La scène se passe en Guadeloupe, un certain 10 mai 1981. À l’annonce de la victoire de François Mitterrand, Hélène Geoffroy, 11 ans, esquisse quelques pas de danse avec ses parents et boit pour la première fois du champagne. Quarante ans plus tard, la fillette devenue maire de Vaulx-en-Velin brigue le poste de première secrétaire du Parti socialiste, en congrès à Villeurbanne les 18 et 19 septembre prochains.

Face au sortant Olivier Faure, la régionale de l’étape fait figure de challenger. En phase avec François Hollande et quelques fidèles historiques de l’ancien chef de l’État (Stéphane Le Foll, François Rebsamen, Julien Dray...) qui l’auraient invitée à sortir du rang, elle défend une motion intitulée d’un impératif « Debout les Socialistes, pour le renouveau ! ». Son credo : l’important, c’est d’abord et avant tout la rose.

Hélène Geoffroy - qui n’a pas donné suite aux sollicitations de Mediacités [lire ci-dessous l’encadré En coulisses] - reproche à l’actuel patron du PS d’avoir installé le parti « dans une forme d’obsolescence programmée, de dynamique de disparition » en le transformant en supplétif d’Europe Écologie-Les Verts (EELV). La critique ne manque pas de sel de la part d’une des vice-présidentes de Bruno Bernard, président écologiste du Grand Lyon…

Ragaillardie par la réélection des barons du PS aux dernières régionales (Carole Delga en Occitanie, Alain Rousset en Nouvelle-Aquitaine…), la Vaudaise défend l’idée que « quand la gauche gagne, le Parti socialiste en est la clé de voûte ». Et si Olivier Faure a opéré un virage à 180° degrés depuis le scrutin de juin dernier - rallié à la pré-candidature présidentielle d’Anne Hidalgo, il clame désormais lui aussi que le salut de la gauche passe par le PS -, elle a beau jeu de brocarder la versatilité de son adversaire.

« Ce qui peut faire sourire, c’est sa ligne de défense des valeurs du PS »

Hélène Geoffroy, meilleure gardienne du temple socialiste ? Si elle invoque la trinité « Jaurès, Blum et Mitterrand » dans la présentation de sa motion, le rôle laisse songeur… Depuis le début de sa carrière politique, la maire de Vaulx-en-Velin a plutôt navigué au gré de ses intérêts personnels - elle fut tentée un temps par l’aventure macroniste [lire plus bas] - qu’en suivant la boussole du PS.

Sa candidature a d’ailleurs surpris nombre de « camarades ». « Jusqu’alors, Hélène Geoffroy ne s’était guère fait remarquer par une présence active au sein du PS », égratigne le maire de Villeurbanne Cédric Van Styvendael, partisan d’Olivier Faure. « On ne peut pas dire qu’elle ait manifesté un intérêt massif pour la vie interne du parti, raillait déjà en octobre 2020, dans Tribune de Lyon, Yann Crombecque, patron de la fédération du Rhône. Ce qui peut faire sourire, c’est sa ligne de défense des valeurs du PS, elle qui parle d’effacement… »

« Elle a toujours pris part aux débats nationaux, nuance un marcheur, transfuge du PS. Le fait d’avoir été députée [de 2012 à 2016] puis secrétaire d’État [de 2016 à 2017] lui a permis de s’affirmer. » Responsable locale de la campagne présidentielle de Ségolène Royal en 2007, proche de François Hollande puis partisane de Manuel Valls, Hélène Geoffroy avait réclamé l’adoption d’une « ligne claire » après la débâcle des socialistes aux législatives de 2017. Comprendre sociale-démocrate et « réaliste » par opposition à l’approche « utopiste », selon ses propres mots, d’un Benoît Hamon.

Première brèche dans la citadelle rouge

Ce positionnement était déjà peu ou prou le sien en 1997 quand, un doctorat en mécanique de l’École polytechnique en poche, elle débarque à Vaulx-en-Velin avec son compagnon Joël Mathurin, aujourd’hui préfet du Morbihan. Née dans l’Oise mais originaire de la Guadeloupe où elle a grandi, elle s’installe à 27 ans dans le bastion communiste, ville symbole des maux des banlieues, pour un poste de chargée de recherche à l’École nationale des travaux publics de l’État (ENTPE). Elle y croise Philippe Zittoun, aux commandes de la petite section locale du PS. « Hélène a pris sa carte. Elle était très discrète. Une militante parmi d’autres, proche des rocardiens. Bien difficile d’imaginer le parcours qui allait être le sien », se souvient-il.

