«Ce n’est pas une information que l’on souhaite voir apparaitre dans la presse. Le service d’ordre cherche à être le plus discret possible et on ne veut pas être identifié en tant que membre. » Au bout du fil, Morgan Corbières, « pilote » du futur service d’ordre d’En Marche en Loire-Atlantique, ne cache pas son embarras. Il consent néanmoins à répondre à toutes les questions sur ce message publié sur la boucle Telegram de LREM 44, que Mediacités a pu consulter.

Avec cet appel sur la messagerie cryptée lancé à la centaine de militants qui en sont membres, le parti présidentiel cherche à recruter une trentaine de personnes pour intégrer le « SO44 ». Derrière ce sigle, un service d’ordre dont la mission est, lit-on, « la vigilance et l’observation lors des sorties en public des élus, leurs collaborateurs et les équipes de campagne. » L’appel à candidature précise également que ces bénévoles auront à procéder à des « contrôles bienveillants (sic) », à préparer en amont « des méthodes d’exfiltration », à montrer une « force de dissuasion en cas d’opposants virulents », à se mettre en relation avec les forces de police et si besoin « porter secours et assistance en cas de malaise ou blessure. » 

SO44

Le signe d’un climat politique sous tension ? Sans doute, même si la constitution d’un service d’ordre local n’est pas une première pour En Marche dans le département. En 2017 déjà, un groupe avait été monté, avant d’être démantelé à l’issue des élections législatives faute d’un consensus interne pour le garder en activité. Mais pour Morgan Corbières, la situation a évolué. « Quand on se déplace aujourd’hui, on ne se sent pas serein », explique-t-il. La mobilisation des gilets jaunes a mis en évidence la nécessité absolue de se protéger, car nous avons parfois face à nous des personnes radicalisées. Au lieu de porter des idées, certains préfèrent porter des coups de poing. A Saint-Nazaire par exemple, la députée (LREM, ndlr) Audrey Dufeu-Schubert a dû arrêter précipitamment une réunion publique . » 

Crise du débat politique

Pour Morgan Corbières, la menace ne s’arrête pas aux gilets jaunes. « Nous avons tous des souvenirs malheureux de rencontres à 3 contre 10 dans des petites ruelles nantaises face aux Insoumis en période d’élection présidentielle. On est sur des méthodes extrêmement désagréables », raconte cet ancien prothésiste dentaire devenu, après les élections législatives de 2017, l’assistant parlementaire de Sarah El-Haïri pendant trois mois.

Car Morgan Corbières n’est pas un professionnel de la sécurité. Depuis son adhésion à LREM en 2017, il « rend service bénévolement » car il a « une tête à ça ». C'est à dire ? « Même si je n’ai pas de formation, tout le monde me prend pour un policier, répond-il. C’est plutôt la rencontre d’un physique et d’une fonction qui ont fait que j’incarne correctement la fonction. Après, le côté "organisation" m’a plu. Et puis, ça bouge et on est utile à quelque chose » rapporte celui qui se targue de ne jamais avoir donné de coup, même lorsqu’il officiait au sein du service d’ordre national du candidat Emmanuel Macron. « Pendant la campagne de l’élection présidentielle, je faisais les déplacements aux côtés du candidat. Alexandre Benalla était alors mon chef. » raconte-t-il à Mediacités. Une référence.

Le parti présidentiel serait-il particulièrement exposé aux risques de violence pour se mettre ainsi à la recherche d'une - copieuse - équipe de sécurité ? « Ce besoin de protection s’inscrit dans une ambiance de défiance vis-à-vis du politique et de ceux et celles qui détiennent le pouvoir », justifie Stéphane Gachet . Le référent d’En Marche en Loire-Atlantique et membre fondateur du Comité de soutien à Emmanuel Macron de Nantes Métropole estime néanmoins que « toutes les formations politiques sont confrontées à la même crise démocratique qui conduit à la difficulté de débattre de façon apaisée ».      

