Les citoyens l’ignorent souvent et les élus font tout pour l’oublier, mais les machines qui font la fierté de la cité des Ducs n’étaient, à l’origine, pas du tout nantaises. La compagnie Royal de Luxe, qui les a mises à la mode, a été créée à Aix-en-Provence en 1979. Elle n’est arrivée à Nantes que dix ans plus tard, après un détour de plusieurs années par Toulouse. En 1989, la métropole occitane lui refusant son soutien financier, Royal de Luxe accepte une proposition de la ville de Nantes, qui met à sa disposition un hangar de 10 000 mètres carrés. Déjà intronisé "pape de la culture" locale par la grâce de Jean-Marc Ayrault,  Jean Blaise avait bien perçu le potentiel de la troupe.                        

Histoire ancienne ? Pas tout à fait. Près de trente ans après cet épisode fondateur, tous ses acteurs - ou presque - sont encore aux manettes. Et les liens qu’ils ont tissés à l’époque semblent expliquer un certain nombre de pratiques curieuses, concernant l’emploi des fonds publics, aujourd’hui, à Nantes.

> Retrouvez le premier volet de notre enquête : Derrière le succès artistique, la lourde facture des Machines de l'île

Bien sûr, Royal de Luxe n’est plus vraiment concernée. Toujours dirigée par son fondateur, Jean-Luc Courcoult, la compagnie qui a créé la saga des géants se porte bien. Mais elle n’est plus LA star, sur la métropole. Cette place est désormais occupée par deux de ses anciens animateurs, Pierre Orefice et François Delarozière.

Le premier est plutôt un gestionnaire. Il a été l’administrateur de Royal de Luxe de 1985 à 1989. Le second est essentiellement un créatif. On lui doit notamment les dessins de l’Éléphant, du Carrousel des mondes marins, du dragon Long Ma, et ceux du futur Arbre aux hérons. Les deux hommes se connaissent, se pratiquent et se complètent depuis un quart de siècle. S'ils se partagent contractuellement des droits de propriété intellectuelle sur les Machines, ils pourraient aussi revendiquer la paternité d’un ingénieux alambic qui transforme des fonds publics en fonds privés, en toute opacité. Mode d’emploi.                        

Francois Delaroziere (chemise rouge) et Pierre Orefice, co auteurs des Machines de l'ile, ici dans la structure du projet de l'arbre aux hérons / Photo: Andia

Répartition des tâches

Pierre Orefice est directeur d’une entité nommée « Les Machines de l’île ». C’est une branche de la société publique locale (SPL) « Le Voyage à Nantes », poids lourd de quelque 300 salariés, chargé du tourisme et de l’animation culturelle sur la métropole. Le Voyage gère deux sites majeurs, le château des Ducs de Bretagne et la Galerie des Machines (84 salariés). Une SPL, par définition, est une structure publique, avec ce que cela suppose de formalisme. Elle est soumise à des règles strictes de transparence et de mise en concurrence.                        

Là où l’affaire nantaise se corse, c’est que François Delarozière, de son côté, n’est pas salarié des Machines de l’Ile, ni du Voyage à Nantes. Il est à la tête d’une association loi 1901, nommée en toute simplicité « La Machine ». Elle est basée à Nantes et à Tournefeuille, à la périphérie de Toulouse. Depuis 2011, « La Machine » ne publie plus ses comptes (et elle a laissé sans réponse nos – nombreuses - demandes d’interview). Il n’est donc pas possible de savoir combien elle est rémunérée pour ses créations et pour leur entretien.

Un point, en revanche, est bien établi : entre Pierre Orefice, le patron des « Machines de l’île » et François Delarozière, l’inventeur des attractions, les négociations se jouent dans la cordialité et l’estime réciproque. Les deux amis fixent ensemble le format et le prix que la société publique dirigée par le premier (et donc la collectivité) paiera à l'association du second. Une situation dont Morgan Airiau, délégué général de la SPL Le Voyage à Nantes semble s’accommoder sans difficulté : « Je ne peux imaginer que Pierre Orefice et François Delarozière ne parviennent pas aux tarifs les plus équitables pour la Métropole comme pour La Machine ». Le bras droit de Jean Blaise fait d’ailleurs valoir que la Chambre régionale des comptes, qui a publié fin 2017 un rapport sur le Voyage à Nantes, a « examiné des centaines de factures », pour conclure à une « saine gestion ».

