Aéroport de Notre-Dame-des-Landes, tout le monde descend. Avec un peu de retard sur la date initialement prévue, la médiation lancée en juin 2017 a rendu son rapport le 13 décembre au gouvernement. Charge à lui de conclure un feuilleton qui dure depuis 1974, date de constitution de la zone d'aménagement différée (ZAD), renommée "zone à défendre" par les opposants. L'alternative est connue : conserver l'aéroport actuel de Nantes ou laisser le groupe Vinci en construire un autre, sur 1600 hectares répartis essentiellement sur les communes de Vigneux-de-Bretagne et de Notre-Dame-des-Landes, au nord de l’agglomération.
Dans les prétoires, les opposants ont perdu. Soulevant près de 180 motifs, ils ont engagé des dizaines de procédures. La justice leur a donné raison à la marge, les déboutant néanmoins sur l'essentiel, comme la validité de la déclaration d'utilité publique (qui expire en février 2018). Ils ont également perdu dans les urnes. 55,17 % des électeurs de Loire-Atlantique se sont prononcés en faveur du nouvel aéroport lors de la consultation controversée du 27 juin 2016.

Une "ZAD-NDDL" perdue pour l'agriculture tous les 18 mois

Sur le terrain, en revanche, les opposants ont gagné. L'opération César, visant à expulser des zadistes par la force en octobre 2012, a lamentablement échoué. « Il fallait être un génie de la communication pour appeler "César" une opération menée contre un village d'irréductibles en Bretagne... », pointe le géographe Philippe Subra, auteur d'une enquête  sur le phénomène des ZAD. Sur les réseaux sociaux, la victoire a été encore plus écrasante. Notre-Dame-des-Landes a suscité une mobilisation hors de proportion avec ce qui reste, malgré sa puissance symbolique et son poids politique, un projet d'envergure régionale.  

 

Problème : focalisé depuis longtemps sur ce petit bout de bocage, l’attention des médias, de l’opinion publique et d’une partie des militants écologistes passe à coté d’un phénomène bien plus préoccupant. Même les anti-NDDL en conviennent : l'avenir de la Loire-Atlantique rurale ne se joue pas sur la ZAD. Chaque année, le département perd environ un millier d'hectares de surfaces agricoles utiles (SAU) sur un total de 450 000 hectares. Certes, « toutes ces surfaces ne sont pas urbanisées, tempère Jean-Philippe Arnaud, de la fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA 44, hostile à l'aéroport mais en retrait de la mobilisation). Certains terrains partent en friche ou deviennent des réserves de chasse ». Il n’empêche : tous les 18 mois, l’équivalent d’un aéroport est soustrait à l'agriculture dans l'indifférence générale.

Front de lutte symbolique

Peu importe. Lancé autour des problématiques de préservation de l'environnement et des terres agricoles, la mobilisation contre Notre-Dame-des-Landes a depuis longtemps dépassé ce cadre. "NDDL" est devenu le sigle d'une lutte plus large, contre les dérives du libéralisme, de l'Etat policier et de l'agriculture intensive. Pivots historiques de la contestation, le collectif des élus doutant de la pertinence de l'aéroport (CéDpa) et l'Association intercommunale des populations concernées par le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Acipa) ont reçu des renforts massifs à partir de 2012, lorsque Jean-Marc Ayrault est devenu premier ministre. L'opposition s'est invitée au conseil des ministres, en la personne des représentants EELV au gouvernement. L’association Attac s'est mobilisée. Des groupes environnementaux, libertaires ou anticapitalistes, en lutte contre ce qu'ils appellent les "Grands projets imposés et inutiles" (GPII), en France ou à l'étranger, ont débarqué dans le bocage nantais. Aussi hétéroclite soit-elle, cette galaxie  a réussi à imposer l'image d'une communauté alternative, autogérée et fonctionnant en autosuffisance alimentaire. Celle-ci reste pourtant introuvable. « Les zadistes sont 150 à 200, un peu plus ou un peu moins en fonction des saisons », résume Julien Durand, porte-parole de l'Acipa. Dix personnes à l'hectare, autant dire le vide…  

 

Des activistes utiles, mais encombrants

Plus qu’un village gaulois abritant une communauté résistante et structurée, la ZAD est surtout un point de passage pour des étudiants nantais ou rennais, des jeunes en déshérence ou des "Anonymous", sorte de consultants  bénévoles en contestation. Des renforts parfois bien utiles, notamment lorsqu'il s'agit d'en imposer aux forces de l'ordre. « Les élus du CéDpa ou les notables de l'Acipa ne caillassent pas les gendarmes, analyse un fonctionnaire qui suit le dossier depuis des années. Mais ils ne sont pas mécontents que les zadistes le fassent à leur place ».  

