Après la course aux lits, la chasse au personnel... En Pays de la Loire, au 11 novembre, 1 012 patients Covid étaient hospitalisés dont 162 en réanimation. « Notre objectif au 15 novembre est d’atteindre 200 lits de réanimation disponibles pour les patients Covid. Et 150 lits pour les patients non-Covid dans la région, grâce aux déprogrammations d’interventions médicales et chirurgicales non urgentes », indiquait le directeur de l’ARS, Jean-Jacques Coiplet, le 5 novembre. A priori, donc, pas d’inquiétude à avoir sur les lits pour cette deuxième vague de l’épidémie de Covid-19.

Ouf ? Pas tout à fait... Car comme dans une majorité de régions françaises, les autorités de santé sont très préoccupées par les ressources humaines. Les volontaires pour prêter main forte dans les services Covid sont en effet nettement moins nombreux que lors de la première vague. Or qui dit lits de réanimation en plus, dit infirmiers et aides-soignants supplémentaires, autour de ces lits, pour s’occuper des patients. Trouver des soignants est donc la nouvelle urgence sanitaire, comme en témoigne la campagne inédite lancée par Médecins sans frontières.

Des soignants épuisés et touchés par le Covid

« Le personnel est très fatigué, victime lui-même de l’épidémie Covid, ce qui entraîne un sur-absentéisme important, tant dans le secteur sanitaire que dans le médico-social, indiquait Laurence Browaeys, directrice de l’appui à la transformation et de l’accompagnement à l’ARS Pays de la Loire, début novembre. Nous avons ainsi un EHPAD dans lequel 16 salariés ont été contaminés en même temps. C’est énorme ! Nous recevons chaque jour des appels de directeurs d’établissement qui ne savent plus comment faire pour les remplacer. »

Au CHU de Nantes, le travail en sous-effectif permanent conduit à de nouveaux mouvements sociaux. Chose rare, mardi 10 novembre, ce sont les cadres de santé qui annonçaient leur intention de cesser le travail vendredi. « L’encadrement responsable d’équipe ne peut plus assumer et réaliser les missions qui lui sont dévolues, au regard de la taille des équipes, du périmètre d’activité, explique le syndicat CFE-CGC Acteurs santé dans un communiqué. Il passe son temps à trouver des solutions pour avoir des soignants au chevet des malades. » Cinq jours plus tôt, un nouveau service avait déposé un préavis de grève, un mois après celle menée par un pôle regroupant 13 services. Ce service de médecine polyvalente d’urgence, qui abrite actuellement 44 lits d’aval des urgences, réclame trois personnels supplémentaires en fin de semaine.

« Le week-end, c’est pire que la semaine. On nous envoie des vacataires qui ne connaissent ni l’hôpital, ni le service, ni notre travail. Les étudiants en dentaire, par exemple, n’ont pas les compétences. Les étudiants infirmiers, ça dépend. En général, ça nous prend deux fois plus de temps de travailler en binôme avec eux. Ces week-ends-là, on rentre épuisées à la maison », raconte Nathalie , une aide-soignante de 34 ans.             

Désabusée, elle veut quitter l’hôpital. « Cela fait 15 ans que j’exerce ce métier. Je ne me sens pas reconnue, je n’ai plus d’énergie. J’ai décidé de me reconvertir. » Les médecins qui travaillent depuis longtemps au CHU dressent le même constat. A l’image du docteur Philippe Bizouarn, anesthésiste-réanimateur : « La pénurie d’aides-soignantes au CHU de Nantes ne date pas d’hier. Les infirmières et aides-soignantes vacataires, qui ont beaucoup travaillé lors de la première vague et cet été, ne sont pas revenues. Elles craignent de revivre la même chose : épuisement - voire stress post-traumatique chez certaines -, pas de prime, pas de remerciements. Le ressentiment est énorme. »

Des « moyens humains suffisants », selon la direction du CHU

« Nous avons pris une décision importante : celle de réaliser le recrutement de 120 personnels soignants à ce stade. Et nous pourrons augmenter à 150. Par ailleurs, nous cherchons à mobiliser les étudiants infirmiers, même s’ils sont moins disponibles qu’au printemps », indiquait le directeur général du CHU de Nantes lors d’un point presse le 4 novembre. « Avec ces mesures, les moyens humains seront suffisants », assurait, confiant, Philippe El Saïr.

« Certains de ces recrutements sont issus des viviers classiques (candidature sur les réseaux sociaux, sur le site du CHU) ; d'autres correspondent à des contrats proposés à des étudiants en santé disponibles ou dont le cursus a été aménagé », précise le service communication. Qui assure : « Le niveau de renfort dans les unités est similaire à celui de la première période. »

Mais, comme dans les manifestations, la bataille des chiffres fait rage. « Lors de la première vague, le CHU a recruté 260 personnels. Tout le monde savait qu’il y aurait une deuxième vague. Il fallait prolonger les contrats de certains agents, estime Olivier Terrien, représentant CGT au sein de l’établissement. Il y a beaucoup de communication et d’annonces mais pas de volonté derrière. Tous les établissements cherchent du personnel et les agents n’iront pas vers le moins-disant . »    

Wanted : plusieurs centaines d’aides-soignants dans le 44

« La première ressource dont nous avons besoin, ce sont des aides-soignants. Il en manque plusieurs centaines en Loire-Atlantique », indique de son côté Stéphane Guerraud, responsable de la cellule RH Covid à l’ARS. En dehors de la mobilisation des étudiants infirmiers (lire ci-dessous), plusieurs leviers sont actionnés pour trouver des renforts. 420 propositions de professionnels de santé volontaires (retraités…) ont été reçues entre juillet et octobre dans la région, via la plateforme Renfort RH. « Mais nous n’avons pas réussi à trouver massivement des aides-soignants via cette plateforme. On y trouve davantage d’infirmiers », note Stéphane Guerraud.

