«Oh la la la la. La campagne électorale de la Chambre d’Agriculture ? Ah non, je préfère ne pas m’exprimer là-dessus. C’est beaucoup trop politique ! Il y a des sujets trop sensibles… » Est-ce un agriculteur qui parle ? Non, mais un élu de Loire-Atlantique. Du genre aguerri, pourtant. Suffisamment, en tout cas, pour savoir qu’il vaut mieux, pour un élu rural, rester discret dans ses commentaires envers « la Fédé » ou la Chambre. Ou les deux, ce qui revient au même, puisque, comme le résume un agriculteur, « il y a tellement de ponts et de passerelles qu’on ne sait plus ce qui est Chambre et ce qui est FNSEA ».

Drôle de campagne, en tout cas, que celle qui s’est achevée mercredi 30 octobre sur une victoire de la liste FNSEA-JA 44 (la déclinaison départementale de la « Fédé », le petit nom de la très puissante FNSEA, pour Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles). Conduite par Mickaël Trichet, cette dernière a emporté 48,6% des suffrages des 7000 agriculteurs de Loire-Atlantique appelés à voter. Devançant largement les listes de la Confédération paysanne (38,1 %) et de la Coordination Rurale (13,3 %). Le tout avec une participation de 58,6 %, un record national.

Officiellement, voilà qui met fin à une période chahutée et pleine d’incertitudes, liée notamment au projet de régionalisation des Chambres . Car c’était la deuxième fois que les agriculteurs votaient. En février 2019, la Confédération paysanne (Conf’) l’avait emporté avec... deux voix d’avance. Deux voix qui avaient suffi à faire de la Loire-Atlantique le seul département métropolitain dirigé par le syndicat de « l’agriculture paysanne ». Une victoire de très courte durée puisque, deux mois plus tard, les élections étaient annulées par le Tribunal administratif de Nantes (sur recours de la FNSEA) et un deuxième scrutin organisé, avec le résultat que l’on connaît.           

La Chambre : une marmite en pleine ébullition

La liste FNSEA-JA désormais élue en bonne et due forme, tout peut rentrer dans l’ordre. Les vaches sont bien gardées. Sauf que l'on voit mal comment l’équipe de Mickaël Trichet va réussir à refermer le couvercle sur la marmite en ébullition qu’est devenue la Chambre d’agriculture de Loire-Atlantique. La FNSEA a gagné, oui… Mais la forteresse se fissure de tous côtés. La Conf', les agriculteurs bio, la Cour des Comptes, les maires « Coquelicots » et même les salariés… Tous ont des critiques à adresser à la Fédé et à la Chambre (ou aux deux, en réalité).

Pendant la campagne, les reproches ont notamment fusé sur la gestion opaque des « services » proposés par la Chambre d’Agriculture, qui seraient accaparés par la FNSEA. La critique est presque aussi vieille que le syndicalisme agricole. Mais depuis 2017, elle peut s’appuyer sur un rapport de la Cour des Comptes accablant. « Certaines chambres continuent à subventionner des syndicats d’exploitants agricoles en contravention avec le principe de spécialité, écrivent les Hauts Magistrats (…) En plus des subventions directes qu’elles leur versent, les chambres d’agriculture octroient à ces associations des subventions en nature, sous forme de mise à disposition gratuites de personnels, de matériels ou de locaux, qui ne sont pas retracées dans leurs comptes (…) »

Dans le viseur des magistrats ? La FNSEA, principale bénéficiaire de ces largesses comptables. Et pour cause ! Elle gère l'ensemble des Chambres au niveau français. Depuis la publication de ce rapport, la Cour de discipline budgétaire et financière a d’ailleurs condamné plusieurs présidents de Chambres d’Agriculture, dans le Puy-de-Dôme et le Tarn-et-Garonne (décembre 2018), mais aussi en Corrèze et en Gironde (mars 2019). A chaque fois pour des subventions et avantages indus versés à la FNSEA. En ce moment, les dirigeants de la Chambre du Finistère et ses « coutumes » sont sur le gril. Le délai de prescription pour ce genre d’infraction est de cinq ans.

