«Christelle Morançais, première femme Présidente de la Région des Pays de la Loire ». C’est sa qualité de femme que les titres de la presse ont salué ce 19 octobre lors de son accession au poste précédemment occupé par Bruno Retailleau. Entrée en politique tout récemment, elle a coiffé sur le poteau tous les prétendants. Oubliés ou rangés au rancart les François Pinte et Paul Jeanneteau, barons blanchis sous le harnais de la politique locale. Élue simple conseillère municipale (LR) du Mans il y a à peine trois ans, Christelle Morançais s’offre une ascension politique fulgurante qui rappelle une autre de ses réussites : celle de son parcours professionnel dans l’immobilier.

Le commerce, Christelle Morançais est tombée dedans quand elle était petite. Est-ce l’influence d’un père entrepreneur ? Toujours est-il qu’à peine son BTS Action Commerciale en poche, elle se lance dans la négociation immobilière et se découvre alors une passion pour ce métier qui la mènera jusqu’à se marier avec un autre professionnel du secteur, Jean Lavaupot. Au début des années 2000, la future élue sarthoise prend la responsabilité du développement de l’enseigne immobilière ERA pour l’Ouest de la France, avant de lâcher la vente de maisons et d’appartements pour l’immobilier de bureaux, en entrant en 2003 chez CBRE, en région parisienne.

Six ans plus tard, commence l’aventure managériale à deux, dans le pays basque. Christelle Morançais et son époux fondent leur propre affaire, l’Immobilière Morançais. En pleine bulle spéculative, ils ouvrent une agence à Bassussarry entre Bayonne et Biarritz. Mais ces professionnels aguerris sentent la mutation du secteur. Ils revendent le fonds de commerce un an plus tard. Ils ont le nez fin : en 2016, l’Immobilière Morançais met la clé sous la porte. L’affaire ne fait plus recette.

De "l’agence vitrée" à la vitrine internet

En 2011, constatant la montée en puissance de l’immobilier sur Internet, le couple se lance dans la création d’un réseau de mandataires. Son nom : MegAgence. Finis les agences physiques et leurs agents salariés sillonnant un territoire donné. Place à un site internet avec des commerciaux indépendants travaillant dans toute la France. Une fois encore, l’intuition est bonne : aujourd’hui, MegAgence, c’est 500 mandataires immobiliers et un chiffre d’affaires de plus de 6 millions d’euros. Une affaire si juteuse qu’elle suscite des convoitises.

L’année dernière, plusieurs géants de ce nouveau marché (les sociétés Propriété Privée et Safti, entre autres) se rapprochent ainsi des patrons de MegAgence pour proposer un rachat. La mariée est belle et la dot aussi. Finalement, New Immo Group , propriétaire du réseau Safti, rafle la mise, rachetant 90 % des parts de MegAgence. Le prix ? 3,4 millions d’euros, selon nos informations. Jolie culbute, pour une boîte vieille d’à peine cinq ans.

L’opération est d’autant plus intéressante pour le couple que, malgré la vente, Jean Lavaupot demeure le président de MegAgence. Déjà lancée en politique, Christelle Morançais, quant à elle, lâche le poste de directrice générale qu’elle occupait depuis la création de la société. Une perte minime eu égard à ses récentes rentrées d’argent: selon sa déclaration à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (datée de juin 2016, soit avant la vente de MegAgence), elle ne touchait pour ce travail « que » 1200 euros par mois. L’équivalent d'un SMIC auquel s’ajoutaient, depuis 2014, 458,60 euros comme conseillère municipale et conseillère d’agglomération du Mans.

« Cela peut sembler peu mais c’est ce que qui se passe régulièrement dans les starts-up, explique Jean Lavaupot. Les fondateurs sont les derniers payés. D’ailleurs, ils ne le sont réellement que lorsqu’ils revendent leur société. » Christelle Morançais restera néanmoins mandataire sociale de MegAgence (sans toucher de salaire) jusqu’à son élection au poste de Présidente de Région.

L’ubérisation du secteur immobilier

Mais comment expliquer le succès de MegAgence ? Tout simplement par un modèle économique, que certains qualifieraient de novateur, d’autres de destructeur : aucune agence, comme dans les réseaux classiques, pas de commercial ou d’agent salarié par l’entreprise, des frais de structure réduits au minimum. Bref, les techniques du low-cost appliquées à l’immobilier.