Sylvain Fresneau, 56 ans, est une figure de l'opposition. Il fait partie des quatre exploitants agricoles qui n'ont jamais accepté l'expropriation, sur la quarantaine qui exploitaient la zone à l’origine. Si le projet voyait le jour, la future tour de contrôle serait érigée dans l’un de ses champs. « Quand les géologues sont venus réaliser les sondages d'avant-travaux, raconte notre fonctionnaire, ils ont été reçus par un comité d'accueil cagoulé, que Sylvain Fresneau pouvait faire mine de ne pas connaître. Vinci devant annoncer ses visites quinze jours à l'avance, c'est plus qu'il n'en faut pour faire venir des éléments musclés ».

Les prises de position théoriques de la mouvance zadiste se révèlent tout aussi musclées. Disponible sur nadir.org, une contribution non signée et intitulée « de la ZAD aux communaux » théorise la création d'une enclave sur les terres zadistes. Baptisés les Communaux, les hectares ainsi libérés de « la propriété foncière » permettraient de « réaliser un très vieux rêve : que nul ne puisse vendre, acheter ou monnayer l’usage des terres ». Les salariés ordinaires, avec voiture, pavillon individuel et cet instinct de propriété tellement petit bourgeois sont indésirables. Les Communaux s'opposent à tout projet de type « lotissement, éco-quartier ». Leur « geste inaugural » serait « lʼexpropriation sauvage dʼAGO VINCI », autrement dit Aéroport du Grand Ouest Vinci, la filiale du géant du BTP censée assumer le projet. Les paysans à qui le groupe loue des terres sur la ZAD seront également mis hors-jeu. Les auteurs Communaux considèrent que ces exploitants sont des vendus. Ils ont pactisé avec l'ennemi et pratiquent, de surcroît, une agriculture intensive. La signature de baux entre eux et Vinci est « nulle et non avenue ». Quiconque « décide de sʼaccaparer un bien commun en empêchant dʼautres de continuer dʼen avoir lʼusage doit craindre que la communauté de lutte qui sʼélabore depuis des années dans ce bocage, se retourne contre lui ».

Que vont devenir les terrains ?

Contacté, l'un des porte-paroles de la ZAD, qui se fait appeler "Camille", ne donne pas de précision sur les auteurs de ce texte, et encore moins sur ce qu'il faut entendre par « la communauté en lutte ». Qui, en définitive, serait autorisé à vivre dans les Communaux ? Camille écarte d'emblée un recensement des occupants actuels de la ZAD. Pas question de dévoiler quelque identité que ce soit. Les critères d'appartenance aux Communaux seraient l'ancienneté sur le terrain, la participation aux manifestations et aux travaux communs menés avec les paysans... Selon Camille, les zadistes et les paysans en lutte se fréquentent depuis longtemps et sont au diapason sur l'avenir de la zone, « même si les discussions se poursuivent ».

En réalité, Julien Durand, porte parole de l'Acipa, prend ses distances sans équivoque avec les Communaux. « Ce n'est pas notre tasse de thé. Ce texte reflète les positions d'une partie des zadistes ». Même son de cloche du côté de Vincent Delabouglise, porte-parole du collectif d'associations paysannes Copain 44, créé en juillet 2011, qui joue depuis des années un rôle discret, mais crucial, dans l'animation de la ZAD. « Je connais ce texte. Nous n'y souscrivons pas ».

Un membre de l'Acipa ne cache pas l'agacement que lui inspire les zadistes. « Ils ne feront pas la loi. Ils peuvent mettre autant de chicanes qu'ils veulent sur la D281 , les paysans ont des tracteurs pour les enlever ». Détail révélateur, les pires débordements provoqués par l'aéroport ont eu lieu à Nantes, en particulier en février 2014, et non sur la ZAD. « Le rôle des organisations paysannes dans la régulation de la ZAD n'a pas été assez souligné », commente sobrement Françoise Verchère, ex-maire de Bouguenais et pilier de la contestation. La pseudo « zone de non-droit » est en réalité bien tenue par les paysans, que la frange la plus radicale des zadistes regarde comme des auxiliaires de la police. Aux antipodes des présumés débats chaleureux d'une ZAD auto-régulée, ce texte de 2013, intitulé « Combien on vous paye pour faire ça ? », est un torrent d'invectives contre les « légalistes » de l'Acipa et surtout de Copain 44, considéré comme vendu à la puissance publique.  

