C’est une rue anonyme de la commune de Saint-Gilles, dans l’agglomération bruxelloise. Des immeubles de deux ou trois étages, quelques boutiques, beaucoup de cabinets d’avocats ou d’offices notariaux… Au numéro 7, une austère façade de béton et une porte vitrée, bordée d’un panneau en bois. Sous l’interphone muni d’une caméra, s’alignent les noms de 82 sociétés. Vous pensiez que le siège du FC Nantes se situait Route de la Jonelière, dans la verdure de la Chapelle-sur-Erdre ? Loupé. C’est ici, en Belgique, qu’il faut le chercher.

Depuis son arrivée aux manettes du club à l’été 2007, Waldemar Kita y a domicilié la holding qui détient le club : Flava Groupe. Une entreprise belge de conseil fiscal, BPO Tax & Accountancy, abrite la simple boîte aux lettres qui tient lieu de siège social à cette société détenue à 99,1 % par le businessman franco-polonais et à 0,9 % par son fils Franck Kita, actuel directeur général du FC Nantes. Comme le confirme une source au sein du fisc français, la holding est associée aux « liquidités personnelles » de Kita père. En clair, elle est rattachée à ses comptes en banque personnels.                    

Adresse de domiciliation de Flava Groupe, holding propriétaire du FC Nantes à Saint-Gilles, en Belgique / Capture Google Streetview

Interrogé par Mediacités, Waldemar Kita, qui se qualifie lui-même de « petit président » ou « d'épicier », confirme le montage. Sans expliquer sa nécessité. « J'habite en Belgique, je l'ai donc créé en Belgique. Ce n'est pas du tout pour des raisons fiscales. » A voir. L'homme d'affaire qui travaille pourtant principalement à Paris est effectivement exilé de longue date au Plat pays , où il a eu plusieurs adresses. A celle figurant depuis 2013 sur les documents comptables consultés par Mediacités, on découvre un étroit et discret immeuble de briques de la commune d'Uccle, avec un simple "Kita" scotché en orange sur la boîte aux lettres... Une domiciliation qui soulève des doutes jusqu'au sein de l'administration fiscale française. Volubile, Waldemar Kita préfère pourtant éluder le sujet pour revenir sur le chemin accompli depuis son rachat du FC Nantes. « J’ai tenu ma parole d’honneur, d’investir cet argent personnel pour sauver le club, le maintenir à haut niveau et qu’il marche bien. Mais ça suffit pas, ça suffit pas, il faut sûrement beaucoup plus. »                      

L'adresse de Waldemar Kita, à Uccle, en Belgique / Capture Google Street View

Fiscaliste de l'ONG belge Oxfam Solidarité, Johan Langerock est moins lyrique. « À la lecture des comptes, cela correspond à une structure financière franco-belge typique, très utilisée par de riches particuliers français pour échapper personnellement à la fiscalité hexagonale [l’impôt sur les plus-values et l’ISF notamment, ndlr] », décrypte-t-il.

Camoufler les pertes et contourner la DNCG

Au delà de cet intérêt fiscal très personnel, qu’est ce qui a bien pu pousser Waldemar Kita à utiliser une société belge pour contrôler le FC Nantes ? La volonté de contourner, au moins en partie, des règlements assez stricts qui régissent le football professionnel en France. Depuis 1984, en application de l’article L132-2 du Code du sport, la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG) veille à l’équilibre financier des comptes des clubs. « Elle vérifie notamment qu’un club qui accède sportivement à un championnat dispose des finances suffisantes pour y vivre pendant deux ou trois ans », résume Myriam Mincheneau professeure associée à l’Audencia Buisness School, spécialiste de la gestion des clubs de foot.

Conçue pour assurer l’équité sportive, cette régulation, de plus en plus pointilleuse, comporte cependant quelques failles. Dont une dans laquelle s’est engouffré Waldemar Kita : si les clubs sont bien soumis au contrôle du gendarme du football français, les holdings qui les détiennent sont en revanche exclues de son périmètre réglementaire d’inspection, comme le stipule l’annexe 1 de son règlement vers lequel la DNCG nous a renvoyé. Une nuance qui, à condition de posséder des rudiments d’ingénierie financière, ouvre quelques perspectives. Dont celle, comme l’a reconnu le gendarme financier du foot dès 2008, de permettre à l’actionnaire d’un club d’user et d’abuser des « abandons de créances avec clause de retour de meilleure fortune ». Que cachent ces termes barbares ? Rien moins qu’un tour de passe-passe financier, « très classique dans le foot » selon Myriam Mincheneau.

