Nous sommes à la fin de l’été 1998, sur les paisibles bords du Lac Léman. Jean-François Kurz préside aux destinées du Lausanne-Sports (LS) depuis trois saisons. Vieux de plus d’un siècle, le club vaudois est plutôt en bonne forme. Depuis que ce banquier d’affaires helvète en a pris la tête, une coupe de Suisse est même venue garnir l’armoire à trophées.                            

Mais Jean-François Kurz veut passer la main. Et il a des vues sur un potentiel repreneur , opticien-optométriste de formation, répondant au nom de Waldemar Kita. Après diverses expériences chez des fabricants de lentilles de contact, ce dernier a cofondé, en 1987, les Laboratoires Cornéal, dont l’usine principale se situe à Pringy (Haute-Savoie), à 30 kilomètres au sud de la frontière suisse. Au plus fort de son succès, quelques 350 salariés y travailleront réalisant 54 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel.

Cela tombe bien : entrepreneur prospère, Waldemar Kita affiche aussi un CV de passionné de foot. Dans les années 1970-1980, il a évolué comme attaquant « teigneux » et « gagneur » en Division d’honneur à la Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne) et aurait passé un diplôme d’entraîneur, en Pologne. Surtout, il meurt d'envie de devenir propriétaire d’un club de football . Le FC Nantes, déjà, venant tout juste de retoquer son offre de rachat, il s'intéresse désormais à l'équipe suisse. Pourquoi une telle obstination ? « Parce qu’on est des fous ! répond aujourd’hui le président et propriétaire des Canaris. Au départ, on pense qu’on va pouvoir faire les choses simplement. Après on s’aperçoit que c’est beaucoup plus difficile que ça, qu’il faut du temps. »                           

En septembre 1998, tout reste encore simple. La vente du Lausanne-Sports se conclut sans à-coups. Même si son montant officiel n’a jamais été dévoilé, on évoque alors une somme de 1 million de francs suisses (620 000 euros d’aujourd’hui). Au début de l’aventure, les propos comme les projets du nouveau propriétaire séduisent les locaux. Une standing-ovation lui est même réservée lors de sa première assemblée générale. « Quand Kita est arrivé à Lausanne, le club avait un statut d’association. Il y avait un président qui cherchait un successeur et tout se passait plutôt bien pour les joueurs comme la structure » se souvient Bernard Jaton. Ancien footballeur, passé par l’Union Sportive suisse de Paris (France) et Vevey-Sport (Suisse), ce dernier est alors président de l’association Lausanne-Sports. Il travaillera aux côtés de Waldemar Kita quatre ans durant.

«Qui paye commande »

« Sur le plan sportif, rembobine Bernard Jaton, on a eu de très belles années. On a gagné à nouveau la coupe suisse [en 1999]. On a atteint les seizièmes de finale de la Coupe de l’UEFA , battus par Nantes d’ailleurs, qui cette année-là [2000, ndlr] est devenu champion de France. Avec Waldemar, on a aussi créé une structure de formation qui peut aujourd’hui encore accueillir une trentaine de jeunes sportifs… »

 

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Seulement voilà : dès qu’on l’interroge sur ses relations avec ce propriétaire omniprésent et omnipotent, qui va jusqu’à s’asseoir sur le banc de touche pendant les matchs, Bernard Jaton devient d’un coup beaucoup moins élogieux. Il se souvient d’un « homme autoritaire » avec comme mantra « qui paye commande ». « Kita nous avait toujours dit, "si je pars un jour, je ne laisserai jamais le club en difficulté", soupire-t-il. On a été naïfs. On s’est laissés séduire et manipuler ».

Si l’ancien dirigeant a aujourd’hui la dent si dure, c’est que l'homme d'affaire franco-polonais n’a pas tenu sa promesse. Lorsqu’il tire sa révérence à la fin du printemps 2001, le club est endetté à hauteur de 3 millions de francs suisses (1,8 millions d’euros d’aujourd’hui). Deux ans plus tard, il sera rétrogradé administrativement, avant d’être mis en faillite.                            

