Peut-on briguer une place au sein de l’élite du football français tout en payant ses joueurs en partie « au black » ? Selon nos informations, le club de Lyon-La Duchère, basé dans le 9e arrondissement, fait l’objet d’une enquête ouverte par le parquet de Lyon à la suite d’un signalement de la Fédération française de football (FFF). En cause notamment : l’usage par le club de faux frais kilométriques pour rémunérer ses joueurs.

Plusieurs footballeurs passé par Lyon-La Duchère ces dernières années décrivent auprès de Mediacités un système de rémunérations dissimulées pratiqués à grande échelle. En clair, le club complétait leur salaire « officiel » par un forfait mensuel de frais kilométriques convenu à l’avance, sans aucun rapport avec la réalité de leurs déplacements. Contactés, l’ancien président du club Mohamed Tria nie l’existence de ces « arrangements », tandis que son successeur Jean-Christophe Vincent assure que ces pratiques n’existent pas depuis que le club est passé du statut d'association à celui de société anonyme sportive professionnelle (SASP) à l'été 2019.

Le recours au « défraiement » est répandu parmi les clubs amateurs, mais problématique à plus d’un titre : il a pour conséquence d’occulter une partie des revenus des joueurs aux yeux de l’Urssaf et contribue à précariser des footballeurs aux carrières souvent chaotiques quand ils évoluent à ce niveau-là. L'affaire de Lyon-La Duchère illustre par ailleurs la situation ambiguë dans laquelle se trouvent les clubs de National : antichambres du foot professionnel, leur fonctionnement et leurs finances restent pour beaucoup artisanaux.

« Je n’ai fait aucun de ces déplacements »

Cédric Tuta est un de ces joueurs du club de La Duchère à avoir été rémunéré en grande partie en « frais kilométriques ». Entre 2015 et 2019, l’attaquant, aujourd’hui âgé de 33 ans, a fait les belles heures de la formation lyonnaise, en participant à la montée de l’équipe en National en 2016. Cette saison-là, il marque 14 buts.

Pour s’offrir ses talents, le club lui fait signer un contrat fédéral d’un montant de 2 000 euros par mois. Un salaire officiel complété par un forfait de 1 400 euros par mois de frais kilométriques, ajouté au dernier moment à la main sur le contrat du joueur, affirme-t-il. Chaque mois, Cédric Tuta reçoit deux virements distincts sur son compte bancaire. Un « arrangement », que le joueur n’a pas vraiment le loisir de refuser : le milieu des joueurs de National est un petit monde ultra-concurrentiel. Pas question de faire la fine bouche sur le mode de rémunération. C’est ça ou rien !                              

En théorie, ces frais kilométriques sont censés correspondre à des missions « d’observation » effectuées par le joueur pour le compte du club. « J’étais supposé aller voir jouer des jeunes dans d’autres clubs. Ce n’était pas cohérent, je suis joueur, pas recruteur, ce n’est pas mon boulot ! », se souvient l’attaquant. En réalité, ces trajets n’existent pas. « Je n’ai fait aucun de ces déplacements, assure-t-il. Chaque mois le club nous faisait signer une liste avec les voyages qu’on était censés avoir fait. Pour arriver à 1 400 euros ils mettaient presque un déplacement par jour. »

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L'équipe de Lyon-La Duchère lors d'une rencontre contre l'AS Monaco 2, en National 2. Photo : club de Lyon-La Duchère.

A l’automne 2019, Cédric Tuta est licencié pour faute grave à la suite d’une bagarre dans le vestiaire avec un autre joueur. Il conteste la décision aux prud’hommes. Pour son avocate Martine Velly, le licenciement est sans cause réelle et sérieuse et selon elle, l’utilisation de frais kilométriques pour rémunérer le joueur s’apparente à du travail dissimulé. Elle entend alors demander le versement de l’intégralité des salaires restants dus et la réintégration des frais kilométriques dans le salaire de l’ancien joueur de La Duchère. Soit plusieurs dizaines de milliers d’euros au total. « Cette pratique précarise les joueurs. C’est un miroir aux alouettes : ils ont l’impression de gagner au départ, mais quand ils se retrouvent au chômage, ils ne perçoivent qu’une partie de leur ancienne rémunération », justifie Martine Velly.

Plusieurs joueurs concernés

En attendant l’issue de la procédure devant le conseil de prud’hommes, Cédric Tuta estime que sa situation est loin d’être isolée au sein du club de la Duchère. « A ma connaissance, beaucoup de joueurs étaient concernés, avec des montants différents », assure-t-il. Contactés par Mediacités, d’autres anciens de La Duchère confirment l’existence de ces pratiques. Comme Salim Moizini, qui a évolué dans le club de 2015 à 2020. « J’ai été payé en frais kilométriques pendant ma première année. Le club pouvait dire que j’étais allé à Pusignan [dans l'Est lyonnais] pour voir un match des U14 [moins de 14 ans]. C’étaient des missions qu’on était censé faire pour le club, mais ça n’existait pas », raconte le joueur.

