Depuis l’Acte III du mouvement des Gilets jaunes, le 1er décembre, ils sont de toutes les manifestations nantaises. En première, comme en dernière ligne. Jeunes, volontaires, souvent militants, soignants diplômés ou non, on les appelle les «  street medics ». Ces secouristes bénévoles se déplacent au minimum en binôme au cœur des cortèges pour porter secours aux blessés. Ils les soignent, mais ils les comptent aussi, évaluent leur type de blessure et l’arme utilisée quand ils le peuvent. Des informations précieuses dont ils rendent compte sur leur page Facebook.                      

Ces bilans, nous les avons épluchés, du 3e au 26e acte. Certains (notamment les derniers) ne font pas état de blessures bien définies, mais nous avons tout de même pu établir un chiffrage de blessés assez précis sur 14 actes, soit environ la moitié d’entre eux. D’après nos décomptes, plus de 350 personnes ont été blessées à Nantes en 14 actes. Parmi eux, des manifestants bien sûr, mais aussi des passants, des street medics, des journalistes et des photographes.                            

Les LBD impliqués dans 40 % des blessures

Contactée, la Préfecture ne nous a pas adressé de bilan des blessés côté manifestants. En revanche, au 9 avril, elle recensait 53 fonctionnaires de police blessés à Nantes lors du mouvement des gilets jaunes. Le CHU de Nantes n’a pas pu répondre à notre demande de chiffres, nous indiquant qu’« il n’y a pas d’identification des blessés ».

infographie blessures manifs nantes

Des chiffres des street medics ressortent, tout particulièrement, les blessures causées par l’usage de lanceurs de balles de défense (LBD). Cette arme est impliquée dans près de 40 % des cas où l’origine de la blessure a pu être documentée (loin devant les grenades de désencerclement et lacrymogènes). Ce que confirme la section de Nantes et du pays nantais de la Ligue des droits de l’homme (LDH), également membre de l’Observatoire nantais des Libertés (ONL), qui constate « une stratégie du maintien de l’ordre inadaptée et dangereuse, avec une utilisation constante et massive des LBD et des grenades de désencerclement ».

Au-delà de ces armes, dont la LDH demande l’interdiction depuis longtemps, l’organisation observe « une pratique du matraquage sans discernement, mettant en cause la déontologie des forces de l’ordre, ainsi que des méthodes d’interpellations violentes » à Nantes. Dans notre décompte, les coups de matraque représentent 11 % des blessures à la tête.

Mediacités a également eu accès à plus d’une centaine de photos de blessures prises par les street medics lors des manifestations nantaises. Une partie est visible sur leur page Facebook. Elles sont impressionnantes. L’équipe des street medics observe une logique répressive « similaire à la loi Travail de 2016 mais plus poussée. La répression est plus sévère, ils font des trucs qu’on a jamais vu avant, ils rentrent dans les commerces et les bars chercher les gens ». Le collectif avoue « n’avoir jamais été tranquille. On est visé, on le sait, même avec notre brassard discret. C’est politique d’aller en manif et de soigner les gens. Les violences contre nous ne sont pas plus graves que celles contre les autres manifestants ».

Blessures nantes
Capture d'écran de la page Facebook Street Medics Nantes

Le rapport très dur de l'Observatoire nantais des libertés

Alors que les manifestations se poursuivent chaque samedi depuis maintenant six mois, et ce malgré les annonces d’Emmanuel Macron le 25 avril dernier, plusieurs personnes très gravement blessées par les forces de l’ordre ont annoncé fin avril la création d’un collectif appelé « Les mutilés pour l’exemple ». La plupart ont perdu un œil suite à un tir de lanceur de balles de défense (LBD). En parallèle, le journaliste indépendant David Dufresne continue sur Twitter son désormais tristement célèbre mais nécessaire « Allô place Beauvau », recensement pointu et sourcé des débordements et violences policières lors de ces manifestations hebdomadaires.                    

