Tout un symbole. Vendredi 26 mars dernier, le conseil municipal de Lyon a décidé d’attribuer le nom de l’avocate féministe Gisèle Halimi au nouveau centre social du 8e arrondissement, avenue Général Frère. En juin prochain, c’est une plaque au nom de Marie-Thérèse Mora qui sera inaugurée dans un jardin public du quartier de la Croix-Rousse, montée Bonafous. Proposé par les membres du conseil de quartier et validé par les élus, ce choix célèbre la mémoire et le savoir-faire d’une digne représentante des « Mères lyonnaises » qui a tenu un restaurant non loin de là, rue Ozanam, de 1966 à 2002. Lors d’un précédent conseil municipal, le 28 janvier, deux autres personnalités féminines avaient également été retenues, les résistantes Denise Vernay et Elise Rivet, pour baptiser respectivement une esplanade dans le 3e arrondissement, près de la place Bahadourian, et un parc du 5e.

Ces votes illustrent la volonté de l’exécutif de Grégory Doucet (EELV) d’opérer un rééquilibrage entre les sexes dans les noms des rues de Lyon. Et il y a du boulot ! D’après un décompte exclusif de Mediacités [lire notre méthodologie dans l’encadré à la fin de l’article], sur les 1928 avenues, cours, rues, impasses, places, montées, chemins ou esplanades que compte la ville, seuls 119 honorent une femme (soit 6,2%) quand ils sont 1162 (soit 60%) à honorer des hommes. Un rapport de 1 à 10 que Mediacités a cartographié ci-dessous. La sous-représentation des femmes n’est pas une spécificité lyonnaise : d’après nos chiffres, elles ne sont que 27 à donner leur nom sur les 576 rues de Villeurbanne (4,7%) et que 9 sur les 350 rues de Vénissieux (2,8%). 

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Lors de la précédente mandature, l’équipe de Gérard Collomb s’était appliquée à réserver la moitié des espaces publics à baptiser à des noms de femme. « Nous serons bien au-delà des 50%, promet Florence Delaunay, adjointe au maire de Lyon chargée de l’égalité femmes-hommes, même si nous ne posons aucun interdit. » Entendre : des hommes pourront aussi être mis à l’honneur. L’élue écologiste s’inscrit dans la lignée de sa prédécesseure Thérèse Rabatel, restée dans les mémoires comme celle qui a œuvré au strict respect de la parité dans la dénomination des rues et espaces nouvellement créés.

Mediacités a jeté un œil sur le récapitulatif, établi par la mairie, des noms de rue attribués entre 2011 et 2020 : la parité se gagne, lentement, jusqu’à être rigoureusement respectée et même dépassée certaines années. En tout, 51 noms de femmes, 49 noms d’hommes et cinq mixtes (qui honorent un homme et une femme) ont fait leur apparition dans l’espace public lyonnais ces dix dernières années.

> Ci-dessous, carte de gauche, les noms de rue qui honorent un homme, à droite, ceux qui honorent une femme : 

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En vert, les noms de rue masculins, en rouge, féminins. Cartes Mediacités.

« L’égalité femmes-hommes, c’était toujours un peu la rigolade »

« Cela n’a pas été une mince affaire, se rappelle l’ancienne adjointe de Gérard Collomb. Lorsque j’intervenais au conseil municipal, beaucoup de gens parlaient par-dessus moi et provoquaient un certain chahut. L’égalité femmes-hommes, c’était toujours un peu la rigolade. J’avais constamment droit à des remarques négatives : "Mais comment cela ? Les femmes aujourd’hui ont déjà tout ! Qu’est-ce que vous voulez encore ? " ».

Le contexte a depuis évolué. Les mouvements de libération de la parole ont poussé les élus à réinterroger la place accordée aux femmes jusqu’aux plaques de nos rues. « Nous nous sommes rendues compte de l’importance que pouvait avoir la représentation des femmes dans l’espace public », confie Katia Buisson, conseillère municipale de Villeurbanne, chargée de la mémoire et de la politique patrimoniale. À son initiative, la municipalité de Cédric Van Styvendael a créé une commission de dénomination des espaces publics. « Je trouvais qu’il était important d’institutionnaliser un espace de débat, poursuit l’élue. Au sein de cette commission, pour chaque espace public, élément de voirie et équipement à renommer, nous essaierons de faire participer des chercheurs et des habitants afin de les inclure dans le processus de décision et leur permettre de s’approprier leur patrimoine. »