Dès les municipales de 2001, le PS est en quête de représentantes afin de respecter la loi sur la parité du gouvernement Jospin. Pour Hélène Geoffroy, c’est l’opportunité de devenir adjointe de Maurice Charrier, l’historique maire de Vaulx (membre du PCF jusqu’au début des années 1990). Le compagnonnage sera de courte durée… Trois ans plus tard, elle ouvre une première brèche dans la citadelle rouge en remportant le canton qui épouse les frontières de la commune.

Au moment de la désignation du candidat PS par les militants locaux, la future conseillère générale a damé le pion à Philippe Zittoun. « Je n’avais absolument pas anticipé son entrée en lice. Elle ne pesait rien, tout le monde la sous-estimait mais le leader socialiste de l’époque à Vaulx, René Beauverie, a finalement misé sur elle », raconte-t-il. Philippe Zittoun devance Hélène Geoffroy au premier tour mais son opposante bénéfice, au second, du ralliement de l’aile gauche du parti incarnée par Stéphane Gomez, Muriel Lecerf et Roger Bolliet. Les trois sont aujourd’hui respectivement 1er, 4e et 9e adjoints de Madame la maire.

« Une fine stratège aussi habile qu’opportuniste »

Pour cet ancien militant associatif ayant frayé avec la classe politique locale, « Hélène Geoffroy commence alors à révéler ses talents de joueuse d’échecs qui imagine quel coup lui permettra d’avancer ses pions. Une fine stratège aussi habile qu’opportuniste ». Dans sa conquête du pouvoir, la physicienne s’entoure de Stéphane Gomez et de Muriel Lecerf. « Mais Hélène n’accorde sa confiance à personne, poursuit notre interlocuteur. Elle élimine quiconque pourrait lui faire de l’ombre. »

Après sa victoire aux cantonales de 2004, l’adjointe ne fait plus mystère de sa volonté de s'asseoir dans le fauteuil de maire. Et plus question de passer sous les fourches caudines du Parti communiste et de se satisfaire de strapontins au sein d’une traditionnelle liste d’union de la gauche. Premier round en 2008. C’est un cuisant échec. L’indéboulonnable Charrier, premier magistrat depuis 1985, est réélu dès le premier tour et la socialiste ne recueille que 24% des voix.

La deuxième tentative sera la bonne. En 2014, Hélène Geoffroy s’installe à l’hôtel de ville de Vaulx-en-Velin à l’issue d’une triangulaire. Entre les deux scrutins, la donne a changé. En 2009, Maurice Charrier a cédé sa place de maire au communiste Bernard Genin qui tend alors la main à son opposante socialiste. Elle la refuse. A l’inverse de Philippe Zittoun qui entre dans l’exécutif municipal et… sort du PS quelque temps plus tard. Une exclusion exigée par Hélène Geoffroy à la manœuvre pour asseoir son leadership. « Elle a pris la section, m’a écarté ainsi que tous ceux qui m’avaient soutenu. Nous avions des relations amicales, nos enfants se fréquentaient. Je ne m’attendais pas à ça de sa part », soupire Philippe Zittoun, candidat sur la liste de l’écologiste Richard Marion aux dernières municipales.                        

Surtout, entre son échec de 2008 et son élection en 2014, Hélène Geoffroy a fait son entrée au palais Bourbon. En 2012, dans la foulée de la victoire présidentielle de François Hollande, elle décroche le siège de députée de la 7e circonscription du Rhône qui comprend les villes de Vaulx-en-Velin, Bron et Rillieux-la-Pape. Le sortant Jean-Jack Queyranne, ancien président de la région Rhône-Alpes, l'a adoubée au motif qu’elle coche toutes les cases : « Femme, jeune quadragénaire issue de la diversité, élue d’une ville populaire, parcours exemplaire, symbole de la promotion républicaine. »

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L'hôtel de ville de Vaulx-en-Velin. Photo : CC. Camster.