« C'est Kita qui décidait »

Pour comprendre les raisons de cette descente aux enfers, il faut remonter aux sources du montage financier – formellement légal – élaboré lors de la reprise du Lausanne Sports. On y trouve d’un côté l’association Lausanne-Sports dirigée par Bernard Jaton, titulaire de la licence sportive. Et de l’autre, la SA Lausanne-Sports, propriété à 98 % de Waldemar Kita, que ce dernier présidera jusqu’au 21 mars 2002, soit neuf mois après son départ officiel de Lausanne.

« On travaillait ensemble mais c’est Kita qui décidait, poursuit le Vaudois. C’est lui qui engageait les joueurs et fixait les salaires. Même si juridiquement les droits appartenaient à la société anonyme, les joueurs restaient sous contrat avec l’association. C’est elle qui en était l’employeur ». Et réglait donc seule les salaires qui grève alors à 60 % les 12 millions de francs suisses (15,4 millions d’euros) de budget du club.

Mais ce n’est pas elle qui touchait les revenus tirés des transferts. Et si en la matière la politique du club a parfois laissé les observateurs sportifs dubitatifs , la cinquantaine de mouvements de joueurs effectués durant la période dégage quelques 17 millions de francs suisses (10,5 millions d’euros) de recettes. Tous portés au crédit de... la société anonyme détenue par Waldemar Kita.                            

> Retrouvez le premier volet de notre enquête : Waldemar Kita, sa holding belge et l'argent du FC Nantes.

En mai-juin 2001, lorsqu’il claque la porte du club, Waldemar Kita serait donc parti avec en poche les plus-values réalisées. Ce qu’il niera plus tard à la Télévision suisse romande et qu’il continue de nier aujourd’hui auprès de Médiacités : « C’est pas moi, c’est les dirigeants suivants. Quand j’ai laissé la société avec de l’argent je leur ai dit :"ne dépensez pas ça car je suis plus au club", qui était qualifié en coupe de l’UEFA. Mais ils ont dépensé l’argent à droite à gauche et se sont mis dedans. Mais ne vous inquiétez pas, l’enquête a été faite car on m’a attaqué de tous les côtés. »

Restent les faits : sain à son arrivée, le club se retrouve à son départ lourdement endetté. Au bout de deux ans d’une lente agonie, il sera contraint à la faillite, le 20 mai 2003. « Il m’a laissé dans une grosse merde », déplore Bernard Jaton.

Avant Vivacy, la tumultueuse aventure Cornéal

Dans l’intervalle, Waldemar Kita s’est attaqué au rachat, finalement avorté, de l’OGC Nice . Quinze après, les supporters lausannois, eux, n’ont pas oublié. À Annecy-le-Vieux, en marge d’un match amical contre Lausanne l’été dernier, des fans du LS s’en sont même pris verbalement à l’actuel président du FC Nantes.                            

Des mauvais souvenirs de cette période, les fans de football ne sont pas seuls à en avoir. Rencontré lors de notre enquête, un autre acteur en ressasse, lui aussi. Son nom : Robert Milej. Polonais d’origine, cet ancien journaliste est devenu un proche de Waldemar Kita dans les années 1990. « On avait une grande osmose, raconte-t-il. Il me disait d’ailleurs souvent en polonais, « tu es mon grand-frère ». Kita propose donc tout naturellement à son "grand-frère" une place comme attaché de presse et « homme à tout faire » dans sa société Cornéal SA.

