Un quart d’heure auparavant, il était dégoûté, Alain. Il était à crier « À la préfecture ! » avec une poignée des ses compagnons de lutte. Venu de Saint-Nazaire apporter son soutien à la « ZAD de la Dune », le militant n’en revient pas. « À Saint-Naz’ ou à Nantes, on se serait fait gazer avant même d’avoir pu avancer. Au lieu de cela, ici, le commissaire tape la causette avec les opposants. »

Un mode opératoire mis en place en Vendée dès les premiers jours de mobilisation des « gilets jaunes », qui arrange Jean-Baptiste Durand. En ce temps fort de mobilisation, le président de la Vigie, association opposée au projet de port de plaisance à Brétignolles-sur-Mer, n’a cessé de le répéter : « Notre stratégie est de bloquer ce projet par toutes les voies juridiques possibles, pas par la violence. »         

Face aux 1 500 personnes réunies ce samedi 19 octobre 2019 devant la statue de l’empereur, à La Roche-sur-Yon, le militant de défense de l’environnement lance au mégaphone : « Envoyer les pelleteuses, alors même que nous avons déposé le 15 octobre une demande en référé de suspension des travaux jusqu’au jugement de nos recours par le tribunal administratif de Nantes, est une énorme erreur stratégique. » Vague d’applaudissements. « Par cette action, Christophe Chabot [maire de Brétignolles-sur-Mer et promoteur du projet – ndlr] a même relancé l’opposition. »

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La Roche-sur-Yon, le 19 octobre 2019. / Photo : Pierre-Yves Bulteau

Une ZAD sur un terrain privé

Le 6 octobre dernier, 2 500 personnes étaient venues dessiner un SOS géant sur la plage de la Normandelière. Ils étaient encore près de 1 500 le dimanche suivant, au rendez-vous des portes ouvertes de la ZAD de la Dune. Installée sur un terrain vague dont le « propriétaire n’a pas déposé plainte » pour occupation illégale, cette Zone à défendre voit, depuis, nombre de riverains déposer quotidiennement du matériel et de la nourriture. Comme Denis, habitant à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, aujourd’hui un habitué des lieux. « La première fois, je suis venu avec des palettes et ils m’ont dit qu’ils manquaient de clous », raconte le retraité, à qui un occupant de la première heure qui se fait appeler « Dune » lance : « Aujourd’hui, c’est de bâches et des matelas qu’on a besoin ! Vous êtes en train d’assister à la concrétisation inattendue d’une lutte longue de 16 années. »

Prévu pour accueillir 915 bateaux, le projet de port de la Normandelière a bénéficié d’une déclaration d’utilité publique, assortie d’une autorisation environnementale, toutes deux signées le 16 juillet dernier par Benoît Broccart, préfet de Vendée. « Cet enjeu environnemental doit être croisé avec les enjeux sociaux comme la vitalité d’un territoire », justifie, de son côté, Stéphane Buchou, le député LREM de la circonscription, qui, interrogé par Mediapart estime que « réduire l’implantation d’un investissement, source d’activité économique, à un enjeu environnemental est en soi une démarche réductrice, donc perverse ».

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Image de synthèse du projet de port de plaisance à Brétignolles-su-Mer / Communauté de communes du Pays de Saint Gilles

Parmi des motifs « justifiant l’intérêt général » de ce port de plaisance, la préfecture note que « le projet a des impacts environnementaux limités faisant l’objet de mesures de compensations environnementales sur plus de 150 hectares » et que « les études, et notamment l’étude hydrogéologique complémentaire demandée par la commission d’enquête publique et restituée par le porteur le 25 avril 2019, valident l’efficacité du système de prévention des risques de rabattement de nappe ».

Des justifications qui font bondir cette mère et son fils, rencontrés samedi dans le cortège. « Comment le préfet peut-il dire ça, alors que l’on sait que l’ancienne carrière de Brethomé va être vidée de ses 340 000 m³ d’eau douce au profit de la roche primaire, qui va être dynamitée au large de la plage ? Vidanger cette carrière, c’est à coup sûr vider la nappe phréatique qui se trouve en dessous. »

Le spectre de la tempête Xynthia

Outre la bataille de préservation de cette dune, classée zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique de type II, c’est bien la constitution d’un ravin artificiel de 150 m de long qui cristallise toutes les oppositions. « Le premier ministre m’a mandaté pour mettre en œuvre des propositions réglementaires, juridiques et financières permettant l’adaptation de nos territoires littoraux au changement climatique », répond sèchement Stéphane Buchou.

Nommé président du comité national de suivi pour la gestion intégrée du trait de côte en 2018 par Brune Poirson, secrétaire d’État à la transition écologique, le député de Vendée affiche « l’ambition de passer d’une logique de défense dite “dure” contre la mer à une logique d’aménagement du territoire fondé sur des projets de recomposition spatiale ».