« Les frais kilométriques étaient courants à la Duchère, abonde Antoine Garcia, second gardien de but de l’équipe pendant la saison 2018-2019. Par exemple, vous dites qu’un joueur a pris sa voiture pour venir au match alors qu’il est venu avec le bus de l’équipe. » Le footballeur, qui joue aujourd’hui à Mâcon, assure ne pas avoir bénéficié de ce genre « d'arrangement » : « Moi, j’ai toujours préféré avoir tout sur mon contrat, même si je gagnais moins. Au moins, on cotise pour le chômage. Et puis, si vous vous fâchez avec votre club, il peut facilement vous sucrer vos frais kilométriques. Comme ce n’est pas déclaré, vous êtes coincés... »

Les faits décrits par ces joueurs se sont déroulés sous le mandat de Mohamed Tria, président historique du club de 2008 à 2021. Contacté par Mediacités, il a d'abord nié avoir utilisé ce mécanisme pour rémunérer ses footballeurs, avant de se retrancher derrière une clause de confidentialité qu'il aurait signée à son départ et l'empêcherait aujourd'hui de s'exprimer sur les affaires du club. 

« Depuis que nous avons professionnalisé le club, ce sont des pratiques qui n'existent pas »

Mohamed Tria a cédé sa place en mai dernier à Jean-Christophe Vincent, une figure du microcosme lyonnais.  Impliqué dans le club depuis 2008, le nouveau président est aussi directeur général délégué aux relations publiques de 6e Sens Immobilier, l’actionnaire majoritaire du club qui a rendu possible la création en 2019 d’une société anonyme sportive professionnelle, passage obligé en vue de rejoindre l’élite du foot français.                       

Rencontré par Mediacités, Jean-Christophe Vincent affirme ignorer si des rémunérations en frais kilométriques étaient pratiquées du temps de son prédécesseur. Tout au plus rappelle-t-il que la DNCG, le gendarme financier du foot français, contrôle le club régulièrement, et qu’une inspection de l’Urssaf en 2016 n’avait rien relevé de la sorte. « Mais, ce que je peux vous dire, c’est que depuis que nous avons professionnalisé le club, ce sont des pratiques qui n'existent pas. Tout est extrêmement clair, tous les joueurs de l’équipe 1 sont en contrats fédéraux et ne bénéficient d'aucune indemnité kilométrique », assure-t-il.

« Si ce système a existé, ce serait évidemment condamnable », poursuit Jean-Christophe Vincent. Il esquisse une explication, sans prendre position sur le fond de l'affaire : « Il faut tout de même rappeler que le club n’était qu’une association sportive. Les associations se débrouillent avec des bouts de ficelles, elles sont sans cesse confrontées à des difficultés, sans cesse en train de mendier des financements. Elles trouvent les solutions qu’elles peuvent. On le voit dans beaucoup de club de foot. » « Mais depuis 2019, les choses sont rentrées dans le cadre », répète-t-il.

La fédération ferme les yeux

De fait, ces pratiques ne sont pas propres à La Duchère [lire sur Mediacités Toulouse notre article sur les irrégularités du Toulouse Métropole Football Club]. Les joueurs interrogés par Mediacités estiment que la plupart des clubs de National 1, 2 ou 3 utilisent de nombreux « subterfuges » pour alléger leur masse salariale. Certains joueurs sont officiellement en service civique, d’autres bénéficient de contrats d’apprentissage, avec là encore un coût en partie pris en charge par l’argent public.

Plus audacieux, d’autres proposent de rémunérer les familles des joueurs comme « guichetiers ». La manœuvre est simple : officiellement, la compagne ou l’enfant d’un joueur travaille lors d’un match, pour vendre des billets ou des boissons par exemple. Le club a alors la possibilité de les rémunérer jusqu’à 120 euros par compétition, soit plus de 400 euros par mois, exonérés de cotisations sociales. « On m’a parlé d’un joueur qui n’était payé que de cette manière : officiellement sa mère, sa femme et son oncle travaillaient comme guichetiers les week-ends. En réalité, ils ne faisaient rien et lui reversaient l’argent », se souvient un joueur de l’ouest de la France joint par Mediacités. Aucune trace de cet artifice au club de La Duchère.

A quel point la Fédération française de football (FFF) ferme-t-elle les yeux sur ces pratiques ? Dans le cas du club lyonnais, il a fallu une lettre anonyme envoyée en juin 2020 à la DNCG pour qu’un signalement soit effectué auprès de la justice. Contacté, le parquet de Lyon confirme avoir ouvert une enquête à la suite de ce signalement. Mais combien d’autres clubs passent entre les mailles du filet ? La FFF n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet. Selon nos informations, elle envoie chaque année cinq ou six mises en demeure à des clubs pour leur demander de rémunérer leurs joueurs dans les règles. 

