Martin*, un des jeunes travailleurs licenciés. Ce dernier prétend que « le 5 juin, lors d’une visite au centre de stockage, Paul Morlet n’a rien voulu entendre de nos difficultés » et lui aurait rétorqué : « À tout moment, je peux prendre un stylo et te virer. »

Trois jours plus tard, le PDG de l’entreprise le convoque avec le chef formateur de l’atelier et selon les propos rapportés et confirmés à Mediapart , il leur aurait dit : « Vous voyez, si vous commandez quelque chose sur Internet et que ça arrive en retard, vous allez vous dire que ceux qui travaillent sont des enculés. Et bien vous c’est pareil », poursuit Martin*.

Guillaume*, un des cadres du centre de stockage, se voit pour sa part reprocher d’avoir mis en porte-à-faux son patron devant les employés – comme l’indique sa lettre de licenciement (voir ci-dessous). « J’ai tenté en vain d’expliquer à Paul que les salariés étaient mécontents », explique-t-il.

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Un extrait de la lettre de licenciement de Guillaume* (son prénom a été modifié)

Début juillet, Martin*, Guillaume* et un troisième salarié apprennent par courrier qu’ils sont renvoyés pour faute grave – et ne bénéficient donc d’aucune indemnité de licenciement (hors congés). « Ça nous a tous beaucoup remués, nous étions livrés à nous-mêmes après le confinement, sans aucun ordre précis du siège à Paris. Nous tenions le centre de stockage à bout de bras, en nous donnant à fond pour la boîte », se désespère l’un des anciens cadres.

Directeur de magasin à Rennes depuis juillet 2018, François Nbombo, 39 ans, raconte avoir été licencié par téléphone fin décembre 2019. La raison évoquée au bout du fil par la DRH : la chute du chiffre d’affaires, comme le montre un échange de mails consultés par Mediapart.

 « Le 20 décembre 2019, une demi-heure avant que j’arrive au travail, le siège de Paris m’appelle pour m’avertir qu’ils ont décidé de se séparer de moi, témoigne François Nbombo. Je suis complètement tombé des nues : je n’ai jamais eu d’avertissement préalable, ni même un mail ou un coup de fil. » Il affirme que seulement « cinq jours plus tard, [ses] identifiants d’accès aux mails et à l’interface de l’entreprise étaient désactivés ». Il n’avait alors « encore signé aucun papier », explique-t-il.

Dans la foulée, comme le montrent plusieurs documents consultés par Mediapart, les ressources humaines proposent au directeur de magasin une rupture conventionnelle et de poser ses jours de congés payés restants, le temps de réaliser les démarches administratives. François Nbombo n’a même pas le droit au départ à un entretien préalable de visu et doit signer électroniquement sa rupture, motifs invoqués par l’inspection du travail pour refuser son homologation (voir le courrier ci-dessous). Interrogée, la DRH de Lunettes Pour Tous n’a pas souhaité s’exprimer.

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Le vendredi 26 juin 2020, Lunettes Pour Tous inaugure sa deuxième enseigne lilloise. « L’inauguration a été très mal vécue par tous les salariés, Paul Morlet est venu sans porter de masque et s’est comporté de façon extrêmement intimidante et agressive », raconte Kévin Commans, référent monteur à Lille depuis 2017. Des propos envoyés alors dans un compte-rendu à un délégué du personnel. Dès le matin, d’après les mêmes sources, cet employé se voit menacé de licenciement. « Nous venions de passer une année très difficile, indique le jeune salarié de 30 ans. Tous les employés avaient mis les bouchées doubles pour l’ouverture. Devant mon manager, Paul Morlet a ensuite déclaré : “Si je veux, dès lundi, j’ai une nouvelle équipe”. »

Dans l’après-midi, après un incident technique sur le robot usinant les verres, les nouveaux clients et des « influenceurs » invités pour l’inauguration sont contraints d’attendre plus de dix minutes leurs montures. « Il était hors de lui, insistait sur le fait qu’il pouvait aussi me “virer en 10 minutes”, et alors que je me démenais pour rattraper le retard, il me criait dessus en me demandant pourquoi je faisais “l’autiste” », conclut Kévin Commans.

