Les cambrioleurs du musée Dobrée n’y songeaient pas. Mais en dérobant l’écrin du cœur d’Anne de Bretagne (retrouvé une semaine plus tard) dans la nuit du 13 avril dernier, ils n’ont pas simplement fait trembler les habitants des cinq départements de la Bretagne historique. Mais aussi réveillé une querelle vieille de près d’un siècle entre la ville et le département…

C’est à Jean-Louis Jossic que l’on doit la réouverture des hostilités. Furieux que ce joyau si symbolique ait échappé à la vigilance du conseil départemental, propriétaire du musée Dobrée, le leader du groupe Tri Yann demande à ce qu’il revienne entre les mains de la municipalité de Nantes, son propriétaire légitime selon lui. « Il ne doit pas continuer à être [gardé] dans des conditions pareilles, explique-t-il. Il n'y a plus aucune raison valable pour que la ville de Nantes ne réclame pas ses droits » sur cet objet. C’est en tout cas l’objet du courriel qu’il a envoyé cette semaine à Johanna Rolland et de l'entretien qu'il a accordé à Mediacités.

> Écoutez l'intégralité de l'interview de Jean-Louis Jossic

La propriété de la ville selon une étude de 2006

Sur quoi s’appuie l’ancien adjoint à la culture de Jean-Marc Ayrault ? Il confie à Mediacités qu'une étude juridique commandée par la mairie de Nantes en 2006, qui atteste que la ville est bien propriétaire du fameux écrin et qu’elle l’emporterait en justice s’il lui venait l’idée d’en réclamer la rétrocession au département, son dépositaire depuis 1819.

En 2007, la ville a d’ailleurs bien failli passer à l’acte. Pour l’ouverture du musée d’histoire de Nantes au château des ducs de Bretagne, elle demande au département d’y présenter l’écrin. Le Conseil Départemental accepte. « A ce moment là, nous nous sommes posés la question de le garder au château », avoue Yannick Guin, l’adjoint chargé de la culture de l’époque. Il y a eu des échanges de lettres, très directes, entre Jean-Marc Ayrault et Patrick Mareschal, le président du Conseil Départemental. Finalement, nous avons convenu d’un compromis politique, pour une bonne entente entre la mairie et le département. »

Les récentes mésaventures du joyau pourraient-elles changer la donne ? Pas forcément. « Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est l’état du reliquaire, répond, lapidaire, la maire de Nantes. Je n’en dirais pas plus. » Il semble que ni Johanna Rolland, ni Philippe Grosvalet, l’actuel président du Conseil Départemental, ne souhaitent faire voler en éclat « le compromis politique » scellé par leurs prédécesseurs. Mais que se passerait-il en cas de changement de couleur politique ?

Les silences de l’État

Quoi qu’il en soit, le Département n’a, pour l’instant, pas le cœur à négocier. Selon lui, l’écrin n’appartient d'ailleurs pas à la mairie, mais à l’État. Celui-ci aurait délégué sa présentation à la société d’archéologie devenue départementale en 1860. Le Conseil départemental se considère donc encore aujourd’hui titulaire du droit d’utilisation de l’œuvre et prévoit d’ailleurs de le mettre en valeur avec une scénographie particulière lors de l’ouverture au public du nouveau musée Dobrée en 2021.

L’État, quant à lui, refuse tout simplement de se mouiller dans cette querelle nantaise. Contactée par Mediacités, la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) se contente de rappeler que l’écrin « fait l’objet d’un dépôt de l’État au musée Dobrée, musée de France. En tant que dépositaire, le musée a la responsabilité du reliquaire ». Mais pas question de confirmer clairement que l’État en est propriétaire. D’ailleurs, cet objet funéraire d’orfèvrerie du XVIe siècle n’est ni classé ni inscrit.

Des historiens catégoriques

Les historiens, eux, ont tranché. Spécialistes de la Bretagne, Alain Croix et Didier Guyvarc’h, racontent que l’objet appartient bien à la mairie qui l’a délaissé au cours du XVIIe siècle. En 1886, le Conseil Municipal accepte la présentation de l’écrin au musée départemental de l’Oratoire, puis au musée Dobrée en 1896, qui le conservera jusqu'à aujourd'hui, malgré les nombreuses demandes de la municipalité au siècle passé. Il faut dire que, pour l'établissement départemental, cette pièce est une question de survie. « Elle représente même son seul intérêt majeur », explique Didier Guyvarc’h.     

Pour éviter de déterrer la hache de guerre, Johanna Rolland et Philippe Grosvalet pourraient faire le choix de la complémentarité : une présentation au château jusqu’à l’ouverture du musée Dobrée de Nantes en 2021. A moins de respecter scrupuleusement les dernières volontés de la Duchesse Anne de Bretagne, qui avait exigé que son cœur repose avec les dépouilles de son père et sa mère dans le tombeau qu’elle leur a fait édifier. Tombeau qui se trouve à présent dans la cathédrale de Nantes...

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).