Quatrième volet de notre grande enquête consacrée aux pesticides en Loire-Atlantique. Où l'on s'intéresse à ces terres agricoles situées à proximité d'habitations, où l'usage des pesticides est désormais interdit. Interdit ? Si vous avez lu les premiers épisodes de notre série (sinon, il est encore temps), vous aurez compris que c'est évidemment beaucoup plus compliqué que cela. Alors, qui est concerné exactement par ces zones de non traitement qui ont fait l'objet d'une concertation - aussi discrète que controversée - l'été dernier ? Les riverains qui résident à moins de trois mètres d'une terre cultivée, comme le souhaitaient les responsables agricoles ? Ou à plus de 150 mètres, comme l'espéraient les associations de défense de l'environnement ? Dans une agglomération où l'agriculture résiste tant bien que mal, quelles sont les communes de la métropole nantaise les plus touchées ? Et dans quelle proportion ? Chiffres et données inédits à l'appui, Mediacités apporte un éclairage nouveau.


image angélus pesticides ok

 

Épisode 4 : Ces terres agricoles désormais interdites aux pesticides

 

Est-ce un constat ou peut-on y voir un chantage à l’emploi à peine voilé ? Dès le premier paragraphe du préambule de sa nouvelle « charte d’engagement des utilisateurs de produits phytopharmaceutiques de Loire-Atlantique » , la Chambre d’agriculture ne tourne pas autour du pot. Ce « secteur économique d’importance » - avec l’agroalimentaire - fait travailler « 10 % de la population active ligérienne » et représente plus de « 10 % de la production nationale » dans de nombreux domaines. Il appartiendrait donc aux citoyens « de soutenir l’agriculture et de respecter cet espace » alors que les agriculteurs « se doivent de maîtriser l’emploi des produits phytosanitaires et de protéger la biodiversité ainsi que les riverains ».                      

Un secteur de poids, l’agriculture l’est assurément en Loire-Atlantique : en 2018, près de 152 millions d’euros d’aides de la PAC (Politique agricole commune) ont été versées par Bruxelles à plus de 4 200 exploitations. Cette même année, il s’est également vendu dans le département plus de 1 000 tonnes de produits phytos, dont 154 tonnes de substances “cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques” et 108 tonnes de glyphosate, l’herbicide controversé. Ces chiffres n’apparaissent pas dans la charte de bon voisinage rédigée après concertation par la Chambre d’agriculture et approuvée par la préfecture. Il n’est pas davantage fait mention du nombre de salariés agricoles directement concernés par la manutention et l’épandage des produits phytosanitaires. Ni du nombre de riverains résidant à proximité des parcelles agricoles traitées chaque saison, ceux directement concernés par les distances de sécurité minimales désormais imposées par un arrêté du 27 décembre 2019.

Un flou qui ne permettra donc pas de mettre fin aux nombreux conflits d'usage régulièrement constatés et au conflit autour de l'épandage. En témoignent, par exemple, les plaintes enregistrées en novembre 2020 par la municipalité de Treillières, en bordure de la métropole nantaise. Au retour des vacances de la Toussaint, les parents d'élèves de l'école Pauline-Kergomard déploraient que l'agriculteur voisin ait répandu un herbicide sur le champ jouxtant la cour de récréation. L'exploitant avait pourtant fait mieux que respecter la bande réglementaire de 5 mètres sans épandage. Pas de quoi rassurer les parents inquiets pour la santé de leurs enfants. Malgré les textes, difficile de faire cohabiter les légitimes inquiétudes des uns avec la nécessaire activité des autres.    

53% de surfaces agricoles à Coüeron, 1% à Nantes

Bidule_pesticides_tracteurAu sein de la seule Métropole nantaise - 24 communes, 647 000 habitants - les terres agricoles occupent encore un quart de la superficie totale de l’intercommunalité. La proximité entre agriculteurs et riverains y est donc une réalité, exacerbée par l’urbanisation continue, l’artificialisation des terres et l’arrivée de populations nouvelles (+ 60 000 habitants en dix ans). Mais la situation de la ville-centre, Nantes (1 % de terres agricoles avec une densité de 4 700 habitants au kilomètre carré), n’est guère comparable à celle de Saint-Herblain (8 %, 1 500 hab/km2) ou de Couëron (53 % de surfaces agricoles, 485 hab/km2). Et l’on ne porte probablement pas le même regard sur les épandages selon que son appartement jouxte d’autres pavillons, des vignes ou des serres dédiées au maraîchage.