Pour Katia Buisson, il s’agit également d’expliquer quels débats orientent le choix d’un nom. « Dans le cadre de l’ouverture prochaine d’un relai d’assistantes maternelles, plusieurs noms de femmes ont été évoqués. On a pris le temps de parler de leurs œuvres et de leurs actions. Ainsi, même si on ne les choisit pas, le débat contribue à les réhabiliter », raconte-t-elle. Le premier nom qui sortira de cette commission et sera voté en conseil municipal sera celui d’une femme, assure la conseillère. Il faudra alors se mettre d’accord avec le maire de Villeurbanne qui affirmait, lors d’un récent conseil municipal [lire notre article], que la première mission de la commission serait de proposer un lieu à baptiser en mémoire de l’enseignant assassiné Samuel Paty…

Hommes conquérants versus allégories féminines

« Au-delà de relégitimer la place des femmes dans l’espace public, il s’agit de réhabiliter leur rôle dans l’histoire et la construction culturelle de la ville », souligne Florence Delaunay. De fait, invisibles ou presque sur les plaques, elles restent aussi cantonnées à des stéréotypes sur les fresques et dans la statuaire. Exemple caricatural avec la fontaine des Jacobins : en majesté, quatre artistes masculins (l’architecte Philibert Delorme, le graveur Gérard Audran, le sculpteur Guillaume Coustou et le peintre Hippolyte Flandrin), en contrebas, des sirènes anonymes. « Nous avons d’un côté des statues d’hommes conquérants et de l’autre des femmes représentant des allégories : la République, la Liberté, la Justice. On les habille et les déshabille à la romaine mais ce sont des femmes qui n’existent pas en tant que telles », déplore Florence Delaunay.

Jacobins
La fontaine des Jacobins. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

« Alors que les hommes sont représentés par leur fonction - des travailleurs, des intellectuels, des cadres, des soldats -, les femmes sont représentées par leur genre, une supposée nature qui déterminerait leur comportement, ajoute Margaux Boue, co-vice-présidente de l’association Fil’actions. Cela joue sur l’inconscient collectif, sur la place des femmes dans la société et sur la perception qu’elles ont d’elles-mêmes car il n’y a presque aucune représentation de réussite au féminin. »

Pour tenter d’y remédier, Fil’actions organise depuis 2009 des balades urbaines intitulées « Où sont les femmes ? ». Elles rendent hommage aux Lyonnaises qui ont marqué l’histoire de la ville par leurs actions. « Nous mettons en lumière des résistantes telles que Lucie Aubrac et Denise Vernay [la sœur de Simone Veil], évoquons le rôle des "mères lyonnaises" dans la construction de la gastronomie locale, sortons de l’ombre des pionnières telles que Julie-Victoire Daubié, première femme à obtenir son baccalauréat en 1861 à Lyon alors que l’épreuve était encore majoritairement interdite aux femmes sur le territoire national », énumère Margaux Boue.               

Ces promenades sont proposées en septembre, à l’occasion des journées du patrimoine et du matrimoine, mais aussi les 25 novembre dans le cadre de la journée contre les violences faites aux femmes, ou les 8 mars. « L’oubli des femmes dans la construction culturelle, politique et sociale de la ville est une réelle violence à leur encontre », conclut Margaux Boue. Le reflet d’une domination masculine qui, au fil des siècles, a conduit les femmes à occuper des rôles subalternes.

Cartographie Balade urbaine 1er arrondissement
Carte des balades urbaines "Où sont les femmes ?", réalisée par des étudiants de l'ENTPE.

Aux yeux de Camille Martinez, ingénieure de l’aménagement durable du territoire, la problématique des noms de rues est beaucoup moins anecdotique qu’elle n’y paraît : « Elle permet de se demander qui fait la ville et de dévoiler l’existence de ce qu’on appelle les "boys club", ces espaces de socialisation qui concentrent essentiellement des hommes, souvent des lieux de pouvoir, représentatifs de la domination masculine ». Depuis des siècles, ce sont des hommes qui dirigent les lieux du pouvoir local - les dernières élections municipales et métropolitaines de 2020 n’ont pas changé la donne à Lyon - et inscrivent, bien souvent, les noms de leurs prédécesseurs ou des hommes qu’ils jugent éminents sur les murs de la ville.

