Cela fait tâche sur les photos des touristes qui visitent Lyon… À l’aplomb du majestueux site de l’Antiquaille, en plein milieu de la colline de Fourvière, la forêt d’arbres qui couvre la balme a été comme pulvérisée. La parcelle dénudée, visible par exemple depuis la place Antonin-Poncet, se trouve 6, montée du Chemin neuf, la rue qui relie le Vieux-Lyon à Saint-Just.

Entre les immeubles ocre et saumon de la colline, Nicolas Gagneux, patron du promoteur immobilier 6e Sens, y achève la construction de son futur domicile. La maison, un cube de béton de 750 mètres carrés sur six niveaux, dénote elle aussi. Posée en plein secteur sauvegardé et classé au patrimoine mondial de l’Unesco, elle suscite depuis le début des travaux l’incompréhension des habitants des alentours. Mais, comme l’a détaillé Le Progrès dans son édition du 17 mai dernier, le propriétaire a obtenu toutes les autorisations pour son chantier et notamment celle de l’Architecte des bâtiments de France (ABF), pourtant réputé pointilleux. De là à dégommer un pan de Fourvière…                                

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La maison en construction de Nicolas Gagneux, dans la montée du Chemin neuf. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Ce jeudi 24 juin après-midi, le vrombissement d’une tronçonneuse brise l’ambiance assoupie de la montée du Chemin neuf. Dans le jardin de Nicolas Gagneux, les troncs des derniers arbres abattus traînent sur le sol pendant qu’une pelle mécanique s’active sur le terrain en pente. Érables, marronniers, micocouliers : en 2017, quand le promoteur immobilier dépose sa demande de permis de construire, on dénombre sur place 38 spécimens. Le tout estampillé « Espace boisé classé » ou « EBC ». Trois lettres qui, selon l’article L130-1 du code de l’urbanisme, « interdit tout changement d'affectation ou tout mode d'occupation du sol de nature à compromettre la conservation, la protection ou la création des boisements ». Mais, comme nous allons le voir, elles n’empêcheront pas Nicolas Gagneux de couper ses arbres.

Un permis avec « aucun abattage d’arbre »

Dans le dossier de présentation de son projet, avalisé en 2017 par l’ABF, le propriétaire précise : « Aucune modification des plantations existantes n’est prévue (aucun abattage d’arbre) » [voir l’extrait ci-dessous]. L’engagement sera de courte durée. Moins d’un an après avoir obtenu son permis de construire, le PDG de 6e Sens dépose en mairie une demande de déclaration préalable pour l’abattage de 11 arbres.

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D’après un diagnostic établi par l’Office national des forêts (ONF), huit d’entre eux sont « déficients » car atteints par des maladies, comme celle de la suie, un champignon qui s’est attaqué à deux érables. Une douzaine d’arbres « sont dangereux ou le deviendront à court terme », conclut l’ONF. Fin mars 2018, Michel Le Faou, alors adjoint au maire de Lyon chargé de l’urbanisme, délivre son feu vert. Mais Nicolas Gagneux ne va pas s’en tenir à ces 11 arbres.

Le 29 juin 2020, il dépose une seconde demande de déclaration préalable pour abattage auprès de la ville de Lyon. La collectivité est alors en pleine transition : la veille, Grégory Doucet a remporté les élections municipales, mettant fin à dix-neuf ans de règne Collomb. L’écologiste et son équipe s’installeront à l’hôtel de ville quelques jours plus tard, le 4 juillet.

Sept arbres manquent à l’appel

La nouvelle demande de travaux du promoteur est, elle aussi, accompagnée d’un rapport d’expertise. Il est cette fois-ci établi par La Grande sylve, un arboriste de l’Ain spécialisé dans la taille et l’entretien. Première surprise : l’état des lieux fourni à la mairie ne recense que 20 arbres. Alors que Nicolas Gagneux ne devait en couper qu’onze sur les 38 du départ, il en manque donc sept à l’appel. « La société qui est intervenue en a coupé de trop et cela m’a agacé vu que ce n’était pas conforme aux autorisations, répond à Mediacités le promoteur. Mais ce n’était pas des grands arbres. »

Deuxième surprise : il justifie sa demande d’abattre 12 nouveaux frênes, ailantes et autres marronniers par un élagage trop sévère. Ces arbres sont « sans avenir », d’après l’expert de La Grande sylve. Là encore, Nicolas Gagneux désigne l'entreprise chargée de couper la première salve d'arbres : « Ils ont fait une connerie, les ont coupés trop court et je suis le premier à en être attristé. J'ai acheté une maison qui était l'abri des regards avec ce petit bois et je suis maintenant à la vue de tous les voisins, en particulier ceux de l'Antiquaille. » S'est-il retourné contre la société en question ? « Je ne suis pas là pour encombrer les tribunaux, ça n'aurait pas sauvé mes arbres », évacue-t-il.