Après la visite de Paul Morlet, trois employés, dont Kévin et son manager, avertissent par écrit leur comité social et économique (CSE). Sur les treize salariés que comptait la nouvelle boutique lilloise, quatre décident de quitter définitivement Lunettes Pour Tous, en demandant une rupture conventionnelle.

« Je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je faisais de l’eczéma »

Même dynamique au siège parisien de l’entreprise. « Je suis parti en février dernier. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je faisais de l’eczéma, se souvient Marion*, une ancienne cadre. De décembre 2019 à février 2020, nous sommes passés au siège d’une petite trentaine de personnes à moins d’une dizaine » Les raisons de ces départs en nombre ? L’attitude de leur employeur. Dix-huit anciens salariés de Lunettes Pour Tous, dont certains sous couvert d’anonymat, révèlent auprès de Mediapart un climat au sein de l’entreprise que plusieurs qualifient de « terreur ».

Mediapart a pu consulter des messages WhatsApp échangés au sein de groupes de travail des cadres de Lunettes Pour Tous, où l’entrepreneur assène des propos tels que : « Vous me cassez les couilles », « Démerdez-vous ou je sors tout le monde lundi », « Assume ta connerie », ou « Débile ».

Douze anciens directeurs, responsables et autres cadres font le récit de séances d’humiliation publiques lors des réunions du siège à Paris. « Paul Morlet rentrait dans des colères particulièrement fortes durant ces réunions, il a été jusqu’à me faire un bras d’honneur devant mes collègues », raconte Marion*.

« Nous allions tous la boule au ventre aux réunions », se souvient Pierre Favier, ex-directeur des « relations clients », en poste jusqu’en mars 2019. Les douze cadres rapportent y avoir été qualifiés de « grosse merde », de « bon à rien », d’« incompétent » ou, plus sobrement, de « coûter trop cher » à l’entreprise. Après avoir pris la défense de Pierre Favier en réunion, une directrice se voit traitée de « cochonne » par le PDG, qui va jusqu’à imiter l’animal pour la ridiculiser, d’après plusieurs témoins.

« Ce qui était terrible, c’est qu’on n’osait rien dire de peur d’être lynché à son tour, ressentait alors Stéphanie*, ancienne responsable qui a quitté l’entreprise début 2020. Un soir, Paul Morlet avait exigé en réunion que des employés produisent de suite une vidéo pour un projet de communication interne. Ils ont joué le jeu malgré le fait qu’il était tard et puis, il a regardé le petit film en se moquant d’eux. J’en ai pleuré tellement c’était dégradant. » Corroborant ces propos, Clément*, haut cadre parti fin février 2020, ajoute que Paul Morlet « était mort de rire » en voyant Stéphanie* quitter la salle en pleurs.

Ex-responsable merchandising, Anne Dupuy a été licenciée en 2019 – l’entreprise lui reprochait notamment une « réelle insubordination et une volonté de ne plus travailler pour la société ».

Plusieurs mois auparavant, son bureau a été déménagé au « sous-sol » du siège. « Il m’avait accusée d’avoir oublié un classeur lors d’un voyage d’affaires à Hong Kong, raconte Anne Dupuy. J’ai appelé plus tard un huissier pour qu’il constate que je travaillais au sous-sol. » Dans son procès-verbal en date du 4 avril 2019 (voir ci-dessous), ledit huissier décrit le poste de travail d’Anne Dupuy comme « une pièce obscure sans aucune fenêtre » ni « système de climatisation ou de régénération de l’air ambiant » et doté d’une porte « dont la poignée est constituée par une paire de ciseaux ».

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Discriminations et violences sexistes

Sur le dossier de presse de l’entreprise, on peut lire : « À l’image de notre clientèle, Lunettes Pour Tous porte haut la volonté de favoriser la mixité sociale au sein de ses magasins. Nos collaborateurs viennent de tous les milieux sociaux, avec ou sans diplômes. » D’après notre enquête, Paul Morlet est pourtant accusé d’avoir tenu des propos à connotation raciste et de recourir à des pratiques perçues comme discriminatoires, ainsi que sept anciens cadres du siège nous l’ont confirmé.