Potomitan

Jean-Jack Queyranne ou la bonne fée d’Hélène Geoffroy… « La choisir pour la députation était une manière de renforcer son poids politique et sa notoriété dans l’optique de la conquête de la mairie, se souvient-il. Ce choix m’a d’ailleurs valu un conflit avec Annie Guillemot. » Dans la tradition des guerres picrocholines dont le PS est coutumier, le président de la région barre à l’époque la route de l’Assemblée nationale à celle qui lui a succédé à l’hôtel de ville de Bron et… qui vient d’évincer son épouse, Elisabeth Brissy-Queyranne, de l’exécutif municipal.

Une dizaine d’années plus tard, le mentor est toujours aussi fier de son élève. « Hélène, c’est le potomitan ! », s’enflamme celui qui fut secrétaire d’État à l’Outre-mer. Le terme créole désigne le poteau central du temple vaudou et renvoie traditionnellement à la femme, pilier de la société antillaise autour duquel tout s’organise.

Reste que le « potomitan » Geoffroy a conquis Vaulx-en-Velin au forceps (avec seulement 200 voix d’avance), grâce à un accord conclu entre les deux tours avec une liste « citoyenne » conduite par Stéphane et Christine Bertin. Le couple avait créé la surprise en totalisant près de 17% des suffrages au premier tour. L’alliance de circonstance entre deux partenaires réunis par la volonté de donner le coup de grâce au PCF vole vite en éclats. Avec son groupe « Agir pour Vaulx-en-Velin », Stéphane Bertin, fervent partisan de la démocratie participative, s’imagine être un aiguillon au sein de la majorité. Hélène Geoffroy le perçoit surtout en trublion. La maire goûte fort peu sa liberté de parole et le prive, au début de l’année 2016, de délégation… tout en débauchant quelques membres de son équipe.

La descente au purgatoire des Bertin avait débuté en 2015. « À l'époque, Christine Bertin, avec l’étiquette MoDem, avait envisagé d’être candidate aux régionales sur les listes de Laurent Wauquiez contre Jean-Jack Queyranne. De quoi chauffer les oreilles d’Hélène, raconte Jacques Boucaud, ancien rédacteur en chef du journal municipal de Vaulx-en-Velin. Le couple Bertin a progressivement glissé vers une opposition à l’action municipale qui ne pouvait perdurer au sein de l’exécutif. »

« Quand elle était dans l’opposition [entre 2008 et 2014], Hélène Geoffroy a utilisé les acteurs associatifs dont je faisais partie. En 2014, j’ai bien sûr pêché par naïveté en validant un accord qui lui accordait la majorité absolue, analyse Stéphane Bertin, aujourd’hui en retrait de la vie politique. Je ne suis pas un politicien, j’ai pensé à l’intérêt de la ville, sans mesurer la fourberie du personnage qui est en fait une carriériste. » De fait, Hélène Geoffroy enchaîne et empile les mandats : adjointe au maire, conseillère générale, députée, maire, vice-présidente du Grand Lyon… Jusqu’à décrocher la timbale.

En février 2016, l’édile de Vaulx-en-Velin fait son entrée dans le gouvernement de Manuel Valls. À l’élue de banlieue échoit le secrétariat d’État à la politique de la ville. Principe de non-cumul oblige pour les membres du gouvernement, voilà Hélène Geoffroy contrainte de laisser son fauteuil de maire. Elle le cède à son premier adjoint Pierre Dussurgey, qui endosse, pendant une grosse année, le costume du parfait homme de paille. « Il lui a gardé la place au chaud », résume Jacques Boucaud. Et pour signifier, s’il en était besoin, qu’elle demeure la patronne, la secrétaire d’État conserve son bureau à l’hôtel de ville.

Sa gestion de « l’ingérable »

Piloter Vaulx-en-Velin, commune symbole malgré elle des maux de la banlieue où plus d'un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, n'a rien d'une sinécure. Au moment de jauger l'action de la première magistrate, plusieurs de nos interlocuteurs, de David Kimelfeld à Jean-Jack Queyranne, excipent de la lourdeur du sac à dos pour plaider l'indulgence. « Comment gérer l'ingérable ? », lâche l’un d’eux. « Tout est plus compliqué ici, résume un employé municipal. Plus de jeunes, plus de précarité, plus de familles défavorisées, plus de problèmes, plus de points de deal… » Reste que la commune aux 52 000 habitants connaît la plus forte croissance démographique de l'agglomération et dispose de moyens non négligeables. Elle affiche un budget de plus de 110  millions d’euros et un effectif d’un millier d’agents dans ses services.