 

Argent public contre argent public

L'accusation repose sur un fond de vérité. Copain 44 est dans une position singulière. Toutes les structures qui le composent sont des partenaires officiels et subventionnés des collectivités territoriales : Confédération paysanne de Loire Atlantique, 100 000 euros de subventions de la région en 2016, 40 000 euros en 2017 (sur un budget annuel de 280 000 euros) ; Groupement des agriculteurs biologiques (GAB 44, dont Vincent Delabouglise est administrateur), 654 662 euros de budget en 2016, dont 47 % de subventions du département, de la ville de Nantes et de la région. Accueil paysan, 21 500 euros de subventions de la région en 2017. Idem pour Terroir44, Manger Bio et les Centres d'initiative pour valoriser l'agriculture et le milieu rural (Civam), autant de structures de petite taille, très dépendantes de l'argent public.

Loin d'être un combat entre des institutions et des rebelles, le dossier de l'aéroport oppose en fait des institutions favorables au projet, ville de Nantes en tête, à d'autres institutions qui lui sont défavorables, à commencer par les organisations agricoles. Certains acteurs, dans ce jeu complexe, sont pour l'aéroport, tout en subventionnant indirectement la contestation, à l'image de la Région et du Département ! « C'est un problème qui se pose souvent en démocratie », euphémise Philippe Grosvalet, président du Conseil départemental et du syndicat mixte aéroportuaire du grand ouest... « Qu'il s'agisse des dotations des élus verts prises sur la réserve parlementaire, ou des fonds d'associations subventionnées comme France Nature Environnement, la guérilla juridique qui dure depuis des années a été financée des deux côtés essentiellement par de l'argent public... », constate un cadre du conseil régional.

Le Larzac comme référence

On ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment. A la fois institutionnelle et insurrectionnelle, la coalition des Anonymous, des black-blocs, des élus et des syndicalistes agricoles semble condamnée à voler en éclat. Si l'aéroport est abandonné, l'Acipa et Copain 44 ont déjà dans les cartons un projet quasiment ficelé, qui laisse très peu de place aux zadistes. Il s'agirait de créer « une société civile, un peu sur le modèle de celle qui a été mise en place sur le plateau du Larzac, après l'abandon du projet de camp militaire », expliquent à l'unisson Julien Durand et Vincent Delabouglise. Depuis 1985, la société civile des terres du Larzac (SCTL) gère ainsi 6500 hectares de terres agricoles. Administrée par un conseil de onze membres (dont José Bové), elle accorde des baux de très longue durée à des exploitants, en veillant à favoriser les jeunes. A Notre-Dame-des-Landes, une société civile équivalente garderait la main sur quelque 600 hectares, tous dédiés à l'agriculture biologique.

« Bien entendu, il faudra adapter le modèle du Larzac », concèdent Vincent Delabouglise et Julien Durand. C'est le moins que l'on puisse dire . Alors que le Larzac des années 1980 se désertifiait, la Loire-Atlantique gagne chaque année 16 000 habitants. A quelques arpents des terrains de l’hypothétique société civile, Vigneux-de-Bretagne est passée de 4700 à 5700 habitants entre 1999 et 2014. Quant à la métropole nantaise, elle voit sa population s'accroître de 500 personnes par mois...  

Petits jeux institutionnels

Si l'Etat remet purement et simplement sur le marché les 1600 hectares gelés pendant des décennies, ils vont s'urbaniser partiellement. Dans ce qui restera agricole, les exploitations vont se raréfier et grandir, comme partout. Un avenir inacceptable, aux yeux de Julien Durand. « Il faut cesser de grignoter les terres agricoles et densifier l'agglomération ». Mais pourquoi sanctuariser l'ex-ZAD, qui se distingue à peine de centaines d'autres coins de bocages et de zones humides de l'ouest ? « Les gens se sont battus, il y a une histoire, plaide Françoise Verchère. Et puis il faut bien commencer quelque part ! L'étalement insidieux de la métropole n'est pas tenable. »

Plus prosaïquement, une structure comme le GAB44 défend aussi sa propre existence, en soutenant la constitution d'une société civile dédiée au bio à Notre Dame des Landes. Avec 350 agriculteurs adhérents seulement, le GAB ne pourra justifier éternellement son budget et ses 13 permanents (soit un pour 27 adhérents...). Les exploitations bio ont certes atteint 10 % de la surface agricole dans le département de la Loire-Atlantique (contre 6 % en moyenne nationale), mais la progression marque le pas depuis trois ans. Quelques centaines d'hectares estampillés "AB" seraient providentiels.