A l’heure où nous écrivons, le documentariste, récompensé par le Grand Prix du jury du journalisme 2019 pour ce travail de référencement, vient de franchir la barre des 800 signalements. 49 proviennent de Nantes, faisant de la cité des Ducs la troisième ville en nombre de signalements, derrière Paris et Toulouse. 22 des 49 cas recensés par David Dufresne impliquent des LBD 40. Pour les autres, il s’agit surtout, comme dans notre décompte, de blessures par grenades de désencerclement ou de matraquage. De son côté, le site Street Press a publié le 21 mai un intéressant documentaire sur la répression policière du mouvement des Gilets jaunes.

Vendredi 24 mai, l’Observatoire nantais des libertés (ONL), composé d’une douzaine d’associations, a rendu un rapport très documenté d’une cinquantaine de pages, portant sur ces deux dernières années et intitulé « Exercice du maintien de l’ordre à Nantes et respect des droits ». Dans ce document très dur, le collectif précise qu’à Nantes, « par delà la répétition des manifestations, il n’y a pas eu d’augmentation significative des atteintes aux biens publics et privés et des jets de projectiles en direction des forces de l’ordre entre les manifestations sur la réforme du code du travail de 2016 (loi Travail) et les manifestations des Gilets Jaunes ».       

« Une utilisation dangereuse des armes intermédiaires »

En revanche, les associations notent « de la part des forces de l’ordre, une stratégie de contention, d’encadrement et d’intimidation, une utilisation dangereuse des armes intermédiaires, des violences exercées hors menace et une instrumentalisation de la justice. L’ensemble de ces éléments portent gravement atteinte au droit de manifester ainsi qu’à l’intégrité et à la dignité des personnes, c’est-à-dire aux droits de l’Homme ». Éloquent.

Le rapport pointe, entre autres, l’action de la BAC (brigade anticriminalité), omniprésente lors des manifestations nantaises depuis plusieurs années. Nantes est également l'une des rares villes à avoir vu se déployer, lors des rassemblements de Gilets jaunes, les policiers des Détachements d’action rapide (DAR), qui comprennent principalement des hommes de la BAC et de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI). Le rapport constate que « [leurs] méthodes ont été mises en cause dans plusieurs affaires où des personnes ont été molestées, blessées alors qu'elles n'étaient pas en état de présenter un risque pour les policiers concernés ni pour les biens et les personnes à proximité. »

Le journal Le Monde est revenu en février sur le chiffre des tirs de LBD, imputés pour 8 tirs sur 9 aux policiers contre 1 tir sur 9 aux gendarmes. La corrélation entre la forte présence des DAR à Nantes et le nombre de blessures par LBD relevées par les street medics semble conforter des chiffres nantais alarmants. De ses observations, il ressort ainsi pour l’ONL que, « à Nantes, les LBD ont été présents dans toutes les manifestations, et régulièrement utilisés. La BAC en a fait un usage quasi systématique pour mettre en joue et ainsi menacer directement les manifestant.e.s. »

extrait Mediapart
Capture de l'infographie réalisée par Mediapart et WeDoData à partir du travil de David Dufresne / Cliquer sur l'image pour accéder à la page

Le rapport aborde également l’encadrement « ostentatoire » des manifestations par les forces de l’ordre : « Beaucoup de manifestant.e.s ressentent cet encadrement comme de l’intimidation ou de la provocation ; il s’agit là d’une forme de pression qui n’est pas acceptable. Cet encadrement peut donner une image dangereuse des manifestant.e.s et des manifestations et conduire à ce que des personnes ne les rejoignent pas. Cette intimidation est génératrice de stress pour les manifestant.e.s et de réactions de défense, voire de colère vis-à-vis des forces de l'ordre ».