À son actif, Hélène Geoffroy revendique d'avoir donné un coup de frein à la densification « incontrôlée » programmée par ses prédécesseurs. Certaines opérations, comme la Zac Tase, ont été stoppées, d'autres redéfinies, notamment la Zac du Mas du Taureau. Objectif : diversifier l'habitat en réduisant le pourcentage de logements sociaux dans sa ville. Celui-ci s'élève à 56%. Cette volonté d'attirer les classes moyennes fait grincer les dents de Richard Marion (EELV), élu d'opposition : « Dans les programmes immobiliers prévus au Mas du Taureau, ce n'est pas 20% ou 25% de logement social, c'est 0%. Le message adressé aux habitants actuels est clair et plutôt violent : ce qu'on construit n'est pas pour vous. La maire donne le sentiment de tourner le dos à l'histoire de sa ville. » « C’est une socialiste bourgeoise qui veut se débarrasser des plus démunis, assène l'écologiste. On ne cherche pas à répondre aux problèmes sociaux mais à diluer la pauvreté. Je ne vois pas où est le socialisme. »

Pour justifier l'abandon dès son arrivée aux commandes du projet de centre nautique porté par l'ex-adjoint aux sports Philippe Zittoun, la première édile a fait valoir la nécessité de consacrer des moyens importants aux écoles. Les petits Vaudais sont toujours plus nombreux : près de 7 500 élèves aujourd'hui contre 6 800 en 2014. Pour la première fois depuis quarante ans, un groupe scolaire, baptisé René-Beauverie, a ainsi été inauguré en 2019. Trois autres doivent voir le jour dans les années à venir. « Renoncer au centre nautique marquait sa volonté de rupture, considère Richard Marion. Or, voilà deux ans et demi que la commune est privée de piscine dans l'attente de la rénovation de l'équipement existant ! »

Confrontée à l'exaspération des habitants, Hélène Geoffroy a progressivement investi le champ de la sécurité, musclé sa police municipale dont les effectifs étaient squelettiques, étoffé la vidéosurveillance. Sans négliger, assure-t-elle, la prévention. Récemment, sa proposition de « cours de motocross pour lutter contre les rodéos urbains » a soulevé l’intérêt des médias. « C'était le but recherché alors qu'elle était en pleine tournée des popotes socialistes », grince un élu métropolitain.

« Évidemment qu’elle est Macron-compatible »

Capitaine incontestée dans sa commune, Hélène Geoffroy doit en revanche composer au Grand Lyon. Après son élection en 2014, elle figure bien dans l’exécutif aux allures d’armée mexicaine de Gérard Collomb (10e vice-présidente sur 25). Difficile d’écarter la maire de la quatrième commune la plus peuplée du territoire. Mais si elle veille à ne pas se brouiller avec le baron lyonnais, elle n’a pas forcément l’oreille de « Gégé ». Et les projets concernant sa ville - comme l’arrivée du tramway au centre de Vaulx, un véritable serpent de mer - patinent.

« Hélène a subi l’époque Collomb. Estimant qu’ils lui étaient acquis, Gérard Collomb n’avait que peu de considération pour les maires de l’Est lyonnais et s’employait surtout à courtiser les élus de l’Ouest, pense Jean-Jack Queyranne, qui entretient des relations exécrables avec l’ancien président de la Métropole. La donne a changé [en 2017] avec David Kimelfeld, davantage à l’écoute. » « Je la connais depuis très longtemps, c’est une personne courageuse, qui a du caractère,  avec qui on peut dialoguer, loue celui qui fut le président du Grand Lyon de 2017 à 2020. Hélène Geoffroy défend ses valeurs et ses habitants. Il était important pour elle de figurer dans l’exécutif métropolitain. »

Une référence à un épisode survenu en 2018 : après bien des tergiversations, Yann Crombecque, nouvellement élu à la tête de la fédération PS du Rhône, tente d’obtenir la constitution d’un groupe socialiste indépendant des macronistes au sein de l’assemblée métropolitaine. Son appel à la clarification rencontre peu d’écho. Seuls quatre « camarades » brandissent le poing et la rose, dont Sandrine Runel (actuelle adjointe du maire de Lyon Grégory Doucet) et Annie Guillemot. Mais pas Hélène Geoffroy. La maire de Vaulx qui s’érige aujourd’hui en défenseuse du PS, se soucie de conserver sa place de vice-présidente. « Elle a ménagé toutes les hypothèses dans l’optique de 2020, en privilégiant le scénario Kimelfeld », sourit un élu macroniste du Grand Lyon.