Par ailleurs, entre début juin et fin août, 4 000 étudiants en santé ont envoyé leur CV pour répondre à 900 offres d’emplois, via la plateforme « Josette » (Jobs Santé l’Eté), spécifique aux Pays de la Loire. Si le flux s’est ralenti depuis l’été, « depuis début octobre, ça repart doucement, complète Stéphane Guerraud. Mais les étudiants ont repris leurs études et leurs stages ».

Les étudiants infirmiers mobilisés, après moult pressions

Chez les étudiants aussi, la première vague a laissé des traces. Et de la rancœur, comme Mediacités le racontait en juillet dernier. « On est tous allés en renfort en service Covid au CHU. La direction nous a fait croire que cette mobilisation était obligatoire. En fait, nous avons été payés au lance-pierre, nous avons perdu le fil de notre formation et très peu sont ceux à avoir touché la prime Covid », raconte Cécile, représentante des étudiants spécialisés de deuxième année.

Le 21 octobre, rebelote. Ils apprennent par courrier qu’ils sont obligés d’y retourner, sans garantie de validation de leur stage en cours, ni sur leur rémunération. Grosse colère. Rendez-vous est donné le 22 octobre devant la direction du CHU. Une nuée de 200 étudiants investit les locaux et impose des négociations. « La direction utilise la carotte et le bâton. On a théoriquement le droit de ne pas se porter renfort, mais on nous a bien fait comprendre que cela aurait un impact sur le financement de notre formation et/ou sur la validation de notre année », indique Rodolphe, représentant des étudiants de deuxième année en soins infirmiers (IFSI).

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Les étudiants infirmiers manifestent devant le CHU de Nantes en octobre 2020. / Photo : Sophie Cousin.

Depuis, l’ARS a repris la main sur les négociations et est parvenue à un accord. « A Nantes, les “deuxième année IFSI” sont mobilisables. Ils vont signer des CDD de remplacement de cinq semaines et seront rémunérés selon la grille indiciaire des aides-soignantes [ndlr : le salaire brut mensuel d'un ASH s'élève à 1 547 euros]. Par ailleurs, on a réussi à obtenir le maintien des partiels prévus cette semaine », explique Rodolphe. Une information confirmée par l’ARS, même si le feu vert n’est pas encore donné sur l’ensemble de la région. A l’échelle régionale, le « vivier » des étudiants infirmiers représente 1 250 personnes mobilisables dans les établissements sanitaires et médico-sociaux.

La satisfaction est palpable côté étudiants. Logique, quand on sait qu’au printemps dernier, ils ont perçu entre 140 et 200 euros par mois (leurs indemnités de stage) pour remplacer des aides-soignantes à temps plein. Bonne nouvelle aussi pour le CHU : le week-end du 7 novembre, la moitié de la promo, soit 90 étudiants infirmiers, s’est portée volontaire. De leur côté les infirmiers en voie de spécialisation (anesthésiste, de bloc…) plus âgés et plus expérimentés, ont eux aussi obtenu la suspension de leur cursus demandée.

Mais tous subissent une désorganisation de leurs études loin d’être idéale. Et craignent, à terme, des lacunes dans leur formation. Sans compter l’angoisse de mal faire et de mettre en danger des patients, lorsqu’ils sont livrés à eux-mêmes dans certains services.

Déprogrammer pour redéployer le personnel

Une autre manière – radicale – de trouver du personnel consiste à déprogrammer certaines interventions. Sur les 54 blocs opératoires du CHU, sept sont actuellement fermés et 10 à 12 % des interventions chirurgicales sont reportées. « On ne déprogramme que ce qui est indispensable en termes de redéploiement de ressources humaines. Le personnel spécialisé, notamment les infirmières anesthésistes, se trouve au bloc opératoire », souligne le professeur Karim Asehnoune, président de la Communauté médicale d’établissement (CME) et chef du pôle Médecine intensive, anesthésie, réanimation et blocs opératoires.

Des déprogrammations a minima pour le moment, afin d’éviter toute perte de chance aux patients non-Covid. La crainte, suite aux enseignements de la première vague, est que certains souffrant de maladies chroniques ou de cancers par exemple, ne se pénalisent en renonçant d’eux-mêmes à leurs rendez-vous à l’hôpital.

Par ailleurs, la collaboration avec les cliniques privées se poursuit, comme au printemps. « Un certain nombre de patients qui étaient au CHU en Unité de soins continus (USC, 1er niveau de gradation des soins critiques) sont transférés dans les cliniques de façon à ce que le CHU transforme ces lits en réanimation », indique le professeur Asehnoune.

https://www.mediacites.fr/decryptage/nantes/2020/04/02/a-nantes-hopitaux-et-cliniques-sont-ils-mieux-prepares-pour-affronter-le-covid-19/

Et le renfort de médecins et personnels soignants des cliniques vers l’hôpital ? Ne serait-ce pas l’un des leviers ? « On ne peut jamais dire jamais. Mais pour qu’on soit amenés à faire appel à des ressources d’anesthésie-réanimation du privé, il faudrait que l’hôpital soit totalement débordé », ajoute le président de la CME. « Au printemps, des infirmières anesthésistes du privé se sont retrouvées en chômage partiel, à la maison, alors qu’elles auraient pu venir en renfort au CHU. Cela va-t-il se reproduire pendant la seconde vague ? Ce serait absurde ! », estime le docteur Bizouarn.