Curieux mélanges des genres et des services

La Cour de discipline trouverait peut-être matière à inspection en Loire-Atlantique . Car là aussi, il existe une porosité certaine entre les services de la Chambre d’agriculture et les activités du syndicat majoritaire. Prenez, par exemple, l’information aux agriculteurs, l’une des missions de l’organisme consulaire. Dans le département, c’est l’hebdo Loire-Atlantique agricole (2400 exemplaires) qui diffuse les contenus techniques et les publicités de la Chambre. Or le journal appartient à... la FDSEA 44 (à 51 %), via sa filiale Inf’Agri 44.            

Le contenu y est tout sauf neutre. Il met en valeur les points de vue exclusifs des cadres de la Fédé et critique copieusement les autres syndicats, y compris pendant les campagnes électorales. « Un journal syndical ? Non, je ne dirais pas ça », réfute Jean-Philippe Bouin, le rédacteur en chef du journal (ainsi que de Vendée Agricole) qui est également… directeur de la FDSEA en Vendée. Son rôle : « Relire avant impression les pages 1, 2, 3, 4 et 5 du journal », dédiées à la « vie syndicale » et à l’actualité. S’assurer qu’aucun article ne mentionne des événements liés « aux autres » (sic), type « La Fête de la Vache nantaise », ou pire. « Le Crédit agricole, qui est aussi actionnaire [ainsi que Groupama, ndlr] ne veut pas qu’on parle du Crédit Mutuel, c’est un choix éditorial », explique-t-il sereinement.                        

Combien coûtent à la Chambre Régionale ce journal et ceux de la Vendée, de la Sarthe, du Maine-et-Loire et de la Mayenne ? « Oh vous savez, les chiffres, je ne les ai pas en tête », balaie Mickaël Trichet, qui est pourtant directeur de publication, gérant ET tête de liste FDSEA-JA 44. Le montant du marché public passé entre l’entreprise et la Chambre régionale, en décembre 2017, n’est pas divulgué. Ni d’ailleurs le montage qui existait avant ce marché. Et nos nombreuses demandes pour obtenir ces chiffres sont restées sans réponse. Pas franchement une surprise : pendant les deux petits mois où la Conf’ a tenu les manettes de la Chambre, les élus n’ont même pas réussi à obtenir cette information.

La Chambre, relais de la bonne parole syndicale

Avec ce système opaque, la Fédé dispose a minima d’une manne assurée pour financer sa propagande, tout en asphyxiant - en les privant d’annonceurs publicitaires - d’éventuels concurrents indépendants. « Tant que nos journaux n’étaient pas concurrencés par ces journaux FDSEA, on publiait des articles techniques écrits gratuitement par des ingénieurs de la Chambre, explique Alain Vignier, directeur de publication de l'hebdo L'Avenir Agricole, l'un des rares journaux agricoles indépendants en France, basé dans la Sarthe. Depuis 2007, nous n’avons plus aucun papier de la Chambre. Et pour la pub, certains annonceurs ont décidé de réserver leurs pubs à Agri 53. Cela illustre la puissance impressionnante du système FNSEA. »

Bien que les 4000 exploitations du département contribuent au financement du journal, via leur Chambre, seuls les 2400 abonnés (85 euros pour 50 numéros), dont la moitié d’adhérents FNSEA, en profitent. Ce fonctionnement, quelque peu surprenant pour un établissement public et reproduit dans chaque département des Pays-de-la-Loire (comme ailleurs en France), s’appuie sur le groupe de presse Réussir. Basé à Caen, ce dernier appartient à des entreprises proches de la FNSEA, comme Avril (ex-Sofiprotéol). Il détiendrait plus de 60 % de la presse agricole française, diffusant 194 000 exemplaires des neuf mensuels nationaux spécialisés et 213 000 exemplaires de ses hebdomadaires dans 59 départements. Chiffre d’affaires 2018 ? 16 millions d’euros, pour un résultat de 596 603 euros. Des chiffres auxquels il faudrait additionner ceux de toutes les entités Réussir.

Le résultat d’une stratégie aboutie : « À la FNSEA s'est développée dans les années 1990 et 2000 une analyse des succès des concurrents syndicaux comme un déficit de « communication » de la part du syndicat majoritaire, analyse Alexandre Hobeika, un sociologue spécialiste de la question. On peut y voir une manière de délégitimer le contenu des critiques en les assimilant à la maîtrise d'outils techniques et de faire en sorte que le syndicat ne soit pas trop critiqué, notamment en interne, pour ses difficultés à produire un contre-discours mobilisateur ».