« Ces petites combines arrangent tout le monde »

Plus globalement, ces dysfonctionnements mettent en évidence le paradoxe dans lequel se trouvent les clubs de National, qui réclament de longue date un statut professionnel et une meilleure redistribution des droits TV qui financent la Ligue 1 et la Ligue 2. « C’est tout le problème : on n’est pas si éloignés de la Ligue 2 en termes de niveau ou d’exigence mais avec des moyens ridiculement faibles. Ces petites combines arrangent tout le monde », analyse Antoine Garcia. « Ces astuces sont courantes dans les clubs. Bien sûr c’est du black, c’est mal. Mais les instances le tolèrent car elles savent bien que ce n’est pas tenable financièrement pour les clubs autrement », abonde Salim Moizini.

Reste que le club de Lyon, qui traverse déjà une mauvaise passe sur le plan sportif, se serait bien passé de ce nouveau front judiciaire. Ces dernières années, La Duchère s’est rêvé en « petit frère » de l’Olympique lyonnais et ambitionnait de devenir le deuxième club professionnel de l’agglomération.

En 2019, le club s'est structuré en entreprise et le groupe 6e Sens Immobilier, dirigé par Nicolas Gagneux (connu des lecteurs de Mediacités pour son jardin déboisé sur la colline de Fourvière), devient actionnaire du club. Le promoteur rachète les parts du président Mohamed Tria et devient majoritaire un an plus tard. L’argent coule à flot, le club change de nom - place au « Sporting Club de Lyon » - en vue de se défaire de son image « banlieusarde ». Les dirigeants promettent enfin une montée en Ligue 2 imminente et assurent viser la Ligue 1 à l'horizon 2024.

Deux saisons plus tard, le scénario a tourné au cauchemar : en dernière place du classement avant l’interruption du championnat par la crise du Covid, le club a été relégué en National 2 pendant l’été 2021 (malgré une contestation de cette décision par le club) et il a de nouveau changé de nom en reprenant celui de son quartier historique : « Lyon-La Duchère ».

Le club avait pourtant mis les petits plats dans les grands. Jusqu’ici applaudi pour sa dimension sociale et son rôle central dans la vie du quartier de La Duchère, il se voyait déjà jouer dans l’ancien stade du Lou rugby, à Vénissieux. Il avait attiré des nouveaux joueurs, bien mieux payés que les anciens, à l’image de Moustapha Bayal Sall, international sénégalais passé pendant dix ans à l’AS Saint-Etienne. Le groupe 6e Sens Immobilier s’est aussi offert les services de Sonny Anderson, ancienne star de l’Olympique lyonnais. Déjà responsable « sponsoring et mécénat » du groupe 6e Sens, il a été nommé en mai dernier « conseiller sportif » auprès de la direction du club.

Recentrage sur l'action sociale

Mais cette soudaine montée en gamme a aussi attisé les tensions. « On s’est peut-être comporté en nouveau riche, ça a déstabilisé les équilibres et créé des tensions », soupire une figure du club. « Professionnaliser à tout prix, avoir les meilleurs, c’est bien, mais il aurait fallu y aller par paliers, pas tout d’un coup. Quand vous payez des joueurs de National des sommes folles, dans un quartier où beaucoup de gens vivent avec les minima sociaux, ça modifie la perception des gens », poursuit cette même source.

« Le projet Sporting Club de Lyon a été un plantage incroyable, analyse Jean-Christophe Vincent. Cela a coûté beaucoup d'argent à l’actionnaire, 6e Sens, et cela a surtout été un échec symbolique. A La Duchère, les gens se sont sentis trahis. » Le président du club énumère les nouvelles mesures prises pour éviter de s’égarer à l’avenir. Terminé les salaires à cinq chiffres, le club a négocié les départs de plusieurs joueurs et vise désormais un salaire moyen de 2 500 euros. « Une somme acceptable », selon son dirigeant. Lyon-La Duchère a été le premier club sportif à se doter du statut de société à mission, qui fixe certains objectifs sociaux à atteindre, et va installer début octobre un comité d’éthique composé de personnalités extérieures, fait encore valoir Jean-Christophe Vincent.                 

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Le nouveau président du club Jean-Christophe Vincent. Photo : Lyon-La Duchère.

« Dans ce monde ultra financiarisé du football, les dérives sont faciles. Et même avec les meilleures intentions, quand on a des enjeux sportifs qui arrivent, on est tous susceptibles de perdre les pédales. Donc nous nous mettons volontairement des garde-fous, souligne le nouveau président du club. Ce qui m'a attiré à La Duchère en 2008 ce sont les actions sociales extraordinaires que le club mettait en place sur le territoire. C’est cela qu’il faut faire vivre avant tout. »

Autant d'initiatives positives pour l'image du club qui pourraient pâtir de la procédure judiciaire ouverte sur les rémunérations des joueurs. « Nous ne pouvons pas nous permettre d'écorner notre image ou celle de notre actionnaire, c'est bien pour ça que nous refusons tout arrangement avec les règles », plaide Jean-Christophe Vincent. Un discours plus en phase avec les valeurs historiques du club, et avec les financements publics dont il bénéficie : chaque année la Ville de Lyon lui verse 300 000 euros de subventions.  

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).