Coup de tonnerre sur l’île de Noirmoutier, ce vendredi 10 juillet. Dans le conflit hors normes qui oppose depuis cinq ans la mairie de La Guérinière à l’ancien exploitant de son camping municipal, le Conseil d’État a donné raison à la commune vendéenne. Plus précisément, la plus haute juridiction administrative française a sommé les tribunaux administratifs nantais de revoir leur copie, dans un dossier qui était pourtant déjà passé cinq fois devant leurs yeux. Une décision qui, du même coup, offre au pire un sursis, au mieux une porte de sortie inespérée, à la petite cité balnéaire.

En février dernier, une précédente décision de justice avait porté à... quatre millions d’euros la somme qu’elle devait verser à son ancien concessionnaire. Un montant considérable pour un village de 1 400 habitants, dont le budget annuel de fonctionnement ne dépasse pas 2,5 millions d’euros. Ce conflit et l’ampleur des sommes en jeu ont d’ailleurs coûté son poste à Marie-France Léculée, la maire sortante de La Guérinière, sèchement battue (37,35 %) le 15 mars dernier. Tout au long de son mandat, cette retraitée de 72 ans n’a eu de cesse de batailler avec la SAS Les Moulins, propriété du richissime Alain-Dominique Perrin. Perdant chaque fois à la barre des tribunaux, jusqu’à cet improbable retournement de situation.

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Vue depuis les emplacements du camping de la Court à La Guérinière. / Photo : capture toocamp.com

Un homme d'affaire au camping

Pour bien comprendre ce bras de fer homérique, un bref rappel historique s’impose. En 2006, Philbert Palvadeau, le maire de l’époque aujourd’hui décédé, souhaite redonner un peu de lustre au camping municipal mal en point. Il sollicite Alain-Dominique Perrin ("ADP") pour qu’il candidate à l’appel d’offres. L'homme n’est pas n’importe qui : ancien président du groupe de luxe Cartier, puis de sa maison mère Richemont , ce Nantais d’origine – âgé à l’époque de 64 ans – a ses habitudes sur Noirmoutier. Son père, ancien directeur des chantiers navals Dubigeon, a fait construire la maison de famille qui jouxte toujours le camping municipal. « Cela fait 76 ans que je viens ici… Noirmoutier, c’est chez moi », clame encore aujourd’hui cet ancien élève du lycée Guist’hau.       

Éminent collectionneur d’art contemporain dont la fortune est évaluée à plusieurs dizaines de millions d'euros, Alain-Dominique Perrin est aussi connu pour avoir soldé l’imposant passif fiscal de Claude François : il avait été désigné exécuteur testamentaire du chanteur après sa mort en 1978. Les deux hommes étaient devenus amis, après avoir fait connaissance trois ans plus tôt. « On louait le même avion avec le même pilote au Bourget », explique ADP à Mediacités. Marié pendant vingt-quatre ans avec l’attachée de presse de Cloclo, il a rempli les mêmes fonctions pour un autre de ses amis illustres, le sculpteur César, dont il possède encore 110 œuvres d’art… Enfin, cette grande et fine gueule possède le Château Lagrézette, à Caillac (Lot), l’un des plus beaux domaines des vins de Cahors.

Ringard le camping ? Essayez le « glamping »

Bref, Alain-Dominique Perrin a de l’argent, beaucoup d’argent. Après avoir remporté l’appel d’offres en 2008, il monte avec son neveu Arnaud la SAS Les Moulins. Et met les petits plats dans les grands. Il investit, selon lui, plus de trois millions d’euros pour transformer le petit camping municipal en une destination cinq étoiles. Oubliés, les mobile-homes en plastique ou les tentes dépareillées… Le créateur de la Fondation Cartier réduit le nombre d’emplacements, sur lesquels il dresse des « tipis » grand luxe et des lodges. Il joue aussi de son réseau : pour l’inauguration, Line Renaud vient pousser la chansonnette, tandis que Paris-Match consacre un reportage de six pages à ce « gentleman-campeur » qui a fait de La Guérinière un « must de l’été ».

