Christine Süski est écœurée. « Je partais en week-end chez des amis. J'ai garé ma voiture devant la porte de mon immeuble en feux de détresse le temps de la charger. Ça a suffit ». Un premier voyage pour le sac et le lit bébé, à nouveau 4 étages dans l'étroit escalier pour les fleurs et son petit Maly. À l'arrivée : deux rayures sur la largeur du coffre et une troisième sur toute la longueur de sa voiture. « Le gars n'est même pas descendu de son vélo. C'était plié en moins de dix secondes. » Le crime de Christine : stationner sept minutes sur la bande cyclable d'une rue passante de l'île de Nantes. Une infraction passible de 135 euros d'amende, et le risque de voir sa voiture s'afficher sur twitter avec le hashtag #gcum, pour "garé comme une merde" (sic), l'autre vengeance préférée des cyclos.

Les vélos, très attachés à leur liberté, entravent parfois celle des autres usagers de l'espace public. À Nantes, les témoignages sont légion sur les frayeurs, bousculades, accrochages dont les piétons, petits et grands, font les frais sur le domaine public. « Beaucoup de cyclistes, par méconnaissance, légèreté, voire provocation, ne respectent pas les règles » reconnaît la commissaire Nathalie Frêche, chef du Service d'ordre public et de soutien au commissariat Waldeck-Rousseau de Nantes. Des années durant, les forces de l'ordre se sont essentiellement concentrées sur le comportement des automobilistes. Le développement des déplacements doux les oblige aujourd'hui à constamment rappeler à ces usagers de la route qu'ils ont, eux aussi, une conduite à tenir.

Vélos: 3 % des déplacements, 13 % des victimes d'accident...

Car les chiffres sont alarmants : « À la lecture des procédures accidents dans lesquelles un vélo est impliqué, on constate que la responsabilité présumée des cyclistes passe de 17 % des cas en 2014, à 35 % en 2015 et 50 % en 2016 » poursuit la commissaire. Entre 2010 et 2014, ils n'étaient présumés responsables que dans 33 % des cas. Une augmentation qui ne doit cependant pas faire oublier que, sur la route, les cyclistes sont les plus fragiles. En 2016, ils représentaient 13 % des victimes d'accident, pour à peine 3 % des déplacements... A la demande des associations, Nantes Métropole a fait réaliser en février 2016 un observatoire de l'accidentologie cycliste. Bilan : les accidents impliquant au moins un cycliste sont mortels dans 1,5 % des cas entre 2000 et 2009 ; dans 3,2 % des cas entre 2010 et 2014, et dans 4,3 % des cas pour la seule année 2014. Dans le même intervalle, l'hospitalisation des blessés passe de 27,7 % des cas à 56,5 %, en raison de la hausse de la gravité des blessures.
L'analyse des données fournies par le ministère de l'Intérieur dans sa Base de données accidents corporels de la circulation (2005-2016) permet également de tirer quelques enseignements.           


 

Infog vélosLes trois principales raisons des accidents où un vélo est impliqué (et presque toujours victime) concernent le plus souvent un refus de priorité (13,7 % des cas), un changement de direction d'un véhicule sans avertissement (12 %), ou une vitesse excessive (7 %). C'est seulement en 4e position qu'on retrouve la bête noire de tous les cyclos : l'ouverture de portière inopinée.

« On n'a pas la main sur l'usager, ni la compétence d'éducation, ni le domaine de police explique Jacques Garreau, vice-président de Nantes Métropole en charge des déplacements doux. Mais c'est au plus fort de respecter le plus faible. » Une antienne qui revient régulièrement dans le discours des politiques, comme des associations de défense des usagers. « Notre gros problème, souligne Annie-Claude Thiolat, présidente de l'association Place au Vélo, c'est le non-respect de tous les aménagements cyclos par les autres usagers : sas vélos sur lesquels les voitures empiètent, stationnement sur voies cyclables, méconnaissance du tourne-à-droite… La plupart des automobilistes considèrent que les vélos grillent les feux alors qu'ils sont tout simplement dans la nouvelle application du code de la route. »