Pour dresser le portrait-robot des terres agricoles de la Métropole nantaise tout en évaluant l’impact des nouvelles Zones de non-traitement de pesticides (ZNT), Mediacités a exploité pour la première fois le “Registre parcellaire graphique” (RPG), une base de données annuelle diffusée par l’IGN servant de référence pour le versement des aides de la PAC. Comme nous l’expliquons dans notre méthodologie, certaines surfaces agricoles ne sont pas représentées dans le RPG lorsque les exploitants ne sollicitent pas d’aides de la PAC, ce qui est essentiellement le cas de la viticulture et des vergers. Ce document public reste toutefois le plus exhaustif à ce jour pour étudier l’occupation des sols à travers le pays.

image3
Extrait du Registre parcellaire graphique, pour une partie de la commune d'Orvault.

Les terres agricoles occupent encore un quart de l’espace métropolitain… mais peu sont exploitées

Dans les communes de la Métropole nantaise, les terres agricoles déclarées par les agriculteurs couvraient près de 13 400 hectares en 2018, à comparer aux plus de 52 000 hectares compris à l’intérieur des frontières administratives de l’intercommunalité… L’agriculture occupe donc globalement 25,6 % des surfaces, un tiers de la métropole étant urbanisé. Avec de fortes disparités entre les communes représentées dans le tableau suivant : à l’Ouest, des villes où les exploitations occupent encore plus de la moitié du territoire (Brains, Le Pellerin et Couëron, la plus étendue) ; autour de Nantes, les secteurs où les exploitations ont quasi-disparu (Rezé, Saint-Sébastien-sur-Loire).

Les données du Registre parcellaire graphique révèlent d’autres informations plus inattendues : en 2018 toujours, près de 8 900 hectares des surfaces agricoles déclarées par les exploitants pour percevoir les aides de Bruxelles étaient des prairies, temporaires ou permanentes, et des terres “gelées”, non productives. Des espaces en friche que les élus métropolitains souhaiteraient remettre en culture en apportant un soutien financier aux repreneurs. 450 hectares auraient déjà pu être exploités de nouveau entre 2009 et 2017, selon les chiffres de Nantes Métropole. Et des associations, telles Terre de liens, agissent aussi en achetant des fermes pour les louer à des agriculteurs et faciliter leur installation (lire à ce sujet l’interview donnée à Mediacités par son directeur général Benjamin Duriez).

En excluant ces prairies, terres gelées ou en jachère, un tiers des surfaces restaient donc dédiées à la production en 2018 et directement concernées par les nouvelles zones de non-traitement des pesticides à proximité des habitations. En tête de l’activité agricole : la culture du maïs sur plus d’un millier d’hectares, celles du blé tendre (860 ha), de la vigne (619 ha) et d’autres céréales (482 ha), loin devant les vergers (35 ha) et le tournesol (13 ha). 

Où sont les riverains les plus proches des zones d'épandage ?

Bidule_pesticides_nuageToutes ces cultures n’ont pas les mêmes besoins : avec une quinzaine de traitements chaque année, la vigne reste une consommatrice importante de produits phytosanitaires. Compter sept passages du tracteur en moyenne pour le colza, trois pour le maïs et deux pour le tournesol, selon la météo du moment. Mais quelle que soit la fréquence, les agriculteurs doivent aujourd’hui respecter une distance minimale de trois mètres entre la zone d’épandage des produits phytosanitaires et les zones d’habitation (calculées à partir de la limite des terrains habités et non à partir des bâtiments). Distance rallongée à cinq mètres ou à dix mètres en l’absence de matériel de pulvérisation performant et à vingt mètres incompressibles pour les substances particulièrement dangereuses… De quoi faire bondir les associations de protection de l’environnement qui réclament une distance de sécurité de 150 mètres minimum entre les zones habitées et les parcelles traitées !

Mais combien de terres agricoles sont-elles réellement concernées par ces interdictions d’épandage ? Quelles sont les communes dont les riverains sont les plus proches des parcelles en production ? Et pourrait-on réellement élargir à 150 mètres les distances non traitées ? En l’absence de cartographie ou de statistiques publiques sur le sujet, la rédaction de Mediacités a mené sa propre analyse en exploitant les sources de données ouvertes. Commune par commune, nous avons listé les parcelles, étudié le cadastre, géolocalisé les adresses postales et synthétisé pour la première fois l’impact local de la proximité entre riverains et terres agricoles.

image1
Simulation animée des différentes surfaces agricoles selon leur distance aux parcelles habitées (de 3m en vert clair à 150m en vert foncé).

50 hectares de terres agricoles à moins de trois mètres des habitations

Premier enseignement : à trois mètres des habitations, la distance minimale applicable aux agriculteurs utilisant des matériels de pulvérisation limitant le risque de dérive des pesticides, 50 hectares sont concernés sur l’ensemble de la Métropole nantaise. 50 hectares, soit 1 % des surfaces productives, parmi lesquelles de nombreuses parcelles de fleurs et légumes (11,5 ha), de maïs (8 ha) et de vignes (7 ha). Avec 14,5 hectares de terres à moins de 3 mètres des habitations, la commune de Carquefou apparaît en première ligne, une valeur qui représente toutefois moins de 2 % des surfaces exploitées sur son territoire. Moins étendue, Sainte-Luce-sur-Loire est proportionnellement plus impactée avec 3 % de terres agricoles (environ 1 hectare) situées à proximité directe des habitations et désormais non-épandables.