La magie de l’exception culturelle

Exact, à deux nuances près. D’une part, la Chambre a critiqué l’opacité des liens entre la SPL et l’association (voir plus bas). D’autre part, les magistrats auditeurs étaient limités dans leurs critiques, car ils se trouvaient confrontés à un cas classique de copinage légal, relevant de « l’exception culturelle ». En effet, comme les créations de la Machine relèvent de l’Art, leur achat n’est pas soumis aux règles habituelles de mise en concurrence en vigueur dans les marchés publics. Si une collectivité veut rénover un square, par exemple, elle doit passer par une procédure d’appel d’offre, dès lors que le marché dépasse 25 000 euros. Les entreprises déposent un dossier, comprenant un devis, et le mieux-disant est retenu. Mi-avril 2018, la ville de Nantes a ainsi une cinquantaine de procédures en cours, pour la rénovation de la Basilique Saint-Donatien, la modernisation du centre de chorégraphie national de Nantes ou l’achat de produit de dératisation !                        

En revanche, si la collectivité souhaite mettre une sculpture dans le square en question, elle est libre de la commander à qui bon lui semble. Les concours ou les appels à proposition sont possibles, mais non obligatoires, car on est dans le domaine artistique.

Le Carrousel des mondes marins sur l'ile de Nantes / Photo: Fab5669 - Creative Commons

Artistique et créatif, l’Éléphant, l’Araignée ou le Carrousel des mondes marins ? Indéniablement ! Et il ne viendrait à personne l'idée de le remettre en cause. Mais sont-ils uniquement artistiques ? On peut se poser la question. L'élaboration de ces attractions recèle en effet une bonne part de gros œuvre. Pour le Carrousel, la SPL Voyage à Nantes a passé au total 18 marchés portant sur 8 millions d’euros. L’association « La Machine » en a raflé près de la moitié (3,8 millions d’euros). « La base en béton et les bâtiments annexes ont été alloués à des sociétés de BTP par la voie ordinaire, sans exception culturelle, s’empresse de préciser Morgan Airiau. Et il en ira de même pour l’Arbre aux hérons, bien entendu ».

Admettons. Restent les machines elles-mêmes. Dans leur prix de vente, que pèsent les solutions techniques achetées toutes préparées, comme les vérins hydrauliques, les pompes, le câblage, etc ? Probablement beaucoup. Les comptes de la machine disponibles pour 2009 et 2011 montrent que les achats représentent plus du tiers du chiffre d’affaires de l’association : 1,3 million en 2011, pour 3,3 millions d’euros de CA. Ce n’est peut-être pas un montage délibéré mais les faits sont là : par la combinaison de l’amitié Orefice/Delarozière et de l’exception culturelle, la métropole nantaise paye sans négocier des équipements finalement banals, même s’ils sont artistiquement agencés.

En tant qu’association, La Machine travaille avec qui elle le souhaite. Elle n’est pas obligée de mettre ses fournisseurs en concurrence. En réalité, elle fait même le choix exactement inverse, créant un club d’entreprises fidèles partenaires. Ses membres : DMF France (hydraulique), Dintec (bureau d’étude en motorisation), Festool (outillage), SFCMM et Kloeckner (éléments en métal)…

Le choix du favoritisme

Une péripétie récente suggère que ce montage peut dégénérer. A l’automne dernier, il a été décidé de remplacer le moteur diesel de l’Éléphant par un moteur hybride de 120 chevaux. Coût de l’opération, 700 000 euros, dont 413 000 pour le moteur lui-même et ses batteries. Fournisseur, Dintec, entreprise de Chantenay qui avait déjà fourni le moteur hybride du dragon Long-Ma et qui travaille avec la Machine depuis 2009. Totalement excessif, avait estimé le blogueur Sven Jelure, seule voix nantaise à trouver l’addition salée. Vérification faite, c’est effectivement beaucoup. Comme l’expliquait l’ambassade de France en 2014, à l’occasion de la présentation de Long Ma en Chine, le moteur du dragon « s’apparente au type de moteur nécessaire pour le fonctionnement d’un bus de ville ».

