Débrayage au Midi libre, annonce de la suppression de plus de 100 postes chez Ebra (groupe formé de neuf journaux dont Le Progrès, Le Dauphiné libéré et L’Est Républicain), tensions entre les journalistes de Nice-Matin et leur actionnaire belge, Nethys, en cours de désengagement... Ces dernières semaines, la presse locale apparaît dans une mauvaise passe. Mais derrière ces actualités, c'est une crise profonde qui se fait jour. Un chiffre choc - et inédit - résume la situation : plus d'un poste de journaliste sur dix a été supprimé entre 2009 et aujourd’hui au sein des journaux de presse quotidienne régionale et départementale ( PQR et PQD ).             

En dix ans, selon notre décompte, les effectifs ont chuté de 12,5% dans les quotidiens locaux. Ce chiffre, Mediacités l’a obtenu en interrogeant, pendant deux mois, toutes les rédactions de PQR et PQD inscrites à l’Union de la presse en région (Upreg). Les trois quarts de ces journaux nous ont répondu, soit par le biais de leur direction, soit par des élus syndicaux.

La baisse du nombre de journalistes dans les journaux locaux est d’autant plus grave qu’elle est souvent accompagnée d’importantes diminutions d’effectifs dans les autres professions qui font vivre un journal, des emplois administratifs aux métiers du livre. Les secrétaires, notamment, qui constituaient souvent le premier lien entre un journal et son lecteur, disparaissent peu à peu des rédactions locales.

108 agences locales de PQR en moins en dix ans

Autre résultat glaçant de ce panorama de la presse réalisé par Mediacités : la grande hémorragie du nombre de rédactions locales. Selon notre décompte, au moins 108 agences locales de PQR ont fermé ces dix dernières années en France métropolitaine. Aux Etats-Unis, selon une étude de l'Université de Caroline du Nord parue en octobre 2018 et relayée par Le Figaro, plus de 200 comtés américains (sur 3143) ne disposent carrément plus de journal local. Certes, la France ne souffre pas encore de l’apparition de déserts médiatiques comme c'est le cas outre-Atlantique. Chaque département de métropole demeure couvert par au moins un quotidien régional ou départemental. Mais la disparition massive de rédactions locales dans des villes moyennes (fermeture de l’agence de Sud-Ouest à Auch en 2015, de celle de La Montagne à Limoges en 2016, de celle du Populaire du Centre à Brives en 2018, etc.) a de quoi inquiéter.

Entre les diminutions d’effectifs, la priorité donnée coûte que coûte au digital et la perte de pluralisme causée par la concentration de la presse, PQR et PHR traversent donc une phase très difficile et pourtant assez peu médiatisée. Dans les kiosques, la baisse de la diffusion touche tous les quotidiens locaux sans exception. Selon les chiffres de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), elle va, entre 2014 et 2018, de -4,65 % pour Le Bien Public, qui s’en sort le mieux, à -28,47 % pour Centre Presse Poitiers, seulement distribué dans la Vienne. De la baisse de l’audience et de celle des effectifs, laquelle a entraîné l’autre ? Difficile à dire. Toujours est-il que ces évolutions vont de pair.

Suppressions d’effectifs et pluralisme en berne ? Ces deux symptômes renvoient en chœur à la situation du groupe Ebra. Propriété du Crédit mutuel, Ebra (pour Est Bourgogne Rhône Alpes) s’est forgé au cours des dix dernières années une hégémonie sans faille sur une large partie Est du territoire métropolitain : l'Alsace, la Lorraine, l'ex-région Rhône-Alpes mais aussi la Franche-Comté et une partie de la Bourgogne . Au total, Ebra est en situation de monopole pour la presse quotidienne régionale dans 21 des 23 départements du Nord-Est dans lesquels le groupe est présent.             

Petit rappel historique. Fondé en 2006, le groupe Ebra appartient alors à 51 % au groupe L’Est Républicain et à 49 % au Crédit Mutuel. A cette époque, Ebra réunit quatre titres de presse locale : Le Progrès, Le Dauphiné Libéré, Le Bien Public, Le Journal de Saône-et-Loire. En septembre 2009, le Crédit Mutuel, déjà propriétaire du Républicain Lorrain, de L’Alsace et du Pays, devient l’unique actionnaire d’Ebra. Fin 2010, la banque mutualiste rachète, en deux fois, plus de 70 % du capital du groupe L’Est Républicain. En un peu plus d’un an, le Crédit mutuel passe donc du statut d’actionnaire très important – mais minoritaire – dans un groupe de presse locale à leader français du secteur. Les conséquences seront immédiates.