Fin 2019, Paul Morlet doit se rendre en République tchèque afin de rencontrer un fournisseur, en compagnie de Cécile*, Marion* et Jérémy*, ex-responsable de Lunettes Pour Tous parti en septembre 2020. Sur la route pour l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, ces derniers s’arrêtent pour réaliser une visite à la nouvelle boutique Lunettes Pour Tous du centre commercial Aéroville. « J’étais en train de former la future équipe, Paul Morlet est venu tous nous saluer, relate Émeline Poirel, ex-formatrice et auditrice partie de la société au premier trimestre 2020. Quelques minutes après, il s’est réuni à part avec son staff, puis est revenu en me disant qu’il fallait tous les renvoyer. » Une scène que nous ont racontée d’autres ex-salariés.

« Sa réaction en voyant le personnel a été : “Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Il y a trop de rebeus là.” », rapporte Cécile*. Après la visite et durant le voyage, Jérémy*et Marion* affirment que leur PDG a qualifié à plusieurs reprises l’équipe en formation de « racailles ». Quant à Héléna*, ex-cadre partie en février dernier de la société, et Cécile*, elles ont expliqué à Mediapart comment elles ont dû, d’après leur récit, recruter une nouvelle équipe « plus blanche » pour l’enseigne d’Aéroville.

Les vendeurs de la boutique de Paris Montparnasse auraient également été passés au crible par Paul Morlet. Selon trois sources, en octobre 2019, au cours d’un dîner, ce dernier demande à Émeline Poirel si elle ne pense pas « qu’il y a trop de Noirs » dans l’équipe de ce magasin, avant de questionner Cécile* : « Est-ce que tu as envie d’acheter tes lunettes à quelqu’un qui après volera ton portable dans la rue ? » « Il sortait plein de stéréotypes masqués sous le ton de l’humour. Avec Héléna*, nous l’avons ainsi une fois entendu déclarer : “De toute façon, tous les opticiens sont feujs [Juifs – ndlr]” », certifie Aude*.

Lors d’une réunion en novembre 2019, Paul Morlet présente aux responsables du recrutement, des ressources humaines et de la formation une photographie des équipes d’une chaîne de vêtements, composées exclusivement de jeunes femmes blanches. Sur les sept salariés présents, trois cadres rapportent à Mediapart que le PDG leur aurait alors lancé : « Eux, ils ont ça et regardez-nous : on se croirait dans un clip de rap. On n’est pas chez KFC ici ! » Selon les mêmes témoins, il a ensuite demandé à « ne pas embaucher les petits frères de Drake [un célèbre rappeur – ndlr] ».

« Sa grande phrase pour recruter les vendeurs était : “Il faut que ça présente bien”, expose Marion*. Ce n’était pas explicite mais on comprenait bien le message. » Au printemps 2019, elle avait déjà été invectivée par Paul Morlet en pleine pause cigarette, en présence de trois témoins, pour avoir récemment recruté une femme trans : « Qu’est-ce que tu nous a ramené là ? On n’est pas au cirque ! »

En porte-à-faux avec les directives de recrutement de leur PDG, éreintées moralement et physiquement, plusieurs femmes salariées de Lunettes Pour Tous prétendent avoir été la cible de remarques et comportements sexistes.

En octobre 2019, une cinquantaine d’employés sont conviés à un séminaire de l’entreprise à Marrakech. Quelques jours avant le départ, un repas a lieu avec le staff. « Au restaurant, nous échangions des anecdotes autour de nos peurs de voyage. Paul Morlet m’a alors sorti de but en blanc : “Et toi, c’est quoi ? Tu vas te faire violer à Marrakech ?” », dit Émeline Poirel, dont les propos sont confirmés par deux témoins présentes à ce dîner.

Dès le début du séjour au Maroc, le PDG appelle plusieurs femmes à se « décoincer » et à se mettre en maillot de bain, d’après six témoignages recueillis par Mediapart. Alors que Jérémy* joue à la pétanque avec Cécile*, tous les deux entendent Paul Morlet asséner à cette dernière : « Je te baiserais bien. » Selon plusieurs témoins, il aurait de surcroît proposé à une formatrice de la rejoindre dans son lit.