Jusqu’à rejoindre les rives d’En Marche ? En juin 2019, une note révélée par Le Point sème le trouble dans les rangs clairsemés des socialistes lyonnais. Son auteur, Jean-Marie Girier, alors directeur de cabinet du président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand (et ancien collaborateur, à Lyon, de Gérard Collomb), définit une stratégie pour créer un pôle de gauche au sein de la majorité présidentielle. Il propose la création d’« une task force pour chasser les maires PS » dans laquelle il mentionne le nom d’Hélène Geoffroy parmi d’autres « têtes chercheuses ». Quelques semaines plus tard, la fédération PS du Rhône assure que l’édile de l’Est lyonnais n’est plus membre du secrétariat national du parti. « Au PS, on est libre de partir », cingle alors Annie Guillemot.

La maire Vaulx-en-Velin a-t-elle été approchée par LREM pour affaiblir le PS ? L’intéressée crie au procès d’intention. Sans convaincre… « Il n’y a pas de fumée sans feu. Quand elle était au gouvernement, Hélène Geoffroy a croisé des personnalités socialistes devenues marcheurs. Évidemment qu’elle est Macron-compatible », commente un militant associatif de la commune. Même tonalité chez la conseillère municipale d’opposition Ange Vidal (PCF) : « Elle a toujours été très à droite au sein du PS. Lors des municipales de 2020, elle a tourné le dos à l’union de la gauche et obtenu le soutien de La République en marche et d’Agir  [groupuscule de la majorité présidentielle fondée par d’ancien élus des Républicains]. »

tract HG-2020 – Copie
Tract de campagne, en 2020, d’Hélène Geoffroy.

A l’occasion du double scrutin municipal et métropolitain de l’an dernier, Hélène Geoffroy défie les lois de la politique et de la cohérence. Le passif est trop lourd avec les communistes pour envisager un rabibochage de façade. Elle ignore donc l’accord global conclu par son parti avec plusieurs formations de gauche (PCF, Génération.s…), à l’exception des Verts et des mélenchonistes. Sa liste municipale reçoit le soutien de LREM et compte le chef de file de la droite locale, Philippe Moine (passé de LR à Agir), aujourd’hui son 5e adjoint. « Un peu dos au mur, pour gagner, elle a passé des alliances afin d’élargir sa base électorale », relativise Jean-Jack Queyranne.

Mais ce n’est pas tout. Dans le cadre de l’élection métropolitaine, elle pactise avec David Kimelfeld, dissident LREM. Hélène Geoffroy ne digère pas la désignation de Renaud Payre, non encarté au PS, pour conduire les listes de gauche. Elle s’attire les foudres des artisans de l’union de la gauche (Renaud Payre, Sandrine Runel, Cédric Van Styvendael). En petit comité, Yann Crombecque l’assure : « Le national va s’en occuper. » Mais les menaces de sanction resteront lettre morte car la Vaudaise sort à son avantage des deux scrutins.

Face à une opposition morcelée et avec moins de 2 500 suffrages (pour une ville de 52 000 habitants), elle conserve son siège de maire de Vaulx-en-Velin sur fond d’abstention massive (76%). Sur le front métropolitain, tête de liste dans la circonscription Rhône-Amont, elle lâche David Kimelfeld entre les deux tours pour retrouver subitement des vertus à l'union de la gauche et toper avec EELV. Bonne chance aux électeurs pour s’y retrouver !

Au terme de cette improbable séquence électorale, la situation se révèle pour certains ubuesque : élu conseiller métropolitain sur la liste conduite par la maire de Vaulx-en-Velin, l’écologiste Richard Marion siège ainsi au conseil municipal… sur les bancs de l’opposition.

