«Le gouvernement nous a laissé la Zad, nous, ce qu'on voulait, c'était la métropole », scande, bravache, une petite foule de manifestants, compacte et déterminée, en avançant sur le cours des 50-Otages. Nous sommes le mercredi 17 janvier 2018 au soir. L'annonce de l'enterrement définitif du projet d'aéroport du Grand Ouest est tombée le matin même de la bouche du Premier ministre et le pavé nantais se fait l’écho de la grande fête qui bat alors son plein au cœur du bocage, à une vingtaine de kilomètres de là.

Nantes et la Zad, la Zad et Nantes… En une dizaine d’années de lutte et d’occupations, des liens étroits se sont tissés entre la ville et les terres agricoles un temps promises au béton. « Nantes est la base arrière de la Zad et la Zad est la base arrière de Nantes », résume la sociologue Sylvaine Bulle, spécialiste de la violence politique et des contestations radicales. À mesure que la contestation s’enracinait à Notre-Dame-des-Landes, les 1800 hectares de terrain ont fini par constituer un « connecteur de luttes, une sorte de grand échangeur », estime la chercheuse au CNRS.

Devenu le symbole d’une lutte globale contre les dérives du libéralisme, de l’Etat policier et de l’agriculture intensive, NDDL a brassé large, se transformant en point de passage et lieu de rassemblement des « anti » de tous bords. Une « nébuleuse d'ultra-gauche » comme ont coutume de l’appeler les forces de l'ordre, parmi lesquels une partie d'autonomes résolus, anti-autoritaires, anarchistes, militants en quête d'émancipation par rapport à l'État, au patronat ou toute forme d'autorité.

La Zad, et après ?

Il n’en fallait pas plus pour qu’au cœur de la métropole nantaise se réveille une tradition anarcho-syndicaliste solidement ancrée mais un peu endormie. Comme le décrivait Mediacités début novembre, depuis les mouvements contre la loi Travail du printemps 2016, Nantes est redevenue une place forte des luttes politiques et sociales en France. La ville voit à nouveau défiler dans ses rues la frange la plus contestataire - et parfois violente - de sa population. Qui, après la victoire sur le terrain aéroportuaire, s'attache désormais à ouvrir de nouveaux fronts.

Depuis le début de l'hiver, le climat protestataire se cristallise autour de l'université, mêlant combat contre le plan étudiant du gouvernement au soutien à ceux qu'on appelle les migrants. La "prise" du bâtiment Censive, puis du château du Tertre, ont marqué le début du phénomène. Avec l'occupation de deux amphis, suivie de la fermeture d'une partie du campus la semaine dernière, la tension s'est encore accrue. Au point que le président de l'Université, Olivier Laboux, dénonçait vendredi dernier une « zadification » du campus.

Convergence des luttes

Si le terme peut sembler un peu fort, il correspond néanmoins à une certaine réalité. Minorité agissante, les autonomes multiplient les allers-retours entre la Zad et Nantes et tentent d'exporter en ville les techniques qui ont fonctionné dans le bocage. L'occupation des lieux, par exemple. Le commissaire Grégoire Chassaing, des services de police de Nantes, présent lors de l'évacuation de l'ex-école des Beaux-Arts, mi-novembre, évoque « l'ultra-gauche » et constate que cette tentative d'occupation fait « partie intégrante des actions de cette mouvance qui s'est déportée par la suite sur l'Université et le Château ».

Autre expérience tirée du succès de la coalition hétéroclite d'agriculteurs, de militants et d'activistes qui triompha à Notre-Dame-des-Landes: la nécessité de faire « converger les luttes ». En organisant la désormais traditionnelle « semaine des résistances », les animateurs de Nantes Révoltée ne disent pas autre chose:    

Ils renouent ainsi avec une vieille tradition nantaise. Comme on a coutume de le dire, c’est à Nantes, et en avril 1967, qu’a commencé mai 68, avec la révolte des étudiants de la fac, bientôt rejoints par les ouvriers des usines et même les paysans. Cinquante ans plus tard, cet exemple – quasi unique – inspire encore cette mouvance, marquée pêle-mêle par une volonté révolutionnaire, un idéal d'auto-gestion parfois teinté d'écologie, une hostilité envers la gentrification de la ville, l'héritage d'un « syndicalisme d'action directe »... Certains rêvent de rééditer l’exploit. En réunissant dans un front commun combat contre la réforme du code du travail, mouvement contre la sélection à l’université, soutien aux réfugiés/exilés et les plus radicaux des occupants de la Zad.