Alain-Dominique Perrin (a droite) et son neveu devant les tipis du camping
Alain-Dominique Perrin (à droite) et son neveu Arnaud devant les tipis du camping. / Photo : Guillaume Frouin

La recette fonctionne et séduit touristes parisiens et étrangers en quête de « glamping », mélange de « glamour » et de « camping ». De 373 000 euros en 2008, le chiffre d’affaires grimpe à 1,8 million d’euros en 2014. Un succès pour l’ancien diplômé de « L’Ecole des cadres » et une bonne affaire pour la commune : la redevance qu’elle perçoit chaque année passe de 44 000 à 181 000 euros. Une vraie poule aux œufs d’or ! De son côté, la famille Perrin investit dans deux autres campings sur l’île de Noirmoutier, à L’Epine et Barbâtre, et dans un autre à Leucate, dans le sud de la France (Aude). Elle réfléchit même à faire de ce nouveau concept une franchise mondiale, comme le raconte le quotidien économique La Tribune en 2012. 

Mais le mécanisme se grippe quand l’ancien patron de Cartier et son neveu commencent à trouver « excessives » les redevances communales prélevées en Vendée. Elles affectent, selon eux, la viabilité de leurs campings. A Barbâtre, après avoir porté l’affaire devant le tribunal administratif de Nantes et perdu, la commune accepte de négocier avec la famille Perrin : elle se contentera dorénavant d’une redevance annuelle forfaitaire de 80 000 euros. Mais chez les voisins de La Guérinière, les discussions avec la maire Marie-France Léculée capotent. « Elle s’est entêtée et a décidé de me foutre dehors séance tenante, alors que j’avais six mois de préavis, s’étrangle Alain-Dominique Perrin. C’est une erreur de gestion absolument impardonnable. »

La facture ? Près de deux ans du budget de la commune

Débute alors, en 2015, un bras de fer judiciaire de longue haleine et hors normes pour les juridictions administratives nantaises. Car, là où n’importe quel autre exploitant évincé de sa concession aurait rapidement baissé les bras, faute d’argent pour payer ses avocats, l’ancien patron du groupe Cartier, lui, a de la ressource… Les juges vont d’abord - et longtemps - lui donner raison. En 2018, un cataclysme s’abat sur la petite commune : sa délégation de service public de 2007 est purement et simplement annulée par le tribunal administratif de Nantes. Chassée comme un mauvais rêve qui n’aurait jamais existé. Corollaire : toutes les redevances et factures réclamées sur cette base n’ont plus aucune valeur légale.

La commune doit donc reverser à Alain-Dominique Perrin l’intégralité des sommes qu’elle a touché. Une décision rarissime et une catastrophe pour le petit village : la somme représente près de deux ans de son budget. Dans ces conditions, obtenir un prêt pour payer ces quatre millions d’euros paraît hors de portée. Il y a un an, devant la cour administrative d’appel de Nantes, l'avocat de la commune de l’époque confessait d'ailleurs que celle-ci n’avait « pas les ressources » pour honorer un premier jugement défavorable rendu au printemps 2018... qui ne portait « que » sur 1,8 million d’euros ! « La commune s’est tournée vers les banques pour faire un emprunt bancaire temporaire, mais elles n’ont pas donné suite », déclarait Me Alexandre Le Mière lors cette vaine demande de « sursis à exécution ». Pendant ce temps, le compteur des intérêts de retard n’a jamais cessé de tourner : il y en a à présent pour « 250 000 euros » d’argent public, calculent les avocats d’Alain-Dominique Perrin.