Que pensent les nouveaux élus de Lyon de la deuxième déclaration préalable de Nicolas Gagneux réclamant l'abattage d'une douzaine d'arbres ? Rien… Les services de la ville ne traitent pas la demande du promoteur. L’absence de réponse au bout d’un mois vaut acceptation tacite. Nouveau feu vert pour les tronçonneuses.

« Il a la loi de son côté, pas la raison » 

Contacté directement, Serge Roby, le chef du service de l’urbanisme appliqué à la ville de Lyon, nous a renvoyé vers le service presse qui n’a pas accédé à notre demande d’entretien avec lui. Notre sollicitation pour une interview avec Nicolas Husson, l’adjoint chargé de « la nature en ville » (par ailleurs élu du 5e arrondissement) qui suit le dossier Gagneux, est aussi restée lettre morte : « Il ne souhaite pas s’exprimer sur ce sujet », nous a fait savoir la mairie.

Plus disert, Philippe Carry, adjoint à la maire du 5e arrondissement, chargé du patrimoine, de la nature en ville et de la biodiversité, reconnaît que la deuxième demande de Nicolas Gagneux est « passée sous les radars des services ». « Mais c’est complètement incorrect de sa part, poursuit l’horloger de Saint-Paul, élu l’an dernier. Il aurait dû se rapprocher de la ville, que les choses se passent dans la bonne foi. Il a la loi de son côté, pas la raison. On ne peut rien faire contre lui. » « Tacite vaut autorisation, souligne le promoteur Nicolas Gagneux. Quand on ne veut pas, on refuse. On avait quand même appelé plusieurs fois par téléphone la mairie... »

En privé et en creux, Nicolas Husson admet qu'il y a eu un trou dans la raquette du côté de la ville. « La DP [déclaration préalable] de 2020, tacite donc sans décision de non-opposition, complète et supplée le descriptif des travaux de 2018. Tout aussi regrettable soit-elle, c’est bien cette validation tacite qui fait foi… », écrit « l'adjoint qui ne souhaite pas s’exprimer » dans un message aux riverains du 6, montée du Chemin neuf.

Car la grogne monte parmi les voisins de Nicolas Gagneux. « On est complètement désemparé, confie l’un d’eux, qui souhaite rester anonyme. Après son cube en béton, il a abîmé deux très beaux marronniers coupés depuis. » Dernièrement, le promoteur, qui se défend de « jouer les Attila », a fait évacuer à l’aide d’une grue des troncs au-dessus de leurs têtes en pleine nuit.

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Sur la parcelle de Nicolas Gagneux. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Pour calmer l’ambiance dans la montée du Chemin neuf, une réunion de médiation a été organisée, le 8 juin dernier, sous le patronage de la mairie. Devant ses voisins, Nicolas Gagneux s’engage alors à préserver les cinq ou six derniers arbres encore sur pied promis aux tronçonneuses. Après un nouveau diagnostic, il n'en sauvera finalement que deux. « Il n’a pas tenu la parole qu’il a donnée aux habitants, blâme Philippe Carry. Cette histoire est destructrice pour la nature autant que pour la crédibilité de la collectivité et de l’ABF. » « Je suis quand même assez étonné qu'on me reproche de couper des arbres après m'avoir donné l'autorisation de le faire », réplique l'homme d'affaires.

Cerisiers à fleurs, épicéas et érables du Japon

« Que la coupe d’une trentaine d’arbres n’éveille pas l’intérêt d’un service instructeur, ce n’est pas forcément étonnant car dans les politiques d’urbanisme, le végétal est un peu la cinquième roue du carrosse, analyse un architecte spécialiste des Espaces boisés classés. Mais on est là au cœur d’un site patrimonial remarquable, mitoyen d’un immeuble classé ou inscrit [l’Antiquaille]. C’est assez déroutant que l’Architecte des bâtiments de France n’ait pas eu à émettre d’avis sur les déclarations préalables. » Contacté par Mediacités, l’ABF du Rhône et de la Métropole de Lyon n’a pas répondu à nos sollicitations.

Sur sa parcelle terrassée, où ne subsistent plus qu'une petite dizaine des 38 arbres initiaux, Nicolas Gagneux projette de planter des cerisiers à fleurs, des épicéas, des chênes truffiers ou encore des érables du Japon. « Il veut passer à des essences d’apparat qui ne correspondent pas à la végétation de la balme, déplore un voisin. Surtout, il faudra des dizaines d’années pour retrouver le boisement détruit. »

« Qu’une ville évolue, y compris le Vieux-Lyon, c’est bien normal, admet l'adjoint Philippe Carry. Mais ce n’est pas normal que cela le soit au détriment de son histoire et de son âme. » Dans le dossier architectural de sa maison, le PDG de 6e Sens écrivait que son « projet concour[erait] à deux objectifs : le respect du contexte historique et le respect du site ». Visiblement, c'est loupé.