Passée inaperçue auprès du grand public, la nouvelle a fait grand bruit dans le Landerneau académique nantais, voire français. Dans une note publiée le 25 mai dernier – et succinctement évoquée par Le Monde –, la Cour des comptes classe l’École centrale de Nantes parmi les sept établissements d’enseignement supérieur (six universités et une seule école d’ingénieurs) à la situation financière « très dégradée » (niveau 1). Ce qui, selon les magistrats de la rue Cambon, implique des « difficultés financières avérées » ainsi qu’un « risque d’insoutenabilité à court ou moyen terme ».

Dans cette école d'ingénieurs quasi-centenaire et reconnue pour son excellence académique et scientifique , la nouvelle a provoqué un petit séisme. « On n'a jamais été alertés sur ce genre de choses au conseil d’administration, confie Michel Coret, enseignant-chercheur et administrateur de l’école. Cela faisait un moment qu’on avait des doutes, mais là on est tombé des nues. » L’ensemble des témoignages et documents recueillis par Mediacités concordent : la stupeur passée, tous les regards se tournent vers l’équipe de direction, et plus précisément vers Arnaud Poitou, le directeur qui pilote depuis six ans ce paquebot de plus de 2000 élèves et 550 enseignants chercheurs.                      

Cour des comptes - Note d'analyse budgétaire 2017 - 25-05-2018-57-57
Déjà contesté par son ministre de tutelle et reconduit – au forceps – à la tête de l’école en janvier dernier, ce Polytechnicien au management « brutal » (l’adjectif revient de façon récurrente en interne) l’est désormais par une partie de ses équipes. En cause, notamment, sa gestion d'un budget de près de 40 millions d’euros, financé pour moitié par les dotations de l’État (environ 21 millions d’euros).                       

« Il n'y a plus un centime de disponible au service général »

À son arrivée aux manettes, en 2012, la Chambre régionale des comptes Pays-de-la-Loire n'avait rien trouvé à redire à la gestion de ses deux prédécesseurs. Tout en émettant dix préconisations de gestion, qu’Arnaud Poitou s’était engagé à tenir par écrit. Six ans plus tard, la situation s’est donc aggravée à cause, notamment, de la progression constante des charges de fonctionnement de l’établissement (de 3 à 5 % par an). Une fuite en avant dépensière que déplore Erwan Verron, professeur des universités, arrivé à Centrale en 1991 en tant qu’étudiant. « C’est une dérive libérale de l’école : des primes versées à un petit nombre, l’augmentation des frais d’inscription et du nombre d’étudiants en même temps que des coupes dans les investissements pédagogiques et qu’une dégradation des conditions d’enseignement. Ça me révolte ! »

« Clairement, il y a un problème dans la maintenance : le chauffage du bâtiment des bassins d’essai est défectueux, il peut y faire six degrés ; les salles de cours sont pas tip-top, c’est un euphémisme ; le béton qui tombe a été gratté sur certaines façades, complète Adrien Grellier, élu administrateur cet été, sous la bannière SNTRS-CGT, une première. L’explication que donne la direction est que l’école a été beaucoup ponctionné par l’État sur son fonds de roulement [1,75 million d’euros en 2017, ndlr] ».

Centrale bâtiment
A gauche, un bâtiment en mauvais état de l'école Centrale / Photo : Thibault Dumas

Certes, des rénovations de bâtiments sont en cours - ou dans les cartons. Mais des dysfonctionnements dans leur mise en œuvre ont poussé le directeur des services techniques, baptisé "conseiller patrimoine", à partir en 2017, avant d’alerter son ministère de tutelle par courrier – ce qui aurait valu une convocation parisienne à Arnaud Poitou. « Il n'y a plus un centime de disponible au service général », note sobrement un assistant dans un courriel interne que Mediacités a pu consulter. « On accepte de nouveaux étudiants, mais on a même pas de chaises pour les asseoir », confie de son côté un fonctionnaire. Pas très raccord avec le discours de winner que tient le directeur à base de « clients » (les étudiants et entreprises), « d’actionnaire » (l’État) et de « nouveaux marchés » (l’étranger).

91 000 euros de primes pour les sous-directeurs

Si les dépenses de recherche demeurent importantes, avec deux équipements tout aussi exceptionnels qu’onéreux dans le domaine maritime , elles sont passées sous la barre des 50 % depuis deux ans (45,06 % en 2017). Dans ces conditions, certaines d'entre elles laissent dubitatives. C’est le cas de ces 2,4 millions d’euros versés pour un magnifique terrain de rugby en gazon synthétique, plus souvent traversé par le vent que par les étudiants. Et pour quatre terrains de squash, ainsi qu’un dojo, qui pourrait finir par être transformé en… salle de classe. « Tout ça, c’est de la démagogie pour se faire bien voir des étudiants. Et c'est anti-écologique », tacle le fonctionnaire précédemment cité.                       