Elles se font d’abord jour par le biais des clauses de cession . Entre 2009 et 2010, de nombreux journalistes proches de la retraite en profitent pour quitter les titres. Aux Dernières Nouvelles d’Alsace, à L'Est Républicain et à Vosges Matin, on dénombre vite plus d’une centaine de départs. « La clause de cession a eu un effet hémorragique », se rappelle Eric Barbier, délégué syndical SNJ de L’Est républicain. « Ils ne fuyaient pas le Crédit Mutuel, souligne un ancien reporter des DNA. Ils voyaient l’opportunité de partir quelques années avant la retraite. »       

« Le Crédit Mutuel n'était pas perçu comme un actionnaire hostile, poursuit Eric Barbier. Ce qu’ils font maintenant l’est nettement plus. » Ce qu’ils font maintenant ? Comprendre une succession de réductions d’effectifs. En 2015, un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) au Bien Public et au Journal de Saône-et-Loire vise la suppression de 96 postes dans l’administration et à l’imprimerie. En 2018, un plan de départs volontaires est engagé au Progrès avec un objectif de 77 départs, dont 27 dans la rédaction, sur un peu plus de 500 salariés. Au même moment, un projet similaire est mené au Dauphiné Libéré. Pour ce journal, le chiffre visé est de 122 départs volontaires pour « remplacer des vieux, pas adaptés au web, par des jeunes », estime Agnès Briançon, déléguée syndicale SNJ.

Au fil des ans, des titres d’Ebra voient également certains de leurs services fermer. C’est ainsi que l’imprimerie du journal L’Alsace, à Mulhouse, a cessé son activité, le titre étant désormais imprimé à Strasbourg, dans les mêmes locaux que son ex-concurrent, les DNA. De nombreuses agences locales ferment leurs portes. En dix ans, nous en avons dénombré 28, notamment l’agence du Dauphiné Libéré à Aix-en-Provence en 2014 ou l'agence de Républicain lorrain à Nancy en 2012.

Cette série de mauvaises nouvelles a repris le 6 juin dernier, lorsque la DRH d’Ebra, Valérie Noël, a annoncé aux représentants syndicaux du groupe un projet de suppression de plus d’une centaine de postes. De nombreux services qu'on trouvait dans chacun des quotidiens seront regroupés au sein d'Ebra Services, un « centre d’expertise partagé » situé en périphérie de Nancy. Les 284 postes prévus dans la nouvelle structure se substitueront aux 386 postes supprimés dans les différents quotidiens. Un « démantèlement » pouvant mener à un « traumatisme », a immédiatement dénoncé le SNJ. Le but du groupe Ebra : centraliser, au fil du temps, ses activités.

Entre plans de départs volontaires, PSE et clauses de cession, le nombre de journalistes a baissé de 12,7 % selon des chiffres fournis par des représentants syndicaux de six quotidiens du groupe. Ces réductions d’effectifs se sont faites parallèlement à la mise en place de la stratégie du « digital first ». Soit la priorité donnée au numérique, que beaucoup date de l'arrivée à la présidence d’Ebra de Philippe Carli, ex-patron de Siemens France, en septembre 2017. Le « digital first », cela signifie, outre le traditionnel article pour le journal papier, l'écriture d'un article adapté au numérique, la production de diaporamas, de vidéos et, plus rarement, de podcasts. Et parfois, tout cela à la fois. Le tout, donc, avec beaucoup moins de journalistes qu’il y a dix ans quand l’activité se concentrait autour du seul support papier.

« Ce n’est pas une surcharge de travail, mais c’est une autre charge. Certains journalistes s’en sortent, d’autres sont débordés, estime Agnès Briançon, déléguée syndicale SNJ du Dauphiné Libéré. Bernard Maillard, récemment retraité du Républicain Lorrain où il était élu CFDT, complète plus sèchement : « Certains se sont adaptés, d’autres non. C’est un peu “Marche ou crève” ». « Le digital first est générateur de stress, de risques psychosociaux, ajoute Eric Barbier, élu SNJ à L’Est Républicain. C’est un push-au-crime », ironise-t-il, jouant sur le mot anglais push (pousser, en français), terme qui désigne les notifications envoyées à leurs lecteurs par les médias grâce à leurs applications téléphoniques.