Lourdes pertes et retours de fortune

Cas pratique avec la SASP FC Nantes . Si l’on examine ses comptes, on s’aperçoit qu’au cours des premières années de la présidence Kita, le résultat net du club apparaît presque toujours proche de l’équilibre (à l’exception d’un trou de 12 millions d’euros lors de la saison 2011/2012, la troisième passée en ligue 2 après la relégation de l’été 2010). Une bonne nouvelle qui n’en est pas forcément une. Car dans le même temps, de lourdes pertes s’accumulent au niveau de la holding Flava Groupe : jusqu’à 55 millions d’euros en 2013. Un trou dont l’origine ne peut être que le FC Nantes, le club étant l’unique actif de la holding.                           

Extrait du bilan comptable de Flava Groupe en 2013

Pourquoi ? Marc Peltier, maître de conférences en droit du sport à l'université de Nice Sophia-Antipolis explique : « si la holding belge a eu des résultats franchement négatifs a une période, c’est qu’elle a prêté à la SASP, car les comptes du club ne devaient pas être très présentables à l’origine ». Myriam Mincheneau complète : « Les abandons de créances améliorent le résultat d’une SASP et avec la clause de retour à meilleure fortune, si un jour ça va mieux, [l’actionnaire] peut se faire rembourser. Ce qui n’est pas possible avec une augmentation du capital social par exemple, qui en plus n’a pas d’impact sur le résultat. »                          

Pour mieux comprendre justement, étudions par exemple les comptes de la saison 2008-2009. Cette année là, le FC Nantes affiche un résultat net de -0,63 millions d’euros. Pas de quoi faire frémir un inspecteur de la DNCG, donc. Sauf que le chiffre est trompeur. En réalité, le résultat d’exploitation du club après transferts (la différence entre ce qu’il a réellement gagné et réellement dépensé) est à -19,89 millions d’euros, soit le plus mauvais depuis dix ans. Pourquoi une telle différence ? Parce qu’entre les deux une manne providentielle et salvatrice de 19,82 millions d’euros est tombée à la ligne « résultat exceptionnel autres ». Parallèlement les comptes de la holding Flava Groupe font état de 19 millions d’euros de charges exceptionnelles... Six années durant, et jusqu’en 2013, ce système de vase communicants a permis d’obtenir les validations successives des comptes par la DNCG.

Sans que cette dernière ne soit totalement dupe, comme en témoignent les tensions initiales entre ses membres et le président nantais. « Ils m’ont pris pour un bandit », vitupérait Waldemar Kita à l’issue de l’une de ses premières auditions . « Parce que je n’étais pas un milliardaire et que j’étais seul à investir de l’argent, tout le monde me regardait comme une bête de foire », se justifie t-il. « Quand j’ai acheté le club, on m’a demandé 20 millions d’euros de garanties bancaires personnelles en plus, sinon c’était la rétrogradation en CFA… Aujourd’hui, il y a des clubs en grande difficulté [le LOSC notamment, ndlr] maintenus en Ligue 1 et on ne leur a pas demandé ça. »                

Le temps de la remontée de dividendes

Les relations Kita / DNCG ont beau être encore parfois houleuses, le contexte a changé aujourd’hui. Depuis 2014, le mécanisme fonctionne… dans l’autre sens. « Une grosse somme de dividendes a été remontée au niveau de la holding », éclaire Isabelle Richelle, du Tax Institute de l’Université de Liège. En 2016, elle affiche un résultat net positif de 8,2 millions d’euros. Soit, à peu de choses près la différence entre le résultat d’exploitation (8,958 millions d’euros) de la SASP FC Nantes et son résultat net (0,5 millions d’euros). Une différence que l’on retrouve dans les comptes de la holding comme « résultat exceptionnel ».