De retour du séminaire marocain, Paul Morlet décide de retirer les sucreries (biscuits, bonbons) de la salle de pause pour les remplacer par des pommes sous prétexte que les salariées étaient « déjà bien en formes ». « L’ambiance globale était sexiste, se désolent Éric* et Stéphanie*. Il faisait beaucoup de remarques vestimentaires ou sur le physique des femmes : c’était pesant. »

Quand Marion* arrive au bureau avec un chemisier au motif léopard, Paul Morlet aurait diffusé à plusieurs reprises et en sa présence une bande sonore évoquant un strip-tease. À plusieurs soirées du personnel, Marion* demandera à des collègues de s’interposer face aux avances de son PDG : « Paul Morlet était lourd et intrusif avec moi. Il pouvait par exemple m’envoyer une chanson d’amour. Ou des messages ambigus avec des émojis de cœur. Je ne savais pas quoi répondre, sachant qu’il est mon patron. » Des messages consultés par Mediapart le confirment.

Au cours d’une soirée dans un bar en juillet 2019 où Stéphanie* et Héléna* témoignent que Paul Morlet posait ses « mains baladeuses » sur Marion*, Cécile* a été jusqu’à intervenir pour mettre fin aux gestes insistants de son employeur : « Marion était pétrifiée, toute rouge. »

Pression permanente

L’associé de Xavier Niel exerce une pression continue sur ses salariés. Appels le 26 décembre 2019 malgré ses congés (voir ci-dessous), messages WhatsApp tard un soir de 1er mai, mails professionnels un samedi de repos à 23 heures… « C'était l’esprit start-up, nous avions des horaires de dingue et il ne fallait pas espérer avoir une vie à côté. », raconte Anne Dupuy. Elle se souvient d’un jour de vacances où Paul Morlet lui aurait écrit plusieurs messages – « Ça m’énerve de ouf », « Refais jamais ça » – à cause d’un post sur Instagram où elle porte des lunettes de soleil d’une autre marque.

Émeline Poirel, l’ex-formatrice, se rappelle ce samedi 7 décembre 2019, « alors que nous étions chacun en famille ou à faire nos courses de Noël », quand Paul Morlet lui « a demandé ainsi qu’à deux collègues de rentrer chez nous pour une réunion qui n’avait rien d’urgent ». « Quand on reçoit de son PDG un message “C’est quoi ce bordel” un lundi à 7 heures du matin, ça vous donne un coup de pression dès le saut du lit », surenchérit Stéphanie*.

Le tutoiement est de rigueur au sein de la start-up et la jeunesse de l’équipe salariée, qui oscille entre 25 et 30 ans, semble autoriser le PDG trentenaire à s’immiscer dans la vie privée de ses employés.

Pour les nouveaux salariés du siège débarquant ou de passage sur Paris, une colocation de fonction est mise à disposition en bas de l’appartement de Paul Morlet. Ancienne dirigeante haut placée dans l’entreprise jusque début 2020, Cécile* confirme y avoir « habité un certain temps » et, selon ses propos : « Paul débarquait à n’importe quelle heure le soir, alors que nous étions parfois déjà en pyjama. »

Plus généralement, Pierre Favier insiste : « Entre les réunions où il nous insultait, ses messages permanents à n’importe quelle heure et la colocation, Paul Morlet entretenait un état de pression constante. »

L’état de santé de plusieurs salariés du siège de Lunettes Pour Tous se dégrade dès la fin 2019. « J’étais dans une descente aux enfers, je m’autodétruisais en buvant et en fumant cigarette sur cigarette, confie Cécile*. J’avais des plaques d’eczéma sur tout le corps et je perdais mes cheveux. » Cinq salariées du siège se soutiennent alors entre elles et se retrouvent le soir. « Nous étions toujours là l’une pour l’autre, indique Marion*. Nous nous sommes mises à boire de l’alcool après le travail pour tenir le coup. Nous étions toutes terrorisées, dans un état de surépuisement. »

Au cours de cette enquête, nous avons compté sept cadres qui ont été sujets à des insomnies, des malaises, des crises d’angoisse ou de tétanie. Certains se mettent en arrêt maladie avant de quitter l’entreprise, comme Nicolas*, l’ancien adjoint du PDG : « À force d’être rabaissé et humilié, j’en faisais des cauchemars la nuit. »

Un vendredi soir de décembre 2019, Paul Morlet aurait jeté à la figure de Stéphanie* des documents papiers en l’injuriant, en présence de témoins. « Le lundi d’après, j’étais si épuisée et angoissée que j’ai perdu ma voix, déclare-t-elle. Je n’ai pris que deux jours car j’avais peur de la réaction de Paul Morlet à mon retour. » Elle ajoute : « Nous restions dans la boîte parce que comme Paul répétait sans cesse que nous étions des merdes, nous pensions que personne d’autre ne nous embaucherait. Nous étions jeunes et pensions que c’était comme ça que ça se passait dans les start-up à Paris. »

Cela paraît bien loin du « projet à vocation sociale » évoqué par Paul Morlet deux mois après cet épisode, sur la chaîne télévisée TMC.