« Dans ces conditions, interroge l’élu, peut-on affirmer que le port de plaisance serait efficace pour lutter contre l’érosion côtière ? » L’autorité environnementale ne dément pas, tout en recommandant de « mieux prendre en compte les conséquences d’un événement centennal de type Xynthia (vis-à-vis de l’érosion des dunes et des berges) ».

Responsable du décès de 53 personnes à l’hiver 2010, dont 35 en Vendée et 29 rien qu’à La Faute-sur-Mer, la crainte d’une nouvelle tempête meurtrière, « aidée par des aménagements côtiers irraisonnés », revient dans quasiment toutes les conversations. « Vous savez, en Vendée, on pleure encore nos morts, dit cette zadiste locale. On ne veut pas en pleurer davantage. »

Imaginé en 2003 par Christophe Chabot, c’est en 2011 que le projet de celui qui est également dirigeant du groupe Akena, leader français des vérandas, a une première fois été invalidé par Jean-Jacques Brot, le préfet d’alors. « Cette décision est arrivée au moment où il était en pleine gestion des répercussions de la tempête Xynthia, se souvient Jean-Yves Bourcereau, vice-président de la Vigie. C’était, là, une bonne occasion pour enterrer ce projet. »

Gros enjeux financiers

D’autant que, pour les opposants, ce dernier est fondé sur des « données complètement dépassées et pas du tout représentatives de la situation locale », dénonce Guillaume Langlois. Interrogé par nos confrères de France 3 Pays de la Loire, cet océanographe et expert en gestion du littoral pour la Surfrider foundation s’étonne publiquement que « les mesures devant déterminer l’impact de la houle et la force du vent contre les récifs semi-immergés, censés protéger l’édifice, aient été réalisées depuis l’Île-d’Yeu ». Soit à près de 40 kilomètres « à vol d’oiseau » du site de la Normandelière. « On n’a pas du tout la maîtrise sur ce projet, simplement parce qu’on n’en a pas le cadre réel. » Ce sont ces caractéristiques sismiques et géologiques qui avaient d’ailleurs servi d’arguments au préfet Bernard Schmeltz pour refuser une seconde fois de certifier « d’utilité publique » un projet porté depuis 2015 par les 14 communes du pays de Saint-Gilles-Croix-de-Vie.

« Dans cette histoire, il ne faudrait pas oublier l’aspect financier », pointe Nicolas Hélary, opposant de longue date au projet. Comme Mediapart a pu le vérifier dans un document rendu public par la Vigie, dès le 20 décembre 2018, « le conseil communautaire décide de fixer l’autorisation de programme n° 1 “port de plaisance de Brétignolles-sur-Mer”, du budget annexe ports, à 43 millions d’euros ».

« Or, dans son avis, le préfet Broccart a bien rappelé que le maître d’ouvrage s’était engagé à respecter un montant global des travaux estimé à 30 millions d’euros, pointe encore cet ancien entrepreneur dans le nautisme, aujourd’hui habitant à La Roche-sur-Yon. Pourtant, lors du conseil communautaire du 1er octobre dernier, les élus de la majorité ont également voté en faveur d’un emprunt de 31 millions d’euros. Franchement, de qui se moque-t-on ? », lâche Nicolas Hélary.

« De tels projets ne sont plus d'actualité »

Plongeur et plaisancier avertis, Christophe et son ami « Dune » ont une réponse à cette question. « Le site de la Normandelière est constituée d’une biodiversité extraordinaire. Ici, il y a des éponges jaunes, du corail gorgone mais aussi des crevasses et des cavernes qui permettent aux poissons de se nourrir et de se protéger lors de leur reproduction. Si vous faites sauter cette zone à la dynamite, c’est tout un écosystème qui disparaît », déplore Christophe.

« Avec ce projet, on se moque surtout des propriétaires de bateaux, renchérit « Dune ». Étymologiquement, port, ça veut dire “mettre à l’abri”. Mais là où il est situé, ce port va placer les skippers dans des conditions de houle et de vagues telles qu’il sera quasiment impossible d’y entrer ou d’en sortir. Et ce malgré les digues de protection prévues. » Face à une contestation relancée le 7 octobre dernier par les premiers coups de bulldozers portés à la dune, Stéphane Buchou en appelle au « dialogue et à la médiation ». « Pour éviter l’enlisement, je propose de rassembler toutes les parties autour d’une table afin de construire une issue collective », suggère le député de Vendée.

Lui aussi parlementaire (Modem), Jimmy Pahun avait déjà quitté sa 2e circonscription du Morbihan, le 6 octobre, pour « venir spontanément soutenir » les opposants. « Je suis tout sauf un zadiste », répète à Mediapart cet ancien journaliste sportif, devenu député MoDem breton. « Je ne veux pas polémiquer avec le maire de Brétignolles, qui est un industriel talentueux, mais je crois que de tels projets ne sont plus d’actualité. »

Cet article a été initialement publié par notre partenaire Mediapart, le 21 octobre.