En conclusion, l’ONL étrille la stratégie de maintien de l’ordre à Nantes, qui conduit « à des actions de la police qui ne sont pas proportionnées ou adaptées, portent préjudice aux manifestant.e.s et portent atteinte au droit de manifester (…) Les responsabilités sont à chercher du côté de la dangerosité des armes utilisées mais aussi du non-respect des règles d'utilisation. Certains de ces actes contreviennent aux règles de déontologie de la police et l’absence de condamnation officielle de tels faits donne le sentiment que la police bénéficie d’une grande impunité (...) L’ONL rappelle qu’il ne revient pas au pouvoir de choisir les formes d’expression des mouvements sociaux et des oppositions, encore moins de les restreindre ».

« Instrumentalisation de la justice »

L’Assemblée des blessés de Nantes a, quant à elle, perçue une grosse affluence au mois de décembre. « Les témoignages sont plus nombreux que lors de la loi Travail, explique l’un de ses membres à Mediacités. Ce qui est dramatique, c’est que la multiplication des blessures dues aux éclats de grenades de désencerclement finissent par paraître presque “anodines” comparées à l’augmentation des tirs de LBD. » En décembre dernier, l’Assemblée des blessés a accompagné « un dépôt collectif de six plaintes individuelles ».

En France, la plainte doit être nominative, le collectif ne peut pas porter plainte. Parmi ces plaintes, un jeune homme très gravement touché à la tête, un éclatement de la rate, une joue déchirée et une main éclatée. « On reçoit énormément de mails de gens qui veulent savoir comment porter plainte », observe l’Assemblée des blessés. Pour l’association, la question se pose « de la reconnaissance des victimes », étant donné que « l’ensemble des plaintes déposées depuis la Loi travail ont fait l’objet de classement sans suite ». Si la parole semble plus libérée que lors des mouvements de 2016, la plainte demeure un geste « symbolique » puisque aucune n’a vu un policier être condamné à ce jour.

Le rapport de l’ONL corrobore ce constat et dénonce une « instrumentalisation de la justice ». Ses rédacteurs déplorent « que ces classements sans suite ne donnent lieu qu'à une seule phrase stéréotypée qui n’explicite pas la raison du classement et interroge sur la réalité et les conditions d’examen de la plainte. Il y a un défaut de droit d’accès égal à la Justice pour toutes les personnes et de reconnaissance de leur statut de victime. »

Jeudi dernier, encore, deux rapporteurs de l’ONU exprimaient leurs inquiétudes et dénonçaient « le déni de réalité » du gouvernement français malgré les témoignages et recensements des nombreux blessés. « Nous pensons qu’il existe d’autres logiques de gestion des manifestations », concluaient-ils. Les journalistes qui constatent cette recrudescence de la violence policière sur le terrain le pensent également.

Comme nous le précisons plus haut, ces chiffres sont tirés des bilans établis par les street medics lors des manifestations. Ils ne sont donc pas exhaustifs, loin de là. Par exemple, ils ne tiennent pas compte des crises d’angoisse, crises d’asthme, vomissements et malaises dus aux nuages de gaz lacrymogène, ainsi que des nombreuses chutes dues à la panique générée par le gaz lacrymogène ou une charge des forces de l’ordre.

De plus, dans le feu de l’action et des mouvements de panique, les street medics ont parfois du mal à comptabiliser les blessés. Aussi, lorsque la formule « plusieurs blessés à ce moment-là » (principalement lors d’envois de grenades de désencerclement) apparaît dans des bilans, nous ne l’avons pas comptabilisé, faute de précision suffisante. En outre, certains blessés ne passent jamais entre les mains de ces secouristes, rentrant se soigner chez eux ou chez leur médecin.

Enfin, des collectifs de street medics d’autres villes étant souvent présents dans les manifestations nantaises, il peut s’avérer complexe pour ces équipes de mutualiser leurs bilans respectifs.

Le chiffre de plus de 350 blessés en 14 actes est donc la fourchette basse du nombre de blessés et probablement inférieur à la réalité. Il donne simplement une idée du nombre de blessés pris en charge par les équipes de street medics lors des manifestations nantaises et des blessures occasionnées par les différentes armes utilisées.

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