Seuls 17 départements de France métropolitaine disposent d’au moins deux quotidiens locaux

Symptomatique, l’exemple du groupe Ebra est loin d’être isolé dans le paysage de la presse locale. Ces dernières années, le rachat des Journaux du Midi (Le Midi libre, Centre Presse Aveyron et L’Indépendant) par La Dépêche du Midi en 2015 et la crise traversée par La Marseillaise, qui s’est retiré de quatre départements sur les six qu’il couvrait, ont limité le pluralisme de la presse locale. A plus petite échelle, la fermeture de l’agence de Sud-Ouest dans le Gers y laisse La Dépêche du Midi sans concurrent. Idem dans le Cher, où le Berry Républicain est seul depuis le retrait de La Nouvelle République du Centre-Ouest. Conséquence : il n'y a plus que 17 départements de France métropolitaine dotés d'au moins deux quotidiens locaux appartenant à deux groupes différents. C’est deux fois moins qu’il y a dix ans !

Dans la plupart des journaux, de nombreuses suppressions de postes ont touché d’autres services que la rédaction. Au sein d’Ouest-France, pourtant premier quotidien français - et de loin - en nombre d'exemplaires vendus, plus d’une centaine de postes ont été supprimés entre 2010 et 2012 parmi les ouvriers du livre. Ces derniers, qui participaient à l’élaboration des journaux, de sa mise en page à son impression, ont subi des saignées dans de nombreux titres de PQR. Autre profil particulièrement exposé : les secrétaires administratives. « Dans plein de rédactions, elles ont disparu », indique Alain Guyot, délégué syndical SNJ d’Ouest France. Tout cela explique la chute des effectifs globaux de certains titres. Le Courrier de l’Ouest, propriété du groupe Sipa-Ouest-France, est passé de 300 à 185 salariés ces dix dernières années. Les effectifs de La Marseillaise ont fondu de 208 personnes en 2014 à moins de 50 aujourd'hui.

Lorsqu'on s'arrête sur la situation statistique des seules rédactions, quelques journaux affichent des hausses d'effectifs à contre-courant de l'évolution générale. Ouest-France, par exemple, est passé en dix ans de 465 à 502 journalistes, malgré la fermeture en 2015 de trois agences dans le Finistère (Landerneau, Châteaulin et Pont-l’Abbé) et la menace d’un retrait total de la Sarthe. Sur la même période, La Montagne a progressé de 207 à 228 journalistes. Ces hausses s’expliquent, pour le titre breton, par un passage au statut de journalistes de nombreux anciens ouvriers du livre et, pour le journal de Clermont-Ferrand, par l’arrivée dans la rédaction de journalistes précédemment affiliés à une autre structure.

Dans d’autres journaux, des reporters soulignent leur satisfaction. « Nos conditions de travail de journalistes se sont améliorées depuis notre rachat par La Dépêche du Midi », estime Salima Ouirni, représentante du SNJ à Centre Presse Aveyron, dont les effectifs sont passés de 27 à 23 journalistes depuis 2009.

Bons-mauvais élèves

Presse hebdomadaire régionale : 9 journaux en moins

Le constat général diffère un peu pour la presse hebdomadaire régionale (PHR). Si l'on se réfère aux 180 journaux ayant fourni à Mediacités les effectifs de leur rédaction, on constate une étonnante stabilité : 602 journalistes en 2009, 606 aujourd'hui. Selon les chiffres de l’Observatoire des métiers de la presse, le nombre de journalistes en PHR serait à l’équilibre depuis dix ans, malgré la disparition d’au moins 9 hebdomadaires et de 19 agences locales. En revanche, la suppression sensible des postes administratifs demeure une constante.             