« Mon travail consistait surtout à préparer l’entrée en bourse de l’entreprise. Nos rapports étaient très bons ». Mais au fil des années, les choses se sont dégradées, notamment lorsque « il aurait fallu informer nos actionnaires, nos investisseurs et la presse spécialisée sur les problèmes que nous avions avec nos produits et nos ventes. A ce moment là, Waldemar Kita me disait "tu ne fais rien, tu fais ce que je te dis". »

> Retrouvez le second volet de notre enquête : Gonflements de pénis, jets privés, etc. Les bonnes affaires de Waldemar Kita

L’entrée (juin 1997) et la sortie (novembre 2002) de bourse sont tout bonnement erratiques, avec en bouquet final, une OPA réalisée par une holding, la Financière Helios, détenue quasi intégralement par… Waldemar Kita lui-même, pourtant déjà propriétaire à 70,2 % des laboratoires. L’hebdomadaire spécialisé Investir tance alors « Cette manœuvre d’un genre douteux [qui]en di[t] long sur les méthodes du principal actionnaire de Cornéal et sur son mépris pour les actionnaires minoritaires (...) » L’austère Agefi titre : « L’aventure boursière de Cornéal Laboratoires laisse beaucoup de questions en suspens ». Le groupe (re)devient, en novembre 2002, une bien plus discrète et manœuvrable société par actions simplifiées (SAS) domiciliée dans le 12e arrondissement de Paris.

Dans l’intervalle, les rapports entre les deux hommes se tendent. Pour Robert Milej, « [Waldemar Kita] est un super-manipulateur qui arrive à exploiter les gens d’une manière formidable. [En 2001, ndlr] Il m’a viré comme un mal-propre. J’avais 52 ans ».

Article de l'Agefi, consacré à Cornéal, la socoété de Waldemar Kita

130 millions d’euros dans la poche

Les affaires continuent à tourner sans lui, grâce à la nouvelle marotte de Cornéal : la médecine esthétique. En 2000, Waldemar Kita a créé avec une certaine Valérie Taupin l’entreprise Lea Derm (51% du capital pour lui, 49 % pour elle) pour distribuer le très prometteur anti-ride Juvéderm. La femme d’affaires, qui a refusé de parler à Mediacités, en est brutalement éjectée en 2003. S’ensuit une complexe bataille judiciaire, étouffée au bout deux ans par le versement de pratiquement trois millions d’euros d’indemnités.

Quelques mois plus tard à peine, Allergan, le fabricant américain du Botox, acquiert Cornéal et les droits pour une commercialisation mondiale du Juvéderm contre 170 millions d’euros. En tant qu’actionnaire principal, Waldemar Kita empoche directement les trois-quarts de cette somme, soit près de 130 millions d’euros. Également mentionnés dans le deal dont Mediacités a obtenu une copie, sa femme et son fils Franck, alors seulement âgé de 21 ans.

« Quand j’ai cédé ma société Cornéal, je l’avais mise sur les rails. Elle a été revendue sept ans après 64 milliards d’euros [en réalité Allergan dans son ensemble, dont Cornéal, ndlr]. Ça veut dire que j’ai plutôt bien organisé les choses », plastronne l’homme d’affaires, douze ans plus tard. « C’est indiscutable, il a le flair pour faire des affaires mais il est surtout très bien conseillé. Il a eu de la chance de la vendre à ce prix », nuance un observateur nantais. Qu’importe c’est précisément cette soudaine fortune qui lui a permis d’acquérir le Football Club de Nantes, il y a dix ans.

Du flair, de la chance et un incontestable sens des affaires qui l'amène parfois à flirter avec les limites de la légalité... Les différents volets de l'enquête menée par Mediacités l'ont démontré: Waldemar Kita n'en manque pas. Ce qui, en revanche, semble lui faire défaut c'est la capacité à travailler en bon entente avec ses associés et collaborateurs, dans la durée. Outre les déboires relatés plus haut, en témoignent par exemple la fréquence à laquelle valsent les entraîneurs sur le banc du FC Nantes (treize et sans doute bientôt quatorze en un peu plus de dix ans, un record). Ou encore cette lettre révélée par Mediacités qu'il a récemment adressée au Premier ministre concernant le financement du projet YelloPark, sans en avertir son principal associé, Yohann Joubert, Pdg du groupe immobilier Réalités. Pour mener à bien ce - très cher et très controversé - projet de construction d'un nouveau stade et du quartier attenant, les deux hommes vont devoir travailler main dans la main. Ce que Waldemar Kita semble décidément avoir du mal à faire.