 

Aujourd’hui, Guillaume* a des difficultés à retrouver du travail, les employeurs étant frileux lorsqu'ils découvrent son licenciement pour faute grave. Un an et demi après avoir quitté l’entreprise, Éric* dit toujours faire des cauchemars à propos de Lunettes Pour Tous.

Stéphanie*, Marion*, Cécile*, Héléna* et Aude* ont pour leur part continué à tisser entre elles des liens très forts après leur départ et se voient régulièrement pour échanger autour de leur vies respectives.

Marion* a réussi à lancer sa propre activité. Pour la rencontre avec son premier client, elle était encore terrorisée, à tel point qu’elle nous raconte avoir alors pensé qu’il s’agissait d’un piège tendu par son ex-PDG.

Quant à Cécile* et Aude*, elles disent avoir plusieurs fois pensé au suicide. Cette dernière, depuis huit mois qu’elle est partie de Lunettes Pour Tous, ne se sent toujours pas capable de reprendre un emploi. « Je souffre encore. Cette histoire a fait énormément de dégâts sur ma confiance en moi, avoue Aude*. Ça se reconstruit, mais lentement. Le temps fait les choses... »

Cette enquête a duré trois mois, elle s’appuie sur 23 témoignages de salariés à travers la France – dont une partie a requis l’anonymat tout en étant prêt à assumer leurs propos devant la justice. Dans ce cas, les prénoms sont suivis d'un astérisque. Ces témoignages sont recoupés par plus de 200 documents (mails, arrêts de travail, ruptures conventionnelles, messages WhatsApp, alertes à délégué du personnel, etc.) auxquels nous avons eu accès.

Paul Morlet a été contacté la première fois le 16 novembre 2020, par mail et sur son téléphone. Après de premiers échanges et un accord de principe sur un rendez-vous, il nous a demandé une liste précise de questions, que nous lui avons envoyée le 20 novembre (voir sous l’onglet Prolonger) et n’a plus donné suite à nos demandes de rendez-vous et à nos relances depuis.

Entre-temps, le 18 novembre, après que nous lui ayons donné de premières précisions sur le sujet de notre enquête, il nous écrivait :

« Concernant le turn-over, nous sommes dans le secteur de la vente de détail et celui-ci est toujours plus important que dans les activités tertiaires, surtout en région Parisienne. Ce ne sont pas des métiers faciles : contact direct avec les clients, travail le week-end, plage horaires larges, moyenne d'âge de 24 ans sur nos magasins, donc souvent en contrat étudiant ou en job alimentaire (le temps de trouver un emploi dans le secteur pour lequel ils ont étudiés).

« Cependant, le turn-over reste moins important que chez les enseignes type Zara, H&M & co car le niveau technique attendu et nos rémunérations sont un peu plus satisfaisantes.

« Par ailleurs, au regard des événements ayant impactés le secteur du commerce (gilets jaunes fin 2018, grève des transports/retraites fin 2019 puis le Covid-19 au printemps 2020...) nous avons été dans l'obligation de fixer des objectifs de performance à atteindre, ce qui n'était pas forcément le cas avant. Ce changement n'a pas été accepté par tout le monde et certains ont décidé de quitter l'entreprise.

« Pouvez-vous nous indiquer sur quel(s) établissement(s), parmi nos 25 sites, sont arrivés ces faits de management "brutal" ainsi que les périodes ?

« Nous sommes étonnés de ces allégations, car nous n'avons aucun contentieux (prud'homal) en cours ou à venir à ce jour.

« Nous avons plutôt de belles histoires en interne de collaborateur embauché en bas de l'échelle ayant pu accéder rapidement à des postes à responsabilité. »


logo mediapartMediacités reproduit ici un article publié le 23 décembre dernier par Mediapart. Comme ce fut déjà le cas avec la reprise de certaines de nos enquêtes par Mediapart, nous nous réjouissons que le partenariat éditorial noué entre nos deux journaux permette de proposer une information indépendante à un maximum de lecteurs.