La deuxième distance de sécurité prévue par défaut pour les principales cultures - à cinq mètres des habitations - ajoute environ 10 hectares de parcelles en exploitation au périmètre précédent, l’équivalent de 20 terrains de football. Peu de conséquences pour les légumes et les fleurs mais davantage d’impact sur le maïs (+2 ha), la vigne (+2 ha) ou le blé (+1,5 ha). Ces quelques hectares “perdus” pour les agriculteurs paraîtront probablement symboliques aux riverains qui observent les épandages de pesticides depuis leur fenêtre. Mais ils représentent déjà plusieurs dizaines milliers d’euros de revenus chaque année pour les exploitants qui ont bataillé lors de la rédaction des chartes de bon voisinage afin de grappiller toutes les parcelles envisageables. En Loire-Atlantique, un “accord particulier” entre agriculteurs et riverains a même été imaginé pour supprimer totalement les distance de sécurité lorsque des parcelles privées ne constituent pas “une zone d’agrément” pour leur propriétaire…

59 % des terres agricoles concernées par la zone de 150 mètres

Bidule_pesticides_barilAccord particulier ou pas, le législateur impose tout de même une distance incompressible de 20 mètres pour l’épandage des produits phytosanitaires parmi les plus dangereux, particulièrement les perturbateurs endocriniens. On y trouve le “Cazostar Xtra”, le “Ricain +” (fongicides) ou le “Sepouko” (herbicides) parmi une liste d’une cinquantaine de produits disposant d’une autorisation de mise sur le marché… A cette distance des habitations, environ 5 % des surfaces agricoles de la Métropole ne peuvent être traitées, maïs en tête (57 ha) devant les vignes (39 ha) et le blé (33 ha). Les communes de Carquefou, Orvault et Vertou regroupent à elles trois près de la moitié des surfaces concernées, sans qu’il nous ait été possible de calculer le nombre de riverains habitant précisément à cette distance de 20 mètres.

Au-delà de 20 mètres des zones habitées, les épandages de produits phytosanitaires ne sont plus limités. Les premières études menées en France par les associations de surveillance de la qualité de l’air ont mis en lumière à différentes reprises la dispersion des polluants agricoles à plusieurs kilomètres de leur lieu d’émission. Les associations de protection de l’environnement militent en conséquence pour un élargissement des zones de non-traitement à 150 mètres des lieux habités. Envisageable ?

Selon nos calculs, une telle distance engloberait 59 % des surfaces agricoles actuellement exploitées sur la Métropole nantaise. Plus de 2 600 hectares (hors prairies et terres gelées) dont 615 de maïs, 464 de blé ou encore 415 des 619 hectares de vignes bénéficiant des aides de la PAC… Économiquement intenable pour la survie de nombreuses exploitations rappellent les agriculteurs. Pour les écologistes, cette contrainte imposerait au contraire d’accélérer la recherche de solutions alternatives viables pour la production, plus saines pour l’Homme et la nature. Et enfin d’atteindre les objectifs du Grenelle de l’environnement qui prévoyait, dès 2007, de réduire de moitié l’usage des pesticides à l’horizon 2018. Une échéance aujourd’hui repoussée à 2025.


Bidule_pesticides_baril

Les pesticides en Loire-Atlantique :
de l'omerta au grand débat.

Une enquête de Mediacités en cinq volets à lire ou à relire

Cet article s'inscrit dans notre grande série d'enquête sur les pesticides en Loire-Atlantique. Il est le fruit d'une idée assez simple qui, comme c'est souvent le cas, déboucha sur un travail considérable. L'idée part d'abord du débat qui fait rage sur l’épandage de pesticides à proximité des habitations : faut-il ou non l'interdire et, surtout, ou placer la limite ? A trois mètres comme le souhaitait les agriculteurs ou à 150 mètres, comme le réclamait les associations de défense de l'environnement. Pas besoin d'être un géomètre expert pour comprendre qu'il y a un monde entre ces deux options.

Problème : dans un cas comme dans l'autre, personne ne se rend compte de ce que signifierait sur le terrain l'adoption de telles limites, faute de cartes et de données disponibles. Pour tenter de faire avancer le débat, il fallait donc visualiser, commune par commune, ce que chacune impliquerait. Pour les agriculteurs comme pour leurs voisins. Et c'est alors que surgit la montagne de travail. Car pour rendre ces limites concrètes, il a fallu procéder au croisement d'un nombre considérables de données éparses. Une méthode inédite que nous vous détaillons longuement dans le making of de cette enquête