Si aujourd’hui les conseils municipaux, où se discutent la dénomination des rues, tendent à devenir paritaires (42,4% depuis les élections 2020), cela n’a pas toujours été le cas. Bien au contraire ! En 1959, les femmes représentaient seulement 2,4% des élus municipaux, 21,8% en 1999 et 35% en 2008. Actuellement, seule une mairie sur cinq n’est pas dirigée par un homme. Selon Camille Martinez, ce déséquilibre apparaît en décalcomanie sur les murs des arrondissements de Lyon.

Apport minoré

La ville dans laquelle nous évoluons aujourd’hui est en partie un héritage du XIXe siècle, période d’intense construction et de renouveau urbain pendant laquelle de nombreuses rues nouvelles sont percées… et baptisées. On honore des grands généraux, des médecins, des écrivains, des ingénieurs ou des hommes politiques. La rue Bourbon, qui deviendra la rue Victor Hugo, est terminée en 1842, celle du président Carnot est achevée en 1894. La rue du Château est, elle, rebaptisée avenue Félix Faure en 1900, un an après la mort de l’ancien chef de l’État.

Deux femmes pour 50 hommes

En 1879, une commission est créée afin d’harmoniser et d’unifier les noms de rue de la ville de Lyon, soumise à d’importants changements urbanistiques. Sur les 88 propositions, une cinquantaine de noms d’hommes pour deux noms de femmes : Louise Labé et Clémence de Bourges. Ci-dessous, un extrait du livret de 1881 qui liste les propositions de cette commission, consultable au musée Gadagne.

Livret
Livret de 1881. Photo : J.Simoes.

Féminiser l’espace public se heurte à plusieurs difficultés. D’abord, retrouver la trace des femmes n’est pas chose aisée. Leurs travaux n’ont pas toujours été conservés ce qui complique la constitution de dossiers préalables à la proposition de dénomination de rue. « Leur apport dans les sciences et les arts a toujours été très minoré », constate Thérèse Rabatel. Les conceptrices des balades urbaines confirment. « On ne trouve pas toujours de symboles matériels correspondant aux femmes illustres qu’on met en avant, regrette Margaux Boue, de Fil’actions. Pour parler d’Anne Sylvestre [née à Lyon, décédée en novembre dernier], on se place devant un petit théâtre de la Guillotière. Mais cela n’a rien à voir avec elle parce qu’elle n’a jamais joué là… »

« A cette vitesse, la parité n’arrivera pas avant 2200 ! »

Autre difficulté : les occasions de nommer des rues sont rares, notamment dans le centre de la ville où l’on créé moins de voirie que dans des quartiers comme Confluence, Gerland ou le 8e arrondissement de Lyon. « Cela ralentit clairement le processus, concède Florence Delaunay. A cette vitesse, la parité n’arrivera pas avant 2200 ! » Comme une parade, l’élue souhaite miser sur les crèches, les piscines, les squares et autres équipements : « Il nous faut trouver mille et une manières de rendre visible la présence des femmes dans l’histoire et dans la ville ».

Un tournant déjà initié par Thérèse Rabatel, sous les mandats de Gérard Collomb et de George Képénékian. L’ex-adjointe a poussé ses anciens collègues à baptiser Florence Arthaud une passerelle de la Confluence, Germaine Tillion une école du 2e arrondissement et Alice Millat un gymnase du 7e… Un dernier nom auquel elle tenait particulièrement : « C’est elle qui a imposé l’idée d’ouvrir les Jeux olympiques aux femmes dans les années 1920, alors que Pierre de Coubertin trouvait la proposition immorale ! »

Initiatives intéressantes, pense l’ingénieure Camille Martinez, mais qui pousse à s’interroger sur la typologie des rues et équipements publics octroyés aux personnalités féminines. « Si on réserve aux femmes les impasses, les lieux-dits et les ruelles et que les hommes conservent les quais, les avenues et les grandes artères, est-ce que ce sera équitable ? », interroge-t-elle.

Coller Beyoncé ou Aya Nakamura

L’association féministe NousToutes du Rhône a tranché la question. Depuis trois ans, ses militantes organisent des actions de féminisation des rues de grande ampleur. Soit des collages de plaques en papier portant le nom de grandes figures historiques, d’artistes, de femmes politiques, de découvreuses… à côté des plaques officielles. Pas question de remplacer, mais de révéler. A Lyon, le flambeau a été repris par une dizaine de colleuses qui prévoient une nouvelle action ce printemps, sans cesse reconduite à cause de la crise sanitaire. Puisque ces dernières tentent d’éviter au maximum de se faire verbaliser, elles agissent principalement de nuit. Pas évident avec le couvre-feu !