Comment arracher aux pouvoirs publics cette société civile ? L'Acipa et Copain 44 sont les premiers à le dire, ils portent un projet en rupture avec le modèle dominant, qui a aussi ses avocats : groupe de BTP, FNSEA, ou tout simplement des Nantais en quête de calme et de logements abordables. Une nouvelle phase commence. Les anti-aéroports ont lutté. Si le projet est abandonné, ils vont devoir convaincre. En ce qui concerne Philippe Grosvalet, la tâche s'annonce difficile... Le président du Conseil départemental part de l'idée que « l'aéroport va se faire » et se refuse à « commenter les autres hypothèses ». Toutefois, il ajoute aussitôt que les porteurs du projet de société civile « sont ultraminoritaires au sein du syndicalisme agricole et même au sein de la Confédération paysanne. Ils se trompent de combat et ils se trompent de méthodes ».

Allusion transparente à des mesures unilatérales prises en 2017 par Copain 44. Le chantier étant gelé et afin de ne pas laisser les champs en friche, le consortium Aéroport du Grand Ouest Vinci décide de concéder des baux provisoires à quelques agriculteurs. Copain 44 n'était pas d'accord, car les exploitants en question, anciens propriétaires de terre sur la ZAD, les avaient cédées sans faire de difficultés quelques années auparavant. Ces paysans auraient donc eu l'indemnisation, plus les terrains. Autant dire le beurre et l'argent du beurre. D'autant plus inadmissible, du point de vue de Copain 44, que ces agriculteurs seraient plutôt dans une logique productiviste. L'organisation explique dans un tract qu'elle a « repris des terres redistribués annuellement par AGO Vinci », et les a données à « plusieurs nouveaux paysan(ne)s », dans le cadre d'une « démarche fortement militante ». Ceux qui avaient signé des baux ont été fermement invités à y renoncer. Copain 44, en quelque sorte, prend un peu d'avance, et choisit déjà qui a le droit de travailler entre Vigneux-de-Bretagne et Notre-Dame-des-Landes...

Chez les partisans, la construction ou... le déluge

Des méthodes décoiffantes, au service d'un projet détonant... Mais un projet qui a au moins le mérite d'exister. Du côté des partisans de l'aéroport, au contraire, il n'y a aucun plan B. Un abandon de Notre-Dame-des-Landes tomberait comme un coup de tonnerre. Trois fonctionnaires de la direction générale de l'aviation civile (DGAC) planchent depuis des années à plein temps sur le futur aéroport, en partant de la certitude qu'il se ferait. Personne ne leur a jamais demandé de réfléchir à ce que la ZAD deviendrait, s'il ne voyait pas le jour. Ce n'est pas dans leurs prérogatives. Pis ! A avancer tête baissé sans jamais vouloir envisager l'hypothèse d'un abandon du projet, des personnels ont déjà été recrutés.

« Le contrôle aérien sur Nantes est déjà configuré dans la perspective d'une montée en puissance du trafic », précise un agent de la DGAC. « Les contrôleurs sont des agents hautement qualifiés, dont la qualification sur un espace aérien particulier prend des mois, et qui ne sont pas déplaçables à volonté. Si l'aéroport ne se fait pas, ils vont se retrouver largement en surcapacité à Nantes ». Sans parler des indemnités à verser au concessionnaire Vinci, si le partenariat public privé est rompu. En mai 2017, la Cour des comptes a estimé le coût du naufrage : 1,6 milliard d'euros à verser à Vinci, dont 6% ont été provisionnés ! « Quelle que soit l’issue, il est probable que l’État soit amené à indemniser le concessionnaire au titre de la suspension de fait du projet depuis 2012 », notait par ailleurs la Cour. Vous avez aimé le fiasco à un milliard d'euros de l'écotaxe ? Vous adorerez peut-être Notre-Dame-des-Landes. Réponse dans quelques semaines.

Edit du 14/12/2017: Changement du titre, du chapô et d'une partie du premier paragraphe, suite à la remise du rapport des médiateurs au Premier ministre, le 13 décembre.

Mise à jour du 23 avril 2018:

Opposants à l’aéroport, l’éclatement de la coalition

La préfecture de Loire-Atlantique devrait commencer le 23 avril l’examen des quelques 40 projets déposés par les zadistes, visant à créer des activités pérennes dans le périmètre de l’ex-aéroport. Une avancée obtenue dans la douleur, sur fond d'éclatement de la coalition des opposants.