Une longue liste de casquettes

Peu adepte du non cumul des mandats, la maire de Vaulx obtient le poste de 6e vice-présidente du Grand Lyon avec une délégation à « l’égalité des territoires ». « Elle est maligne, fine, et elle a ses réseaux. À tort ou à raison, elle apparaît comme une référence républicaine pour la banlieue. Les maires, même de droite comme Philippe Cochet, en disent du bien », observe un conseiller métropolitain de gauche. « Nos rapports sont cordiaux, elle démontre une certaine efficacité pour tisser du lien, elle est capable d'humour, confirme le premier magistrat LR de Caluire-et-Cuire. À la différence de la plupart des membres de l'exécutif, elle comprend les attentes des maires. Mais elle a été ministre, elle sait ce qu'est une feuille de route et elle l'applique sans toujours être en phase avec la politique conduite par les écologistes… »

Membre du comité syndical du Sytral [le syndicat des transports en commun de l’agglomération lyonnaise], Hélène Geoffroy succède à Jean-Luc Da Passano à la présidence de la Serl, une société d’économie mixte qui pèse 168 millions d’euros de chiffre d’opérations en 2019 et plus de 100 projets d’aménagement en cours. Vice-présidente de l'association de maires « Ville & banlieue de France », elle assume, depuis janvier dernier, sur arrêté du Premier ministre, la même fonction au sein du conseil national des villes après avoir présidé, entre 2018 et 2019, le conseil d'administration de l'Epareca, un organisme qui favorise l'aménagement et la restructuration des espaces commerciaux dans les zones sensibles.

À cette longue liste, Hélène Geoffroy souhaite désormais ajouter la casquette de patronne du PS. A-t-elle la moindre chance de déloger Olivier Faure ? « Ce n’est pas une apparatchik, elle sort des sentiers battus. Avec sa motion, elle peut créer une surprise en réalisant un bon score », prédit l’ancien socialiste de Bron et conseiller régional Reynald Giacalone (Génération.s). « Elle ne se fait pas d’illusion sur ses chances de prendre la tête du PS, estime Marie-France Vieux-Marcaud, ex-élue de Vaulx. Avec sa motion, elle cherche à occuper le champ politique. Elle affiche des idéaux de gauche alors qu'elle accueille des gens de droite dans sa majorité… Comment s'étonner du désintérêt des citoyens pour la politique. » Pour ce cacique du PS qui parle sous le couvert de l'anonymat, dans tous les cas, elle tentera de tirer bénéfice de sa montée au créneau en négociant « quelque chose » avec Olivier Faure, comme le contrôle de la fédération du Rhône.

Dans la campagne interne, la maire de Vaulx joue la carte des militants en promettant de les consulter pour la désignation du candidat socialiste à la présidentielle. Et qu’importe si Anne Hidalgo a déjà posé ses jalons. « Cela fait trois ans que nous n’avons rien voté au PS, ni le projet, ni le candidat, ni la stratégie », rappelait, en juillet, Hélène Geoffroy sur LCI. À voir si ses « camarades » se montrent sensibles à son discours malgré ses circonvolutions passées…

Quand Hélène Geoffroy recrute ses « camarades »

Dans les années 1990, Maurice Charrier et son équipe étaient accusés de pratiquer « la préférence familiale » à l'occasion de certaines embauches à la ville. Pour sa part, Hélène Geoffroy ouvre grand les bras aux camarades socialistes. Florence Perrin, privée de son mandat régional en 2015, Murielle Laurent, quand elle était première adjointe de Feyzin ou encore Jacques Boucaud, battu en 2014 lors de l'élection municipale à Mâcon, ont effectué des passages plus ou moins prolongés dans les services de la commune.

L'ex-député PS de l'Isère, Erwann Binet, y est en poste depuis sa défaite aux législatives de 2017. Fonctionnaire de catégorie A, celui qui vient de perdre son siège de conseiller départemental à Vienne, dirige le service « démocratie locale » et, sans surprise, se trouve être un fervent soutien d'Hélène Geoffroy au PS.

La liste n’est pas terminée. Ancien du Mouvement des jeunes socialistes (MJS) en Saône-et-Loire, Grégoire Roussel a pris la direction de Vaulx-en-Velin au terme du quinquennat Hollande. Ex-collaborateur du secrétaire d'Etat Christophe Sirugue, il a en charge le « pôle de proximité ». Ancien élu dans le 3e arrondissement de Lyon et éphémère directeur de campagne de la lyonnaise Sandrine Runel en 2020, Yann Benhayoun œuvrait de son côté depuis plusieurs années en tant que chargé de mission au service éducation. Il vient d'intégrer le cabinet de la maire de Vaulx où il côtoiera Samir Khamassi en poste depuis 2014.