« On était 15 ou 20 il y a 15 ans, se souvient une journaliste d’un hebdomadaire du centre de la France. On n’est plus que cinq : uniquement les journalistes. On nous garde parce qu’on ne peut pas faire faire notre boulot par des commerciaux. En revanche, on se retrouve à faire le boulot des commerciaux ! » Dans de nombreuses rédactions, les journalistes contactés par Mediacités ont appuyé ce propos : « Plus de secrétaire = moins de liens avec le lecteur, regrette une consœur d’un hebdomadaire du groupe Publihebdos . On a bien plus perdu avec la suppression du poste de secrétaire qu’avec la perte d’un poste de journaliste. »             

Ces réflexions sont confirmées par le tableau de bord annuel du SPHR, le syndicat de la presse hebdomadaire régionale. Forte de ses 230 journaux adhérents, l’institution effectue chaque année une estimation de la taille moyenne d’une rédaction de PHR. En 2011, un hebdomadaire employait en moyenne entre 4 et 5 journalistes pour un effectif total de 11 salariés. En 2016 (année du dernier rapport paru), la moyenne se situe toujours entre 4 et 5 journalistes mais dans des structures de seulement 9 salariés. Les suppressions de postes se sont donc faites, en majorité, ailleurs : secrétariat, imprimerie, commerciaux.

« On a perdu de la vie, regrette Thierry de Lestang Parade. La proximité est un concept proclamé par les patrons de presse. En réalité, la vie locale a déserté nos colonnes, on s’est éloignés de la vie des gens. » Pour ce journaliste de L’Union, le constat s’applique à la majorité des titres de presse locale. « Souvent, on est obligés de fermer l'agence quand il n’y a personne à l’accueil, constate Claude Cécile, journaliste au Courrier de Mantes (propriété de Publihebdos) et membre du bureau national du SNJ. Résultat : ça coupe les rédactions de leurs lecteurs. »

France Bleu : une couverture imparfaite du territoire

En comparaison, le service public surnage. Avec, respectivement, environ 400 et 1400 journalistes en région, France Bleu et France 3 affichent des chiffres stables sur dix ans, nous ont assuré des représentants du SNJ. Le réseau France Bleu, composé de 44 stations, ne permet cependant pas un maillage parfait du territoire métropolitain. La plupart de celles-ci comptent entre 8 et 12 journalistes travaillant au siège de la station, et parfois un ou deux reporters en résidence (RER) dans une autre ville de la zone. Faute de RER, certains départements ne sont couverts qu’avec parcimonie. C'est le cas de la Saône-et-Loire, l’Aisne, l’Oise, l’Allier ou encore le Cantal. De même, le réseau France 3 est fragile et régulièrement menacé. En septembre 2017, la direction de la chaîne avait annoncé l’arrêt des éditions locales (de l’édition Iroise à Brest à l’édition Pays catalan à Perpignan), l’échelon le plus proche des territoires, souvent comparé à un travail de PQR. Mais ces éditions ont été sauvées par une levée de bouclier des syndicats et de la population.

Dans ce contexte, de nombreuses initiatives locales sont apparues ces dernières années. Mediacités, bien sûr, qui couvre Lille, Lyon, Nantes et Toulouse. Citons également, sans être exhaustif, les trois Rue89 régionaux (Strasbourg, Lyon, Bordeaux), Marsactu à Marseille, Le D’Oc à Montpellier ou Le Poulpe né tout récemment en Normandie. Le cluster nantais Ouest MediaLab, dans un long travail de recherche, a recensé près de 1400 rédactions locales, dont près de 200 pure-players, des médias nés et présent uniquement sur Internet. Beaucoup de ces jeunes médias sont apparus en réaction à l’affaiblissement inquiétant de l’information né des difficultés rencontrées par les médias régionaux traditionnels.

Pour mener ce travail inédit par son ampleur et son exhaustivité, Mediacités a contacté toutes les rédactions de PQR, PQD et PHR inscrites à l’Union de la presse en région (Upreg) ou au Syndicat de la presse hebdomadaire régionale (SPHR). Nous avons également contacté la direction et la rédaction en chef de chacune des 44 stations de France Bleu. Parfois, faute de réponse des directions, il nous a fallu passer par les syndicats ou fouiller sur internet afin de compléter notre panorama. La photographie à laquelle nous sommes parvenus doit faire réagir. Car sans presse de qualité et paysage médiatique diversifié, il n'est point de démocratie solide et vivace.

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