Les zadistes, qui souhaitaient initialement formuler un projet commun, ont finalement accepté de déposer des demandes nominatives. Cette modeste concession intervient au terme de près de trois semaines de heurts violents avec les forces de l’ordre. La période a également vu éclater la coalition des opposants. L’unité de façade entre la frange radicale et les opposants institutionnels a volé en éclat. Porte-parole de l’Acipa, la plus ancienne des associations en lutte contre l’aéroport, Julien Durand s’est désolidarisé des violences dans Ouest-France, estimant qu’on basculait dans le « n’importe quoi ». 

Ex-maire de Bouguenais, autre figure anti-aéroport, Françoise Verchère a publié sur sa page Facebook un long message (sa page a fermé mais le courrier est encore accessible sur Twitter). Elle y annonce son retrait des débats et parle pour la première fois en public de ce qu’elle appelle « la face sombre » des zadistes, évoquant des individus avec qui elle « défie quiconque de passer une après-midi ». Selon elle, les zadistes ont « très mal évalué le rapport de force nouveau né de l’abandon de l’aéroport » et portent une part de responsabilité considérable dans les affrontements actuels. Leur anonymat devient impossible à assumer, au moment où il s’agit de construire l’avenir et non plus de lutter. « On ne peut pas s’appeler Camille jusqu’à la fin des temps », relève Françoise Verchère, en allusion au pseudonyme collectif des opposants. 

Le mystère entretenu par les zadistes masquait aussi certaines faiblesses. Au moment de concrétiser des propositions, ils se manifestent avec des éléments peu précis. La préfecture a fait savoir qu’elle a reçu douze dossiers « artisanaux et de distribution » et 28 projets agricoles. Parmi ces derniers, seulement sept seraient d’ores et déjà réalisés. L'auto-suffisance alimentaire de la ZAD, régulièrement évoquée dans les médias, n'a jamais existé. 

Est-elle seulement approchable ?  Les zadistes estiment eux-mêmes qu’ils contrôlent 270 hectares, « arrachés à la gestion de la Chambre d’agriculture par le mouvement pour y mener des expériences agricoles collectives ».  Selon les chiffres du groupement d’agriculture biologique de Loire Atlantique (GAB 44), la surface moyenne d’une exploitation bio dans le département est de 56 hectares. Les exploitations maraichères sont plus petites que la moyenne, mais les pâturages humides de la ZAD ne se prêtent pas forcément à la culture des légumes.

 

L'étonnant déménagement de Sylvain Fresneau

En mars 2016, l'irréductible Sylvain Fresneau a pris une décision déconcertante. Avec ses associés du Gaec des Pommiers, il a obtenu un permis de construire sur 7600 mètres carrés de terrain, à la lisière nord du périmètre de la ZAD, mais hors de celle-ci. Simple et sage précaution, qui lui permettrait de réinstaller son élevage en cas d'expropriation ? Oui, à un détail près... La nouvelle stabulation (l'endroit où un éleveur parque le bétail) se trouve très exactement sur le trajet de la ligne de chemin de fer qui pourrait un jour desservir l'aérogare !

Le tracé définitif n'est pas encore arrêté. Plusieurs options sont envisagées, mais elles ont toutes un tronçon commun. Il s'agit des premiers kilomètres de voie en partant de la gare, qui serait située entre les deux pistes, sous le terminal passager. Le nouveau Gaec des Pommiers se trouve sur le passage de la voie, vers le nord. Sylvain Fresneau le savait-il ? « Evidemment ! » s'esclaffe son cousin Dominique Fresneau, porte-parole de l'Acipa. Est-ce une manière de se préparer à continuer la lutte, si jamais l'aéroport se fait ? « Non, poursuit-il. Cette ligne de chemin de fer ne verra jamais le jour. Les voyageurs viendront en voiture et rempliront les parkings de Vinci ! »

En octobre 2013, Sylvain Fresneau avait obtenu du juge de l'expropriation, devant le tribunal de grande instance de Nantes, 970 000 euros d'indemnisation pour ses locaux privés et professionnels. Une somme confirmée par la cour d'appel de Rennes en juin 2014. Ce petit million d'euros correspond à la valeur à neuf des bâtiments, estimée par la chambre d'agriculture, alors que Vinci demandait à ce que soit pris en compte la vétusté. Les magistrats ont considéré qu'il fallait retenir la valeur à neuf, pour financer une réinstallation. Voilà qui est fait. Tant qu'ils refusent l'expropriation, Sylvain Fresneau et ses associés ne peuvent toucher cet argent, qui est déposé à la Caisse des dépôts et consignation. L'existence du pactole a quand même dû rassurer les banques, au moment d'emprunter pour la nouvelle stabulation...