 

Après avoir longtemps financé le FC Nantes via Flava Groupe, Waldemar Kita essaierait-il de rentrer dans ses fonds ? Lorsqu'on lui pose la question, le principal intéressé ne conteste pas cette remontée d’argent depuis les caisses du club jusqu’à celles de la holding. Mais soutient avec énergie qu’ils sont bien destinés au premier et non à se rembourser. « Dans ma [holding], j’ai des dividendes que je n’ai pas touché et je n’y touche pas. Je préfère laisser l’argent pour le FC Nantes, pour investir. J’ai dépensé 15 ou 16 millions au mercato du mois d’août l’année dernière. »

Quand le fisc s'en mêle

La domiciliation de la holding et les mouvements d’argent très rapides entre les deux entités présentent d’autres avantages. D’abord, celui de pouvoir faire traîner en longueur certains paiements conflictuels. Selon nos informations, un huissier mandaté pour saisir des sommes sur les comptes français du club dans le cadre d’un contentieux, a eu une drôle de surprise : « Sur les quatre comptes du club, de mémoire, il n’y avait que quelques milliers d’euros ». Ce qu’il a pu constater à plusieurs reprises. Autre avantage : celui d’échapper pour partie à la fiscalité française. Dans l’Hexagone, en effet, l’impôt sur les sociétés est calculé sur le résultat net. Résultat, la SASP FC Nantes en paye très peu, voire pas du tout depuis quatre ans, alors que le club gagne de l’argent. « Clairement, ça n’est pas le fisc qui profite (des bons résultats du club, ndlr) mais la holding », tranche Marc Peltier.

Entre Waldemar Kita et l’administration fiscale, les relations sont d’ailleurs tout aussi compliquées qu’avec la DNCG. Comme le révèle Mediacités, ses trois premières années de gestion du club (de 2007 à 2010) sont sous le coup d’une procédure de redressement fiscal, singulièrement pour « des rappels en matière de cotisation minimale de taxe professionnelle ». Ceux-ci sont consécutifs à la « réintégration » par l’administration dans les comptes de la SASP FC Nantes de 26,6 millions d’euros « d’abandons de créances (…) avec clause de retour à meilleure fortune » de sa holding Flava Groupe. En clair, ce n’est pas directement le montage belge qui est contesté mais la modification de la compatibilité du club induit par les prêts et donc du montant à régler de la taxe professionnelle.

De son côté, Waldemar Kita avance que « tous les clubs » sont dans cette situation et « pas que Nantes ». Malgré nos recherches, nous n'avons pas trouvé de jurisprudence analogue concernant un autre club de football. Le redressement a été confirmé par la Cour administrative d’appel de Nantes, le 16 février 2017. Selon nos informations, un recours devant le Conseil d’État pourrait être formé par les avocats des Jaune et Vert. Un fin limier du fisc, qui suit le dossier, enrage que sa hiérarchie n’aille pas plus loin : « Je suis étonné que rien de plus n’ait été fait sur ce dossier à Paris depuis tout ce temps ».

La Beaujoire, le stade du FC Nantes que Waldemar Kita aimerait remplacer par un nouvel équipement, le Yellopark / Creative Commons

YelloPark, pour gagner -durablement- de l'argent ?

Malgré ces ennuis, la pelouse reste nettement plus grasse chez nos voisins belges. Elle l’est même d’autant plus maintenant que le club a renoué avec une bonne santé financière. « S'il a créé une holding en Belgique et qu’il est résident en Belgique, il ne paye plus d’ISF et ne payera pas de taxes sur les plus-values lors de la cession d'actions ou de titres », explique Isabelle Richelle, du Tax Institute de l’Université de Liège. Un mécanisme dérogatoire, qui additionné à de nombreux autres (16 pour être précis), classe le Plat Pays en deuxième paradis fiscal européen pour les entreprises et 19e mondial , selon deux rapports détaillées de l’ONG Oxfam.

Du côté de Bruxelles, dans les bureaux de l’hébergeur de la holding, BPO Tax & Accountancy, personne ne dit d’ailleurs connaître le FC Nantes, encore moins Monsieur Kita. On se réfugie derrière la « confidentialité et la protection du client ». Pourtant, une petite sœur de la holding Flava Groupe est venue compléter le portefeuille de sociétés du bureau de conseil fiscal, le 4 décembre 2016. Son nom ? Flava Immobilière avec en actionnaire unique Waldemar Kita. Elle posséderait – mais ne financerait pas – 50 % du futur Yello Park, avec le groupe d’immobilier nantais Réalités pour les 50 % restants .                          