Aujourd’hui, la décision du Conseil d’État va donc rebattre les cartes. Ou pas. « On repart de zéro, mais on espère que ce n’est pas une victoire à la Pyrrhus, confessait ce mercredi 15 juillet le nouveau maire de La Guérinière, Pierrick Adrien. On s’attend quand même à avoir de l’argent à payer. » Son élection, en mars dernier, n’est pas étrangère à ce dossier. « Le préfet, ce qu’il va faire, c’est qu’il va regarder les bijoux de famille et les taxes qu’on va pouvoir augmenter… Cette histoire, on va mettre quinze ans à s’en remettre », redoutait-il avant les municipales.

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La mairie de La Guérinière à Noirmoutier. / Photo : CC by Marc Ryckaert

Nouvelle équipe et relance des négociations

Sans attendre l’arrêt du Conseil d’État, Pierrick Adrien avait repris attache avec le clan Perrin pour « stopper l’hémorragie ». Pour l’instant, chacun reste campé sur ses positions. « Alain-Dominique Perrin demande plus que les condamnations et, nous, on veut payer moins, résume Pierrick Adrien. Dans l’attente du réexamen de l’affaire par la cour administrative d’appel de Nantes, on maintient le contact, pour l’après. Bien malin qui pourrait dire comment ça va se finir... »

« Les parties se sont rencontrées pour essayer de trouver un accord qu’elles souhaitent toutes les deux, confirme de son côté Me Delphine Liébeaux, l’une des avocates d’Alain-Dominique Perrin. Le changement de maire et de conseil rendent cela possible. » L’une des premières décisions de Pierrick Adrien a en effet consisté à changer d’avocat. Le précédent, Me Alexandre Le Mière, a coûté à la commune 593 000 euros d’honoraires en six ans. « L’équivalent de deux années de travaux de voirie », se désole le nouveau maire de La Guérinière. Un chiffre systématiquement tu par sa prédécesseure.

La stratégie va-t’en-guerre de l’ancienne maire continue d'ailleurs de poser question. « A Barbâtre, eux ont préféré négocier, rappelle Pierrick Adrien. Résultat, la commune a continué à toucher 80 000 euros par an et, en sept mois, c’était réglé. » C'est pourquoi le maire a décidé de faire appel à l’avocat de la commune de Barbâtre afin de sortir de ce bourbier. Le dossier du camping municipal a aussi été au centre de la constitution de sa liste pour les municipales, puisqu’il a pris soin d’enrôler « un avocat retraité » et « un financier ». « Rien que pour monter cette liste, j’en ai ch… Je cherchais des courageux et des inconscients », sourit Pierrick Adrien, qui est aussi patron d’une entreprise de plomberie.

L’homme porte un regard lucide sur Marie-France Léculée. « Je pense que cette histoire l’a complètement bouffée… Elle en a fait une affaire personnelle contre Alain-Dominique Perrin. Mais depuis cinq ans, elle ne doit pas très bien dormir, confie-t-il. Le pire, c’est qu’il y a eu des choses positives pendant son mandat, comme la construction de la maison de retraite ou de logements sociaux. Mais ce qu’on va retenir de son bilan, c’est ce p… de camping. »

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L'entrée du camping de la Court à La Guérinière. / Photo : Guillaume Frouin

« Provinciaux incultes et attardés »

Mediacités a tenté de recueillir l’avis de la principale intéressée. En vain. Contactée une première fois le 6 février via son secrétariat, Marie-France Léculée n’a pas donné suite. Relancée cinq jours plus tard, elle était alors « en réunion ». Recontactée sur son téléphone portable le vendredi 13 mars, deux jours avant les élections municipales, elle n’avait « pas le temps » de répondre en raison de nouvelles « réunions » relatives, cette fois, à la lutte contre le coronavirus, en renvoyant à la semaine suivante toute possibilité d'échange téléphonique sur le sujet.

Depuis, notre dernier message est resté lettre morte. Dommage, car Marie-France Léculée connaît parfaitement le dossier : ces cinq dernières années, la Noirmoutrine a assisté à chacune des audiences du tribunal administratif et de la cour administrative d’appel de Nantes aux côtés de son avocat de l’époque... Du jamais-vu pour les observateurs de ces audiences techniques, où seuls les avocats se déplacent habituellement.