Moins de troupes dans les autres partis

Sans doute. Reste que la constitution d’un service d’ordre aussi important témoigne aussi de la violence actuelle du climat politique. Pour l’historien François Audigier, auteur d’une Histoire des services d’ordre en France du XIXe siècle à nos jours, aucune formation politique n’échappe à ce besoin de protection. « À droite comme à gauche, certaines formations assument sans problème ce rapport à la violence, à l’autorité et à l’ordre, et se dotent d’appareils de sécurité militarisés. D’autres, moins à l’aise dans ce registre, notamment au centre de l’échiquier politique, cherchent des modèles plus discrets et "civilisés" de service d’ordre ». C’est le cas de LREM à en croire les termes mesurés des responsables départementaux.

Dans les autres partis politiques de Loire-Atlantique, le recours aux "gros bras" est aussi une réalité. Au Parti Socialiste, un service d’ordre de quatre ou cinq personnes est constitué lors de manifestations durant lesquelles les élus risquent d’être chahutés. Pour les élections législatives à venir, seuls les meetings seront sécurisés. « Il faut dire que le climat s’est apaisé à notre encontre. Nous sommes moins menacés que lorsque l’on était au pouvoir » admet Dominique Raimbourg, le secrétaire fédéral du PS en Loire-Atlantique. Ha, les vicissitudes du pouvoir...

Chez les Républicains de Loire-Atlantique, on fait appel au « GP ». Ce « groupe de protection », composé de militants de toutes les régions, est piloté par les instances nationales. « Nous demandons du soutien du GP uniquement dans le cadre de déplacement d’une personnalité » explique Anthony Béraud, le secrétaire départemental LR. « La dernière fois que j’en ai eu besoin, c’était pour les Universités d’été à La Baule car des personnalités nationales étaient présentes. Il m’a envoyé deux personnes qui venaient de d’autres départements que la Loire-Atlantique ». Deux membres pour un service d’ordre… On est loin des 30 prévus par LREM de Loire-Atlantique.

Sécurité privée

D’ailleurs, ce groupe d’une trentaine de personnes étonne l’historien. « Les services d’ordre militants semblent avoir quasiment disparus, analyse François Audigier. Les grands partis sous-traitent leur protection à des sociétés privées ou à des officines discrètes, comme le Mouvement initiative et liberté (MIL) pour l’ex UMP. En revanche, les syndicats et partis marqués par un certain degré de radicalité assument parfaitement le recours au service d’ordre militant, comme le Rassemblement National et son département Protection sécurité (DPS) », commente-t-il. Au Rassemblement National de Loire-Atlantique justement, certains des membres du service d’ordre flirtaient discrètement avec des groupuscules d’extrême droite violents, comme l’expliquait Mediacités en mars 2020.

Quant au recours aux sociétés privées de sécurité, le futur responsable du SO44 d’En Marche n’y adhère pas totalement. « Les agents de sécurité privée peuvent être utile pour une fonction précise comme la surveillance d’une entrée. Ils vont être bornés à ce pourquoi on les paye. Pour un parti politique, de mon point de vue, la sécurité doit être assurée par des personnes militantes, heureuses de remplir cette mission, avec l’envie d’être gentilles avec les gens. Bref, les conditions pour créer une bonne ambiance » explique Morgan Corbières.

Des membres d’un service d’ordre « heureux et gentils », pour « créer une bonne ambiance » ? Nous voilà plongés en plein « en même temps » macronien... De quoi casser l’image inquiétante et sulfureuse des militants chargés de la sécurité des années passées ? Peut-être. « Les actes de violence de certains services d’ordre ne doivent pas cacher l’essentiel, prévient François Audigier. Par leur professionnalisme croissant et leur efficacité, les services d’ordre ont participé à cette pacification progressive de la vie politique française sur le temps long. Si les appareils de sécurité ont pu produire volontairement de la violence et créer du désordre, ils ont surtout contenu les tensions ». Dans le climat actuel, il faudra au moins ça.

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).