Terrain de rugby à l'école Centrale de Nantes / Photo : Thibault-Dumas
Terrain de rugby à l'école Centrale de Nantes / Photo : Thibault-Dumas

Plus grave sur le plan éthique : le vote, le 10 avril dernier, selon un procès-verbal de Conseil d'administration (CA) obtenu par Mediacités, d’une série de primes octroyées à huit sous-directeurs pour un total de 91 000 euros, sans que la question n’ait été inscrite à l’ordre du jour. « En plus, ce ne sont que les primes visibles, explique un salarié. Mais il y aussi toutes les primes invisibles pour les gens sous statuts privés. Et là c’est à la discrétion et sur décision du directeur seul. » Impossible, malheureusement, d’en connaître le montant exact car nos demandes ont toutes été refoulées...

Ces primes seraient-elles la marque de l'existence d'un système d’affidés ? Ce même enseignant-chercheur le pense : « Le directeur, qui est du genre brutal, s’est créé une petite caste de gens qui vont toujours aller dans son sens car ils sont accrochés à leurs primes. Certes, il fait voter son CA [qui compte 32 membres, pour moitié élus par les personnels, pour moitié nommés par le directeur , ndlr], mais il n’y a jamais de débats et plus beaucoup de contre-pouvoirs dans l’école. L’enseignement supérieur, c’est un lieu où il faut discuter. Or à l’École centrale de Nantes, on ne discute plus beaucoup. »             

Un entre soi et une loi du silence qui semblent conduire à une certaine impunité dans la gestion des services. Bien plus que les enseignants-chercheurs – nommés par décret et protégées dans leur indépendance et leur liberté d’expression  par le Code de l’éducation –, ce sont les fonctionnaires/vacataires administratifs qui en pâtissent le plus avec « beaucoup de contractuels en CDD et une charge de travail de plus en plus forte », selon le syndicaliste (SNTRS-CGT) Adrien Grellier.

Éloge du turn-over

Lors de l’assemblée générale de rentrée, Arnaud Poitou l’a reconnu lui-même : « Il y a de plus en plus de mouvements de personnels. Je ne vais peut-être pas lire tous les noms, parce qu'il y a une centaine [de départs ou d'arrivées] depuis un an. » Avant de se justifier face à un public stoïque : « Le turn-over est un signe de bonne santé d’une entreprise. » A Centrale Nantes, cette valse des salariés s’accompagne d’un profond malaise social. En témoignent, par exemple, les difficultés rencontrées au sein de la direction des Relations Internationales.

Stratégique , ce secteur s’occupe d’une vingtaine de projets européens et récolte jusqu’à 4 millions d’euros par an pour l’école. Sur une équipe de dix personnes, six sont parties en un an et les autres devraient suivre. En cause, selon les sources de Mediacités : la gestion et le management du directeur du département, Fouad Bennis (en poste depuis 20 ans, une rareté). Dans la lettre de démission d’un des membres du service, corroborée par de nombreux autres messages, la souffrance affleure : « Malgré plusieurs alertes, un courrier au CHSCT [dont le poste de secrétaire a été un temps vacant, le dernier ayant jeté l'éponge, ndlr], les départs de plusieurs collègues, des arrêts de travail et une médiation en cours, je n'ai pas senti le soutien de la direction pour améliorer réellement les conditions de travail du service. Cette démission (…) est strictement la conséquence de mes conditions de travail. »                      

La médecine du travail sonne l’alarme

Suite à des consultations, la médecine préventive du personnel de l’Université de Nantes a alerté la direction de l’Ecole centrale de Nantes. Elle pointe un mal-être devenu « insupportable » pour les personnes concernées et qu’il convient de considérer à « sa juste valeur ». Malgré le déclenchement cet été d’un protocole de risques psychosociaux auprès des responsables santé et sécurité du rectorat et du ministère par deux employés, ces alertes restent sans réponse. « La direction ne veut pas mettre en cause le directeur des Relations Internationales, considérant qu’il est victime d’éléments déstabilisants, analyse Adrien Grellier. Mais ça n’est pas juste une histoire de relations humaines, c’est un problème structurel ». alerte collective situation de travail DRI-1
Rencontré sur le campus centralien, le directeur du département Fouad Bennis, se défend : « Tout le monde est au courant, toute l’école est courant, il n’y a rien de secret, il y a eu beaucoup de bruits déjà. C’est quand-même une situation critique, très critique même. C’est tellement compliqué qu’il ne faut pas en rajouter et je ne veux pas en rajouter », déclare-t-il avant de se retrancher derrière la parole de son directeur.