L’ancienne maire de la Guérinière ne porte pas la presse locale dans son cœur, il est vrai. sa dernière cérémonie de vœux fut éclairante. Devant ses administrés, elle avait minimisé les « informations alarmistes » des « gros titres de presse provocateurs et malhonnêtes » qui avaient eu le malheur de relayer les remontrances des juges administratifs nantais… Dans le même style, une « lettre ouverte à Monsieur Perrin » avait été distribuée pendant la campagne électorale dans les boîtes aux lettres de la commune – sauf celle du principal intéressé. Douze conseillers municipaux sortants – mais sans leur cheffe de file – y dénonçaient les « propos publics méprisants » du collectionneur d’art contemporain et son « ingérence insupportable dans le débat démocratique ».

« La gestion financière de la commune est saine et sans reproche, soutenaient mordicus les signataires. Monsieur Perrin, arrêtez de nous prendre pour des provinciaux incultes et attardés. » Une ambiance surréaliste sur laquelle le tribunal administratif a dû lui-même se pencher : lors de sa dernière audience sur le sujet, Alain-Dominique Perrin avait demandé aux juges d’ordonner le retrait de passages « diffamatoires » dans les mémoires de la commune. Il y était insinué qu’il aurait pu faire creuser la piscine de sa maison de famille, attenante au camping, aux frais de sa société…

« Ils ont pris mon oncle pour un Américain »

Ces propos navrent le collectionneur d’art, qui connaît certains des élus concernés depuis son enfance. « Dans son entêtement, Marie-France Léculée a entraîné tout son conseil municipal », déplore le principal actionnaire de la SAS Les Moulins. Une société qui, si elle existe toujours pour les besoins du contentieux juridique, n’a plus d’activité opérationnelle. Depuis que le camping de la Guérinière a été repris d’autorité par la commune, celui de Leucate a été cédé à un ancien employé et les deux autres de Noirmoutier à la chaîne Sandaya.

A 49 ans, Arnaud Perrin, le neveu d'ADP qui gérait la SAS du temps de sa splendeur, s’est reconverti dans le conseil en gestion et placements financiers à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). « Je crois que les élus de La Guérinière ont pris mon oncle pour un Américain, résume-t-il. Le problème, c’est que les habitants de la commune sont des gens simples, et que tous n’ont pas compris leur double langage. » Certains en payent encore les frais. « Alain-Dominique Perrin avait une clientèle très aisée, qui consommait partout sur Noirmoutier. Après la fermeture, la supérette Casino a perdu 30 % de chiffre d’affaires, indique Pierrick Adrien. Il faut qu’on trouve un accord honorable pour tous, afin de sortir de ce merdier. »

Le retour d’Alain-Dominique Perrin dans le monde du camping semble en revanche exclu. « Il a 78 ans aujourd'hui, souffle Arnaud Perrin. Sa priorité, c’est de préparer sa succession avec ses enfants qui sont mes cousins. » Les contribuables de La Guérinière seront certainement amenés à y participer. La cour administrative d’appel de Nantes décidera dans quelle ampleur.

PressPepper est une agence de presse spécialisée dans la chronique judiciaire régionale, qui couvre l’actualité du droit administratif pour le compte d’une soixantaine de journaux locaux. C’est dans ce cadre qu'en mars 2015, un peu par hasard, j’ai découvert ce contentieux à la faveur de la toute première audience de référé au tribunal administratif de Nantes. Un dossier qui m’est apparu tout de suite hors normes, aussi bien en raison de la personnalité d’Alain-Dominique Perrin que des montants d’argent public en jeu... Depuis cinq ans, comme Marie-France Léculée, j’ai donc assisté à toutes les autres audiences publiques qui ont suivi à Nantes, en première instance comme en appel. Compte-rendus d’audiences et jugements ont été repris par l’hebdomadaire local - Le Courrier vendéen – ce qui a valu au journal de s’attirer les foudres de l’équipe municipale sortante.