« L’idée, c’est de faire ça en une fois, prévoit Coline, l’une des colleuses. Coller de partout, pour que les personnes qui traversent la rue le lendemain matin soient frappées par ces plaques violettes – une couleur qu’on ne voit pas beaucoup dans l’espace public – et qu’elles soient obligées de remarquer la présence de ces femmes. » Les plaques de ce collectif féministe contiennent toujours un court texte rappelant les actions des personnalités mises en avant. « Il y aura de grandes figures historiques françaises et étrangères, confie Lison, autre militante du collectif, mais aussi des artistes plus récentes comme Beyoncé et Aya Nakamura. »

plaque violette
Un collage de NousToutes, près de la place Jean Macé. Photo : J.Simoes.

« Lyon n’est pas Trifouilly-les-Oies ! »

Un souci d’universel porté également par Thérèse Rabatel et qui l’avait conduite à proposer le nom de Frida Kahlo pour une rue nouvellement crée. « A l’époque, beaucoup d’élus étaient furieux que je donne des rues à des femmes qui n’étaient pas lyonnaises, se souvient-elle. Ils étaient obsédés par cette idée. Je leur répondais : "Lyon n’est pas Trifouilly-les-Oies !". Il y a bien une avenue Franklin D. Roosevelt, le pont Winston Churchill… » Son ultime regret : ne pas avoir proposé un espace à la militante guadeloupéenne « Solitude ». Assassinée en 1802 pour avoir rejoint l’insurrection anti-esclavagiste sur l’île, cette figure incarnant l’émancipation des femmes a récemment donné son nom à un jardin du 17e arrondissement de Paris. Un appel à l’exécutif actuel ?

Face au peu de voirie à nommer ou à renommer, un débat ressurgit régulièrement : faut-il débaptiser certaines rues ? « Notre patrimoine est par certains aspects critiquables, mais il est le reflet d’un choix fait à un moment de l’histoire, on ne peut pas gommer cela », répond la Villeurbannaise Katia Buisson, dont la commission n’est compétente que pour les besoins « présents et à venir ». Du côté de la mairie de Lyon, on écarte aussi cette possibilité. Mais on évoque, en off, l’option de réparer certaines injustices comme rajouter le prénom de Catherine aux rues Servient et Mazenod par exemple. Cette bienfaitrice, désignée par son nom d’épouse et son nom de naissance, a été reconnue comme bienfaitrice de la ville après avoir fait don de toutes ses terres aux Hospices civils de Lyon… Mais combien de Lyonnais savent que ces deux artères importantes, dont l’une borde la préfecture, honorent une femme ?

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La rue Servient, dans le 3e arrondissement. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

L’opération enverrait un message politique mais « la débaptisation des noms de rue est quelque chose d’assez compliqué, pour des raisons administratives de cadastre, d’adresses et de coordonnées GPS », souligne Camille Martinez. Pour autant, l’urbaniste y est plutôt favorable : « Le nombre de rues qui portent le nom de Gambetta ou de Félix Faure est hallucinant. Il y en a dans chaque ville. Si on en enlève une sur dix, ou même le tiers, pour faire de la place à une femme, seraient-ils lésés ? Je ne le crois pas ».

Plus de 2850 rues, ponts, avenues et autres places… Pour catégoriser les noms utilisés dans l’espace public, Mediacités a fait appel à « KarlMaps » (un pseudonyme), ingénieur en informatique, spécialiste du traitement de données, qui a mis au point un algorithme permettant de distinguer les noms de femmes des noms d’hommes et des autres noms (de fleurs, d’autres villes, de métiers, etc.) des communes de Lyon, Villeurbanne et Vénissieux.

Pour les neuf arrondissements lyonnais, nous avons ensuite procédé à une vérification « à la main » des tableurs générés, afin notamment de catégoriser les rues qui honorent une personne, femme ou homme, en omettant son prénom. Soit un certain nombre d’heures de travail facilité par les informations du site « Ruesdelyon.net ». Quand le nom d’une rue fait référence à une famille (la rue des Rancy par exemple), nous avons volontairement choisi de la ranger ni dans les femmes ni dans les hommes. A l’inverse, nous avons catégorisé des voiries qui honorent des groupes de femmes (comme la montée des Carmélites) ou des groupes d’hommes (comme la place du 158e Régiment d’infanterie). Vu le nombre de rues, certaines erreurs ont pu se glisser dans notre carte, ou peut-être avons-nouscommis des oublis. N’hésitez pas à nous les signaler à l’adresse : redaction@mediacites.fr.