Des lieux partout à Nantes

Pour y parvenir, ils peuvent compter sur des réseaux solidement établis autour de lieux où se croisent les activistes de différentes tendances, dont Mediacités a établi la carte.
(Cliquez sur la carte et sur chacun des lieux pour découvrir leur description ainsi, pour certains, que quelques photos).

Voir en plein écran pour découvrir tous les lieux

Un exemple ? Le bar associatif La Dérive, implanté dans le quartier Dalby, à l’est de la ville. Tenu par un collectif rassemblé au sein d’une association revendiquant plus de 300 adhérents, le lieu « s’organise sur la base de l’autogestion », refuse « toutes formes de hiérarchie, de domination et de prise de pouvoir » et se revendique « autonome vis-à-vis de toute autorité, publique ou privée », expliquent dans une charte son association fondatrice, La java des bons enfants.

Là se croisent et se recroisent des cercles militants à la fois proches mais distincts. Les frites qu'on y sert ? Elles sont confectionnées à partir de pommes de terre produites sur la Zad. Les groupes de punk rock qui s’y produisent ? On les retrouve aussi bien dans le bocage, donnant des concerts à la Wardine, que dans les nombreux squats nantais ou au Château du Tertre occupé (voir carte). L’essayiste marseillais Alèssi Dell'Umbria vient y discuter de son dernier ouvrage ? Il était auparavant passé par le Taslu, la bibliothèque de la Zad…    

« L'autonomie est devenue un enjeu »

Même mélange de diversité et de proximité du côté des clients. On y trouve - bien sûr - les sans-papiers et leurs soutiens, qui occupent le Château du Tertre voisin et qui se servent de La Dérive comme plate-forme logistique. Mais pas seulement. « Certains appartiennent à d'autres associations, comme Things we say qui organise des concerts punk », détaille Marc, l'un des membres de La java des bons enfants. Une jeune femme, adhérente de La Dérive et d'Action Jeunesse Scolarisation, explique : « Nous avons monté une école hors les murs qui s'occupe de 70 mineurs étrangers isolés en situation de recours. Depuis septembre, une trentaine d'adhérents donnent des cours, de mathématiques par exemple, au lycée Guist'hau. »

Proximité culturelle et idéologique aidant, des lieux comme celui-ci favorisent les rapprochements des différents mouvements et tendances contestataires. Au point, comme le note Sylvaine Bulle, que « l'autonomie est devenue un enjeu, ce qu'elle n'avait jamais été depuis 40 ans ». De là à imaginer que puissent s’y développer les germes d’un mouvement de révolte unifié, équivalent à celui d’avril 1967 et mai 1968, il reste encore un sacré fossé à franchir. Que certains ont tenté de combler avec des parpaings, comme ceux posés par des militants devant une agence de la banque HSBC le 19 juin 2017, au lendemain du second tour des élections législatives. Une action revendiquée et assumée par la CGT qui aurait eu valeur de déclic chez certains autonomes.

Depuis, les manifestations de l’automne ont vu, au coup par coup, s’unir les cagoules des premiers rangs des manifs aux chasubles rouges et jaunes de la CGT. Mais « tout ça, c'était pour le spectacle », lâche un anarchiste croisé dans un squat. Bien sûr, l’abandon du projet d’aéroport a conforté la stratégie d’union des opposants au projet. Pourtant, déjà, l’avenir des terres et l’attitude à adopter face aux pouvoirs publics divisent cette coalition hétéroclite de paysans, d’écologistes et de militants radicaux d’extrême-gauche. Comme le dit Sylviane Bulle, « la convergence n'est pas ce qui caractérise l'autonomie, dont la stratégie se résume plutôt à : "penser, attaquer, construire" ». Tout un programme, pas forcément partagé par tous.

Nicolas Mollé
Journaliste depuis une vingtaine d'années, j'ai démarré mon parcours dans la presse professionnelle spécialisée dans l'industrie de la musique, dans un titre aujourd'hui disparu nommé Musique Info Hebdo aux Editions Larivière (Rock & Folk). J'ai aussi été pigiste pour des médias aussi variés que RFIMusique, Le Télégramme, Points de Vente, L'Echo de la Presqu'île, l'Hebdoscope, l'Excellent Maghrébin, Livres Hebdo, Rue 89, Concertlive.fr, Les Inrocks... J'ai été journaliste économique pendant cinq ans pour Le Journal des Entreprises du Morbihan (à l'époque où ce mensuel était intégré au groupe Le Télégramme). Mais j'ai aussi développé des aptitudes à l'interview et au reportage ainsi qu'à tous les formats journalistiques, de la brève à l'enquête, en passant par le portrait. J'ai vécu à Paris, Belfort, près de Vannes et désormais à Nantes, depuis 2014.