Un sacré sac de nœuds

Dans les Pays-de-la-Loire, chaque département a son propre montage, ce qui rend toute lecture comptable globale impossible. A titre d’exemple, les chiffres d’affaires cumulés d’Inf’Agri 85 et Inf’Agri 44 (qui mutualisent leur rédaction) sont de plus de 2,9 millions d’euros en 2017. Grâce aux abonnements et à la publicité, mais surtout, selon le directeur, aux annonces légales et à l'activité « agence de com » adossée à la rédaction (dont le principal client est évidemment la FNSEA). Ajoutez-y des rédactions et des services commerciaux mutualisés entre certains départements, un secrétariat conjoint avec la FDSEA, le tout hébergé par la Chambre d’agriculture, des salariés avec plusieurs casquettes… et vous obtenez un sacré sac de nœuds, que la Chambre régionale ne daigne pas expliquer. « La Chambre a besoin d’un outil de com’, la FNSEA aussi. En mutualisant, ça coûte moins cher », assure Jean-Philippe Bouin. « C’est un choix fait par la Chambre que nous assumons », explique sereinement Mickaël Trichet. Et notre élu du conseil départemental, que dit-il ? « Je ne sais pas, je ne veux pas savoir et je ne ferai pas de commentaire ». Soit.

Mais il n’y a pas qu’en matière d’information que le mélange des genres détonne. Le choix fait par la Chambre de confier l’accompagnement juridique des agriculteurs à une entité FNSEA pose également question. En l’occurrence, il s’agit de Juridis Océan, une entité de l’AS 44 (et reliée également aux Maraîchers nantais), dont tous les membres du conseil d’administration sont « désignés » (sic) par la FNSEA ou par les Jeunes agriculteurs (JA). Le nom de son directeur ? Jean-Philippe Bouin, encore lui ! Le vendredi matin, à la Chambre d’agriculture, la permanence juridique est assurée par une « juriste de la FNSEA, mise à disposition, explique ce dernier. Ensuite, les gens sont libres d’aller où ils veulent. Mais si quelqu’un demande à revoir cette juriste, ça sera à Juridis Océan. »

Le reste du temps, le standard renverra aussi les questions vers Juridis Océan et l’AS 44. « Et ensuite, ces deux entités factureront le service à l’agriculteur, qui contribue ainsi, sans même le savoir, à un outil de la FNSEA », s’étrangle un salarié de la Chambre d’agriculture. Qui poursuit : « c’est un scandale ! Une Chambre n’a pas à devenir l’outil de la FNSEA ou de la Conf’ ou de je ne sais qui ! » Dans les faits, cette société « chouchou » de la Chambre n’est pas devenue pour autant majoritaire sur ce marché de l’accompagnement comptable et juridique des agriculteurs.

Presse, formation, juridique... Services de la Chambre ou du syndicat ?

Un service « Chambre » délégué à une entreprise extérieure « partenaire » qui se trouve appartenir au syndicat… Le même système s’applique au secteur de la formation. En Vendée, l’ADPS85 est ainsi largement favorisée. Une entité FNSEA, là encore. « Nos formations sont ‘neutres’ et il n'y a pas besoin d’adhérer au syndicat ou je ne sais quoi… », jure sa présidente. Pourtant, de l’avis d’un agriculteur qui siège au comité régional VIVEA (fonds de formation des agriculteurs), cet aiguillage par la Chambre vers l’un ou l’autre des « catalogues » de formation proposés par les syndicats est un enjeu crucial « pour les flux d’argent peut-être, mais surtout pour la diffusion des idées, surtout auprès des nouveaux agriculteurs ».