Depuis 2012, 700 feux nantais munis d'une signalétique spécifique permettent en effet aux cycliste de tourner à droite sans marquer l’arrêt au feu rouge. Et depuis le 1er janvier 2015, le code de la route les encourage à se placer au centre (la position la plus sûre) dans tout franchissement de carrefour giratoire si le cycliste a l'intention de dépasser l'axe médian. Deux aménagements qui laissent les automobilistes au mieux perplexes, au pire furibards. « Ça crée une agressivité montante des automobilistes envers les cyclistes. On a de bons exemples, parmi nos 1350 adhérents, de nez cassés et coups de poing dans la figure » poursuit la présidente de Place au Vélo. Beaucoup d’énervement et de violence pour pas grand chose : les dernières études de l'Ademe montrent ainsi que la vitesse moyenne de circulation en agglomération pour une automobile est de 19 km/h, soit exactement la même que celle d'un cycliste (entre 18 et 20 km/h).

Vélos furtifs…

Pour autant, les cyclos ne sont pas systématiquement du côté des victimes. Début novembre, Nantes Métropole s'est crue obligée d'effectuer un marquage spécial, Cours des 50 otages, afin de rappeler aux cyclistes que les piétons leurs sont prioritaires. Un rappel nécessaire dans une zone ultra fréquentée où la mairie a délibérément choisi de ne pas matérialiser les passages piétons pour en fluidifier les flux.

Un marquage tout spécialement destiné aux cyclistes a été apposé sur le Cours des 50 otages pour leur rappeler que les piétons sont prioritaires. / Photo: Bruno Saussier.

Fin octobre, après le passage à l'heure d'hiver et sa pénombre tombant à 18h, les forces de l'ordre ont également multiplié les opérations de contrôles des éclairages. En moins d'une heure, quatre agents de police placés au carrefour de Commerce arrêtent un vélo sur deux pour défaut d'éclairage, et près d’un sur quatre pour non-respect du feu rouge. « On serait vingt, il y aurait du travail pour tout le monde », soupire le brigadier-chef, Olivier.

En moins de quinze jours après le changement d'heure, pas moins de 137 contraventions ont ainsi été dressées pour défaut d'éclairage. Une bagatelle à 11 euros (le prix d'un phare avant ou arrière chez tout bon équipementier) qui peut cependant se multiplier par le nombre d'éléments manquants en cas de vraie mauvaise foi du propriétaire du vélo. Dans la brigade, on se souvient ainsi d'un jeune homme pressé - et désagréable - qui a vu les amendes s'empiler. Une pour chacun des feux, des catadioptres de roues avant, arrière et des pédales gauche et droite… Seul le défaut d'avertisseur sonore, rarement sanctionné, lui a été épargné.

… et vélos rebelles

Acharnement ? Les forces de l'ordre comme les politiques se défendent de cibler particulièrement les cyclistes. « Pas plus que les autres. Mais pas moins non plus » résume énigmatiquement Gilles Nicolas, adjoint au maire en charge de la sécurité. « Les agents ont des consignes pour verbaliser les mises en danger réelles. À eux d'être dans le discernement et de savoir s'ils faut se contenter d’un simple rappel à l'ordre où aller plus loin. » Combien d‘avertissements verbaux pour combien de contraventions ? Nous n'en saurons pas plus. Police municipale comme nationale entretiennent un flou certain sur les chiffres.

Chaque automne, le passage à l'heure d'hiver déclenche une série d'interventions aux points névralgiques de Nantes pour contrôler l'éclairage des vélos. / Photo: Bruno Saussier.

Il est vrai que les vélos ont parfois du mal à suivre les rares règles de bonne cohabitation qui leurs sont imposées. Passerelle Victor Schoelcher, par exemple, les cyclistes sont censés mettre pied-à-terre aux heures de grande affluence la semaine, et le samedi matin. Une obligation si rarement respectée que le Comité hygiène sécurité et conditions de travail du Palais de Justice a alerté Nantes Métropole sur la dangerosité de la cohabitation vélos-piétons pour ses salariés. « Peut-être faudra-t-il un jour doubler la passerelle » songe Jacques Garreau.