Concrètement, un site internet rassemble les annonces de vente de maisons ou d'appartements récoltées par ces fameux mandataires immobiliers, travaillant sous statut de micro-entrepreneur. En échange d’une - très courte - formation et d’un accès au site et à ses annonces, ces derniers versent une cotisation mensuelle de 200 euros (80 euros la première année) ainsi – évidemment – qu’une partie de la commission qu’ils touchent sur les ventes réalisées. Grâce à la délégation de la carte professionnelle du responsable du réseau, carte unique profitant à des milliers de collaborateurs, nul besoin de diplôme ou d’une longue expérience pour embrasser la carrière : un téléphone et un ordinateur suffisent.

Une souplesse – dont le pendant est bien sûr l’obligation de cotiser soi-même aux organismes de protection sociale – qui constitue une aubaine pour les débutants, les jeunes sans qualifications, ou les seniors en reconversion. A l’image d’Adeline Lefaucheur et de Jacques Danet, deux consultants immobiliers de MegAgence interrogés par Mediacités. Agée de 30 ans, Adeline était chauffeur poids lourd lorsqu’elle a quitté le volant de son camion pour la vente immobilière, en septembre dernier. La vendéenne a choisi ce réseau « pour son caractère humain. Moi qui n’étais pas du tout du métier, j’ai apprécié l’accompagnement proposé : une formation de trois jours, des coachs à disposition, une hotline pour répondre à nos questions. Et tout ça pour 80 euros par mois seulement ! », ajoute-t-elle. L'enthousiasme du débutant ? Deux mois après son entrée dans la profession, Adeline n’a toujours pas vendu un bien mais a déjà versé 160 euros à MegAgence, en espérant signer ses premières transactions dans les prochaines semaines.

Jacques Danet, quant à lui, venait de passer 35 ans dans le bâtiment, quand il s’embarque, en 2015, dans l’aventure MegAgence. Bilan après 2 ans ? « J’aurais dû commencer plus tôt ce métier de consultant immobilier ! L’indépendance et la rémunération me conviennent bien ! » Comme tous les consultants de plus d’un an d’activité, il verse, lui, 200 euros par mois à MegAgence. A chaque vente, il empoche entre 70 % et 99 % de la commission (qui représente entre 4 % et 10 % du prix du bien).

Une précarisation de la profession

Ils sont aujourd’hui plus de 16 000 consultants immobiliers au service des sites comme MegAgence. Chaque année, plusieurs centaines de nouveaux venus viennent grossir ces rangs déjà denses. Au point de susciter l’inquiétude, voire la colère, des agents immobiliers traditionnels. Loïc Cantin, président de la FNAIM des Pays de la Loire (la Fédération Nationale de l’Immobilier) pointe ainsi les faces sombres de cet "e-métier": « Le rôle d’un véritable agent immobilier n’est pas seulement de jouer les entremetteurs entre un acheteur et un vendeur comme le font les consultants. On attend autre chose d’un professionnel. Il doit aussi proposer un suivi, une gestion de la co-propriété, des conseils juridiques… Ces consultants manquent trop souvent de formation. Du coup, leur job s’apparente à une aventure personnelle hasardeuse et précaire. C’est une tentative d’ubérisation de la profession ! »

Une analyse rejetée par Christelle Morançais. « Mon entreprise, ce n’est pas de l’ubérisation, c’est un virage, une adaptation aux changements de comportement des vendeurs et des acheteurs, qui passent désormais par Internet. Mais notre structure juridique est la même que celle d’une agence classique. » Son PDG de mari, Jean Lavaupot, enfonce le clou : « Nous faisons la même chose qu’une agence vitrée sauf que nous proposons du travail en home-office, à domicile. Les consultants sont sur-commissionnés. Ils gagnent 2 à 3 fois ce qu’ils gagneraient dans une agence traditionnelle. » Peut-être. Sauf qu’ils ne bénéficient pas de la protection sociale et juridique que prodigue un contrat de travail et que leur indépendance n’en a souvent que le nom, tant ils sont étroitement liés au réseau qui les emploie.

Reste désormais à voir si cette expérience entrepreneuriale inspirera la politique de la nouvelle présidente de Région. Là-dessus, Jean Lavaupot semble confiant : « Elle ne peut pas moins bien le faire que quelqu’un qui n’aurait pas réussi ! », affirme-t-il. A condition de ne pas oublier qu’un gros paquebot comme le Conseil régional et ses 3000 agents ne se pilote pas tout à fait comme une start-up.

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).