« Le syndicat, c’est une société qui existe parce qu’il y a des services, finit par lâcher Jean-Philippe Bouin. On adhère pas à la Fédé juste pour le discours de Christiane Lambert (la présidente nationale, basée en Maine-et-Loire, ndlr). En Vendée, la première raison d’adhésion, c’est la complémentaire santé. » Ou peut-être les tarifs préférentiels sur le fioul ou l’électricité. Mais du coup, ces militants soutiennent ils vraiment le syndicat ? « C’est la bonne question, soupirait le directeur quelques jours avant les résultats des élections en Loire-Atlantique… En Vendée, aux élections, il y a eu 1800 voix pour la FNSEA. Mais surtout 2000 adhérents qui n’ont pas voté. Et ça, vous voyez, ça me fait encore plus peur que les 1323 votes pour la Conf' en Loire-Atlantique de février. »

Jean-Philippe Bouin va pouvoir se détendre : en Loire-Atlantique, la stratégie corporatiste du « syndicat boutique » a encore prouvé son efficacité face aux adversaires de la Conf’. Mais le contexte global reste inquiétant. En vingt ans, le nombre d’exploitations et d’actifs agricoles a baissé de 50 à 60%. Les Chambres d’Agriculture sont critiquées au plus haut niveau . Et, sur le terrain, d’autres acteurs commencent à lui tailler des croupières.                       

Qui veut concurrencer la Chambre ?

En Loire-Atlantique, la Chambre se voit ainsi concurrencée par une branche qu’elle n’avait pas vu venir : les bio. Dans le département une exploitation sur quatre est estampillée « ferme bio ». Un bilan à mettre au crédit de la Chambre d’Agriculture… mais surtout du « GAB 44 ». Le Groupement d’Agriculture Biologique a été créé en 1990, à une époque où ni la Conf’, ni la FNSEA ne voyaient l’intérêt de soutenir cette branche ultra-marginale. « On s’est construit à l’écart des réseaux syndicaux et plutôt dans l’adversité », résume Céline Girault, sa directrice. Le groupement a grandi, jusqu’à devenir suffisamment important pour inquiéter la Chambre, toujours en retard sur ce sujet.

Le GAB et la Chambre travaillent régulièrement ensemble. Mais la relation est complexe. Sur le bio, les services du premier sont unanimement reconnus comme supérieurs à ceux de la seconde. Même Mickaël Trichet en convient : « Les agriculteurs nous le disent, qu’on est nuls sur le bio. » Faut-il dès lors intégrer plus avant le GAB à la Chambre ? « Hors de question, ils sont liés à la Conf’ ! » Et même, pire encore, « aux Coquelicots et toute la clique (…), les prophètes apocalyptiques qui nous promettent la fin du monde tous les matins. C’est du militantisme, du terrorisme ! », s’emporte l’élu.

Contournant ce mur idéologique, le GAB continue de se développer avec le soutien de plus en plus visible de la Conf’, mais aussi de collectivités locales. Résultat, « on se retrouve en concurrence [avec la Chambre, ndlr] sur des appels à projets de collectivités, indique la directrice. Avec les municipales, plein d’élus nous contactent pour savoir comment développer le bio dans leur communes. » Ce rôle de « traducteur » entre agriculteurs et écologistes pourrait-il conduire le GAB à se présenter un jour aux élections de la Chambre ? « Ce n’est pas prévu même si le GAB est, de fait, un syndicat, indique Céline Girault. Mais pour nous, si la Chambre venait à disparaître, ce ne serait pas la fin du monde… »

Il est très compliqué d’obtenir des éléments sur le fonctionnement de la Chambre d’Agriculture. Les « sessions » ne sont pas publiques, même si le président peut y inviter des journalistes s’il le souhaite. Nos multiples demandes d’information sur les budgets, le conflit salarial naissant ou les conditions d’attribution du marché public « journal » n’ont pas obtenu de réponse. Demandes « légitimes » a pourtant observé le service de presse. Rappelons que ni les éphémères élus de la Conf’, ni les délégués syndicaux des salariés n’ont eu accès à ces infos eux non plus.

Les politiques départementaux et régionaux, qui ont accès aux coulisses, ne communiquent pas davantage. Peut-être parce qu’au conseil départemental, dont la majorité est à gauche, et Notre-Dame-des-Landes pas encore tout à fait réglé, les élus marchent sur des œufs avec la FNSEA. Et peut-être parce qu'au conseil régional les élus concernés sont d’anciens cadres ou adhérents du syndicat. Toujours est-il que de nombreuses personnes ont manifesté leur crainte d’être associées à cette enquête et d’entrer, de ce fait, dans le collimateur de la Fédé.

Cette enquête sera probablement considérée comme une énième tentative d’agri-bashing par certains interlocuteurs. Même si elle témoigne d’abord d’une vraie volonté de comprendre le monde agricole. Ce qui n’est pas facile.