Vols de vélo : la frilosité des assurances

Alors comment inciter davantage de Nantais à se mettre au vélo tout en faisant baisser incivilités, nuisances et comportements répréhensibles ? « Nous sommes pris dans une contradiction reconnaît le vice-président en charge des déplacements doux. Je veux croire que plus il y aura de vélos, plus leur sécurité s’améliorera et plus cela facilitera l'apaisement de la ville. »

> Lire aussi : le premier volet de notre enquête
Nantes et le vélo, ce qui grippe dans le pédalier, ainsi que l’interview
de Nicolas Mercat « Le vélo est devenu le mode de transport des riches ».

Plus de vélos en ville ? Les nombreux vendeurs de vélos installés dans la Cité des Ducs sont prêts à lâcher le guidon momentanément pour applaudir des deux mains. Pour cela, il faudra lutter contre l’un des principaux freins : le vol. Avant même de pousser la porte d'un marchand de cycle, le cycliste en devenir aura tout intérêt à faire la tournée des assurances. À Nantes comme ailleurs, les cabinets ayant pignon sur rue ne se bousculent pas pour proposer une couverture contre le vol. Chez MMA, elle est réservée aux clients privés déjà en portefeuille ; chez d’autres, comme Generali ou Allianz, elle s’accompagne de franchises rédhibitoires. « Jusqu’à 750 euros chez certains concurrents, note Béatrice, du cabinet Axa Le Gall-Vallet, qui n’en propose même pas. Et en cas de sinistre, il y a fort à parier que ça ne rentrera pas dans les cases. »

Même constat, peu ou prou, du côté des assureurs en ligne. Suivant les enseignes, le vélo pour être couvert, doit être âgé de moins de trois ans à moins de… 45 jours. Et encore, beaucoup de ces sites refusent d'assurer ceux qui stationnent sur la voie publique entre 21 heures et 7 heures du matin. Et ce, même si leur propriétaire a bien pris soin de choisir l'un des antivols les mieux notés par la Fédération des usagers de la bicyclette. Pratique.

Stationnement à haut risque

Côté antivols, Loïc Rambaud, du magasin Alternative Bike conseille justement de ne pas lésiner. « Ils servent à retarder, dissuader ou décourager autant, si ce n'est plus, qu'à protéger. Devant la difficulté, un voleur se rabattra sur des vélos moins solidement attachés. » Lui prône la double sécurité (un U plus un câble), l'attache à un point fixe, et du bon sens. « Pas de vélo attaché dans une ruelle sombre, et pas de batterie restée en place sur les vélos à assistance électrique ».
Si nombre de ses clients investissent jusqu’à 150 euros dans ces dispositifs (soit 48 % du prix moyen d'une bicyclette en France), le conseiller en mobilité douce reconnaît en soupirant que certains, après s'être fait voler deux vélos neufs, « finissent par acheter le suivant à 30 euros sur Le Bon Coin. » Sans forcément connaître sa provenance…

Il ne faut que quelques minutes, un cric et une bombe d'azote liquide pour venir à bout de la plupart des antivols / Photo: Bruno Saussier

Des vélos en vrac ou désossés, les Nantais en croisent régulièrement sur leurs trottoirs. Ce qui laisse les imaginations galoper quant à d'éventuels réseaux bien organisés de voleurs de vélos. La FUB estime à 350 000 le nombre de vélos volés en France chaque année. Bicycode, l'entreprise spécialisée dans le marquage "antivol" évoque quant à elle le chiffre de 400 000. Sur Nantes, impossible de savoir combien de vélos disparaissent chaque année. Au commissariat, on explique tantôt que les vols sont répertoriés sans distinction avec les autres deux-roues ; tantôt qu'ils sont classés en "vols simples", tout comme un sac-à-main, un parapluie ou un téléphone portable. Bref, il faudrait éplucher les plaintes une par une pour les recenser. « Et encore on n’obtiendrait jamais le chiffre réel des vols car ils ne sont pas systématiquement déclarés. » estime un policier. On voudrait noyer le poisson qu'on ne s'y prendrait pas autrement.               