Ultime pirouette pour retomber sur ses pattes, financièrement et médiatiquement ? « Il n’y a pas de bénéfice à dégager par l’activité directe d’un club de football en France, explique Marc Peltier, universitaire spécialiste de leur gestion. En revanche, on peut gagner de l’argent grâce à l’image ou à des activités périphériques, comme l’immobilier. Le projet de construction d’un nouveau stade est en ce sens, un coup assez classique. »

 

Après les transferts dispendieux, retour à la formation

Une septième place en Ligue 1, un projet de nouveau stade – enfin soutenu par la Ville de Nantes – et des indicateurs financiers dans le vert. En apparence, tout va bien pour le FC Nantes version Waldemar Kita. Pourtant en 2013, la holding qui détient le club affichait un trou de quasiment 55 millions d’euros. Pourquoi ?

Sous sa présidence débutante, achats tous azimuts sur le marché des transferts et salaires élevés s’accumulent avec en apothéose Stefan Babović, le « Messi(e) des Balkans » rebaptisé « et si des Balkans ». Acheté 2,5 millions d’euros à l’OFK Belgrade, il ne jouera qu’une trentaine de matches en Jaune et Vert. Lors de sa seule saison complète, en 2008-2009, 44 footballeurs sont sous contrat professionnel et la masse salariale du club est quasiment un tiers plus lourde qu'aujourd’hui. Ils seront 45 la saison suivante (2009-2010) pourtant disputée... en Ligue 2. « Quand vous avez des entraîneurs qui ne veulent pas se servir du fruit d’années de travail au centre formation, vous êtes obligé d’acheter des joueurs », justifie Waldemar Kita.

« À l’époque, Kita pouvait dépenser beaucoup sur un joueur, parce qu’il le pensait bon et qu’il allait pouvoir le revendre plus cher. La vérité, c’est qu’il n’y arrive pas », tranche un recruteur, qui le côtoie régulièrement. Un calcul de 20 minutes Nantes, que Mediacités a complété, confirme cette analyse : sur dix ans, 45 millions d’euros ont été dépensés par le club pour faire venir 81 recrues et cinq d’entre-elles, seulement, ont été revendues plus cher que leur prix d'achat. Pour un total 5 millions d’euros...

D’où un changement de stratégie. « Aujourd’hui, Kita fait remonter de l’argent à la holding Flava Groupe uniquement par le biais de la vente de joueurs formés au club qui restent un ou deux ans en pro », avance ce même recruteur. Après Georges-Kevin N'Koudou, Jordan Veretout, Hamine Arit, par exemple, – 20 millions d’euros à eux trois – le prochain sur la liste semble être Valentin Rongier ; le capitaine Léo Dubois partant en fin de contrat.

À ces ventes, s’ajoutent les indemnités de formation, fixées par le FIFA. Selon l’Observatoire du football CIES, le FC Nantes détient actuellement la 11e place ex-aequo (3e ex æquo en France) du classement des meilleurs clubs formateurs en Europe. « 75 gamins au centre de formation, ça nous coûte 6 millions d’euros par an, pointe Waldemar Kita. Les transferts qu’on fait ensuite, ce sont des petites sommes à ce niveau-là. »

 

 

Découvrez la semaine prochaine la suite de notre enquête sur Waldemar Kita et le FC Nantes. 

 

Pour cette série d’articles consacrés à Waldemar Kita, nous avons enquêté pendant quasiment un an et sollicité ou rencontré une cinquantaine d’interlocuteurs. Au-delà du simple volet sportif du FC Nantes, la complexité financière et juridique des circuits utilisés autour a demandé de la prudence, des vérifications ainsi que beaucoup de temps, à nos interlocuteurs et à nous-mêmes. Nous avons sollicité l’homme d’affaires franco-polonais pour un entretien à Paris dès le 8 janvier dernier. Son assistante nous a rapidement répondu : « Cela ne va pas être possible, du moins pour l'instant. » Nous avons donc patienté avec de multiples relances, jusqu’à ce qu'une date et une heure soit sur le point d’être trouvée le 18 mars. Retournement de situation le lendemain. On nous indique que Waldemar Kita « ne souhaite pas donner suite à cette demande [car] il a déjà répondu à de nombreuses reprises à ces questions qui sont, qui plus est, très personnelles. » C’est finalement par téléphone que nous avons joint Waldemar Kita, qui a accepté de répondre à nos questions pendant près de 30 minutes.

Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.