Long Ma, le cheval-dragon des Machines de l'île / Photo Wikipedia Common - Lionel

Les deux animaux pèsent quasiment le même poids (45 tonnes pour le dragon, 50 pour l’éléphant) et leur motorisation sont très similaires. Dans les deux cas, il s’agit d’hybride diesel-électrique, de marque Perkins, dont Secodi, la maison mère de Dintec, est le distributeur en France. Un générateur diesel de quelque 140 kw est relayé par deux moteurs électriques. De la très bonne ingénierie (décrite dans ce document en allemand) mais rien de révolutionnaire. Chez un constructeur comme Heuliez, on peut acheter un bus hybride complet pour 413 000 euros, dont la moitié pour le système de propulsion, qui affiche des performances nettement supérieures à celles requises pour mouvoir l’Éléphant ou le Dragon. Impossible d’affirmer que le moteur a été payé 200 000 euros trop cher. La vraie question est plutôt de savoir si « La Machine » peut prouver qu’elle l’a acquis au prix du marché.

La fin d’un cycle

« De l’Araignée à Long Ma, Nantes Métropole a âprement négocié et négociera encore pour l’Arbre aux Hérons », assure Morgan Airiau. Un point de vue que ne partage pas Julien Bainvel, conseiller métropolitain LR. « C’est le flou artistique sur les aspects financiers. Il faut que La Machine publie ses comptes ». C’est d’ailleurs une obligation légale, pour toutes les associations dépassant les 153 000 euros de subventions annuelles , seuil que « La Machine » a probablement dépassé de nombreuses années. Car « La Machine » est à la fois fournisseur privilégié et bénéficiaire de subventions, vis-à-vis de Nantes Métropole. Selon Julien Bainvel, « on est à la fin d’un cycle. Pierre Orefice et François Delarozière ont fait un travail remarquable, tout le monde en convient, mais la mise en concurrence est une question qu’on ne peut plus éviter. Nous avons des concepteurs talentueux, mais la conception et la réalisation sont deux choses distinctes, qu’on ne peut traiter séparément. Un architecte ne construit pas les bâtiments qu’il dessine. Quand on atteint un budget de 35 millions, comme pour l’Arbre aux hérons, l’exception culturelle pose problème. »                       

Les élus toulousains ne se sont pas posés autant de questions. La ville rose vient en effet de confier à François Delarozière l’animation de la Halle aux mécaniques, dans le quartier de Montaudran. Les statuts de l’association « La Machine Toulouse » ont été déposés le 23 mars 2018, en préfecture de Haute-Garonne. Toulouse Métropole engage 950 550 euros pour l’aménagement de la Halle, auxquels s’ajoute une aide annuelle de 577 000 euros versés à « La Machine » en sa qualité d’exploitant, pendant dix ans ! Le tout sans mise en concurrence préalable et sans appel à proposition alternative, « compte-tenu de la spécificité du projet artistique », précise une délibération du conseil de métropole du 15 décembre. Une spécificité toute relative : le projet de machine dénommée Minotaure mis en avant par François Delarozière ne surprendra sans doute pas énormément les Nantais...

Arrivée sur les bords de Loire en 1989 parce que le Maire Dominique Baudis lui refusait ses subventions, la Machine revient en force en 2018 au bord de la Garonne, Toulouse ayant signé un chèque conséquent. Peut-on vraiment gérer des millions d’euros et des projets de grande envergure dans deux métropoles françaises de premier plan, sans un minimum de transparence financière, à l’abri de toute concurrence ? Grâce à l’exception culturelle, c’est légal. Mais est-ce vraiment normal ?

Les critiques de la Chambre régionale des comptes

« Définition imprécise des prestations » de marché passé avec La Machine, « absence de contrats écrits pour des prestations qui lui ont été confiées », « coût individuel des œuvres » inconnu, flou sur « leurs modalités de réalisation »… Le rapport de la CRC n’est pas incendiaire concernant La Machine, mais il faut tenir compte du fait que l’association n’était pas dans le périmètre de l’audit. C’est, en théorie, un simple prestataire. La Cour l’a abordé sur la base de 107 factures, trouvées dans les comptes de la SPL.

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