Malheureusement, Arnaud Poitou n'a jamais donné suite à nos nombreuses sollicitations (voir En coulisses). Une seule réponse - lapidaire - nous sera fourni par le service communication: « L'école (...) n’a pas à faire état publiquement des relations professionnelles entre ses salariés. » « Ils préfèrent se protéger les uns les autres plutôt que d’affronter les problèmes », tance  une salariée, tout en pointant les dysfonctionnements qui minent aussi la direction générale des services, ou encore le malaise qui touche le département CLE (communication, langues et entreprise). Plus cru, un ex-salarié dépeint Arnaud Poitou comme « un dictateur qui achète les gens avec des primes et leur fait faire le sale boulot ».

Alors comment le système tient-il malgré tout ? « Certains ont peur pour leur poste, d’autres profitent du système et un troisième groupe, le plus important avec notamment les enseignants-chercheurs, renonce ou s’en détache, témoigne un professeur. Les étudiants, eux, ont été largement protégés et tenus éloignés de tout ça par les professeurs et les personnels. » Surtout, « pour l’instant, l’école est encore très bien vue à l’intérieur comme à l’extérieur. Elle est montée très haut dans les classements avec des indicateurs qui sont très bons ». Une place fragilisée, à terme, par sa direction actuelle ?

mise à jour du 28/06/2018 : Changement du montant total des primes attribuées ors du CA du 10 avril. Celui-ci s'élevait à 91 000 et non 82 000 euros.

Fâcheries avec l’Université

Il n’y a pas qu’au sein de Centrale Nantes que le management d’Arnaud Poitou provoque des remous. L’an dernier, son attitude vis à vis de NeXT (Nantes Excellence Trajectory), le projet de fusion avec l’université de Nantes, a secoué le petit monde académique, jusqu’au ministère. Au point que le tempétueux directeur a bien failli y laisser sa place.

Début 2017, le dossier nantais reçoit le label gouvernemental I-Site avec crédits publics à la clef, comme huit autres sites en France. Le conseil d'administration de Centrale Nantes soutient ce projet – 23 votes « pour », un « contre » et une abstention – également baptisé Nouvelle Université à Nantes. Quelques mois plus tard, le 7 juillet 2017 très exactement, retournement de situation. Le conseil d’administration revient sur son vote à une large majorité (20 voix sur 25). Raison officiellement invoquée : les « éléments fondamentaux du projet ne correspondent plus [à ses] principes fondateurs ».

L’explication d’un fin observateur du dossier s'avère beaucoup plus terre à terre : « Arnaud Poitou a poussé pour prendre le pouvoir sur toute la partie sciences de l’Université : l’école, les facultés de sciences plus les IUT. Il a passé une sorte d’accord secret avec le président de l’Université et a imposé le projet aux gens de Centrale. Mais quand il a réalisé qu’il n’allait peut-être pas pouvoir devenir chef, il a fait voter son conseil... contre la fusion. » Une chose est sûre : le directeur a utilisé plusieurs fois, en réunion, la dénomination de « Nouvelle École centrale de Nantes » pour désigner ce futur ensemble scientifique, plastronnant que « l’École allait absorber l’Université » sur ce secteur.

Sous la pression du Ministère, Arnaud Poitou a finalement fait revalider le projet NeXT par son conseil – 27 voix sur 30 – sans que son futur rôle soit clairement défini (un chapeautage temporaire des sciences ?). « L’Université attend la première occasion pour le dégager », prédit l’observateur précédemment cité. Désormais perçu comme une « tête brûlée » qui « ne négocie pas », aux dires de membre d’établissements partenaires, le comportement d'Arnaud Poitou a rafraîchi les relations avec l’IRT Jules Verne ou l’École des Mines de Nantes. Aux Mines, les chercheurs auraient carrément consigne de ne plus collaborer avec Centrale. Contactée, les deux écoles réfutent officiellement ces allégations, même si la seconde citée admet une « réduction temporaire des partenariats liée aux bouleversements actuels dans l’enseignement supérieur ».

Nous avons fait une première demande d’interview à Arnaud Poitou, directeur de l’École centrale de Nantes, le 31 août dernier. Après une vingtaine de courriels échangés et une dizaine de coups de fils passés avec son service de presse - mais aussi quatre venues sur le campus de l’école -, nous n’avons jamais compris si une interview allait nous être accordée ou non. Toutes les excuses y sont passées : « c’est la rentrée » ; « son emploi du temps est très chargé » ; « il est en déplacement » ; « il faut du temps pour répondre a vos questions » ; « ça n’est pas une bonne période pour communiquer ». Le service presse de Centrale Nantes, visiblement fatigué de nos demandes, a fini par nous renvoyer vers Arnaud Poitou lui-même. Las, le secrétariat de ce dernier a préféré nous aiguiller vers... la direction de la communication.

Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.