Pour sécuriser leur précieux biclou, les propriétaires cherchent donc des parkings suffisamment fiables. Cible de toutes les convoitises : les garages privés et leurs enclos sécurisés. Même si l'histoire tenace d'une razzia nocturne de vélos, embarqués dans un camion, en plein parking souterrain de la Place du Commerce, court encore dans les rangs des cyclistes nantais. « Il s'agit d'une légende urbaine sourit Antoine Constant, responsable depuis huit ans du service Métropole à vélo chez NGE, le gestionnaire d'équipements en charge du stationnement à Nantes. On a eu un cas avec deux vols sur des vélos remisés avant recyclage ; et un abonné qui, en quatre ans, a eu trois vélos volés à un an et demi d'intervalle. » Une poisse telle que les responsables de NGE se sont sentis obligés de le dédommager. Pas de quoi décourager les postulants à l'une des 503 places sécurisées des parkings NGE. En attendant, les enclos sont pleins et les listes d'attente s'allongent Tout particulièrement pour les vélos à assistance électrique sur Commerce, et pour les vélos classiques à Decré-Bouffay.

Le parking sécurisé de la Place du Commerce compte 90 places pour des vélos classiques, et 10 places pour les vélos à assistance électrique. / Photo: Bruno Saussier.

La loterie du gravage

Si les vélos nantais disparaissent par centaines chaque année, il arrive parfois que certains soient retrouvés. Depuis trois ans, le commissariat Waldeck-Rousseau se donne la peine de photographier ces fameux vélos qui refont surface ça et là, par pur coup de chance ou dans le cadre d'un recel de vol. « Ils sont conservés trois mois à l'hôtel de police ou dans les commissariat subdivisionnaires, puis on les met sur le site de la Préfecture » explique le major de police Éric, en charge du dispositif. Si personne ne vient les chercher durant ces premiers trois mois, les vélos sont remorqués à la SNFA de Saint-Herblain où ils patientent trois nouveaux trimestres, le temps que leurs propriétaires réagissent. « Ensuite, si les vélos sont beaux et que personne ne les réclament, on peut en faire des lots que le Service des Domaines se charge de vendre. Dans le cas contraire, la fourrière met les plus pourris à la décharge, et recycle les autres via une association ou un garage. »
Sans marque distinctive, impossible pour les policiers d'identifier le propriétaire d'un vélo. Seule solution : faire graver son vélo en amont via le système Bicycode. Inscrit sur le cadre, le numéro à 12 chiffres permet l'identification du propriétaire grâce à un partenariat signé entre l'entreprise et les forces de l'ordre. « Le numéro est dans notre base de données du Fichier des objets volés et véhicules signalés. C'est le seul marquage vraiment efficace, comparé à un numéro de série qui, lui, ne sera consigné nulle part » poursuit le major. Sans ce numéro, moins de 2% des vélos retrouvent leur cavalier. Avec, les chances sont multipliées par cinq.

Reste que si le trombinoscope des vélos retrouvés semble être une bonne idée, le simple fait que l'on retrouve un Bicloo parfaitement identifiable au beau milieu des autres vélos nantais laisse entendre que la mission est remplie avec une certaine désinvolture. « Les vols de deux roues sont pris au sérieux par la Police Nationale, mais nous sommes plus sensibles aux scooters et aux motos » reconnaît le major Éric. En matière de circulation comme de sécurité des cyclistes, Nantes a encore une – très large – marge de progression.

 

Retrouvez le premier volet de notre grande enquête vélo. « Nantes et le vélo, ce qui grippe dans le pédalier ».