Cet ex-conseiller régional avait été mis en examen en 2006 pour « faux », « corruption passive » et « organisation de mariage en vue de la seule délivrance d'un titre de séjour ». Le collaborateur d’Hélène Geoffroy était suspecté d'avoir organisé au moins deux mariages blancs en contrepartie de travaux dans sa maison. À l’époque conseiller municipal PS, il avait été suspendu de sa délégation à l'économie sociale par Maurice Charrier. Hélène Geoffroy, elle, ne craint pas de s'entourer de personnalités controversées. En 2014, elle avait maintenu sa confiance à son adjoint Ahmed Chekhab, exclu du PS après avoir tenu des propos à caractère antisémite.

« Elle recrute moins sur les compétences que pour développer ses réseaux », juge un agent municipal. La présence récente au sein de la direction prévention sûreté sécurité urbaine (DPSSU) de Frédéric Véglione ne manque pas d'interpeller. L'ancien responsable du syndicat de police Alliance (Alliance) préside aux destinées club vaudais de pétanque. Or, la petite association sportive (130 membres dont 45% de locaux) va être la principale, pour ne pas écrire l’unique, bénéficiaire de la construction très contestée d'un équipement sans équivalent dans l'agglomération pour la coquette somme de 4,5 millions, acquisition du terrain incluse.

Rien d'étonnant dans ces conditions de retrouver trois des membres de la famille Véglione, dont l’une est employée par la ville, dans le comité de soutien d'Hélène Geoffroy lors du dernier scrutin municipal. « Finalement, raille l’ancien allié Stéphane Bertin, c'est le même système que du temps du PCF, seules les familles "amies" ont changé... »

Il y a presqu’un an, Hélène Geoffroy avait réservé à L’Obs la primeur de l’annonce de sa candidature au poste de première secrétaire du Parti socialiste. Auprès des médias nationaux, la maire de Vaulx-en-Velin, à qui il ne déplairait pas de retrouver la capitale, se plaît à peaufiner l’image d’une élue de terrain, d’une référence républicaine pour la banlieue, qui fait autorité sur la thématique des quartiers populaires. D’où ses invitations, comme celles lancées à une journaliste de Libération qui lui a récemment consacré un portrait : « Vous devriez venir de temps en temps à Vaulx-en-Velin, vous verrez qu’on fait des trucs super. »

La musique est moins doucereuse avec les rédactions locales. Les sollicitations auprès de son cabinet se heurtent souvent à un mur de silence tandis que des coups de téléphone courroucés suivent parfois des articles ayant eu le malheur de déplaire. « Sa conquête de la ville a été très rude. Elle a été la cible de propos insultants. Elle n’a pas oublié, analyse un des interlocuteurs rencontrés pour notre article. Après sa victoire, elle a réglé ses comptes et fait sienne la citation de Saint Matthieu : "Celui qui n’est pas avec moi est contre moi." Cela vaut pour les journalistes qu’elle a vite fait de considérer trop à l’écoute des opposants. »

Dans cette mairie-bunker où tout passe par Madame le maire, obtenir une information relève de la gageure. Mediacités peut en témoigner : Hélène Geoffroy joue souvent le rôle de la grande muette. Nouvelle illustration avec notre article dont la parution était initialement prévue avant l’été. Contactée en juin, l’édile vaudaise avait, via sa chargée des relations presse, considéré que le timing n’était pas le bon et renvoyé notre demande à un éventuel échange à la rentrée. Nous revoilà à toquer à sa porte dès le 27 août. Nos relances pour obtenir un rendez-vous avec l’élue sont malheureusement restées sans réponse, alors qu’elle poursuit sa tournée des fédérations socialistes.

Nous n’avons pas eu plus de chance avec un de ses prédécesseurs, Maurice Charrier. Lors du scrutin municipal de 2020, l’ancien premier magistrat de Vaulx était pourtant sorti de sa retraite pour venir soutenir, sans beaucoup de succès, Ange Vidal, à la tête d’une liste de gauche (PCF, LFI, Génération.s). Il n’a pas souhaité s’exprimer sur le parcours d’Hélène Geoffroy : « Je ne me sens pas concerné. Quelle légitimité ai-je pour intervenir, même indirectement, dans ce qui relève de la vie interne d’un parti auquel je n’appartiens pas et avec lequel je n’ai aucun lien ? »

L’ancienne maire de Bron Annie Guillemot (PS), également retraitée de la politique, et Yann Crombecque, premier secrétaire fédéral du PS du Rhône pour encore quelques jours, n’ont également pas donné suite à nos demandes d’interview.