«Dernière publication ? Aucun like en une demie heure», s'agace Hugo, l’un des administrateurs de la page Facebook de Nantes Révoltée, « page militante la plus suivie de France ». Et il a beau scruter obstinément le maigre chiffre des personnes atteintes, rien n’y fait : il reste bloqué sur 17. La publication s'est affichée sur le fil d’actualité de seulement 17 utilisateurs du réseau social... Autrement dit : presque rien.                

A la fin du mois d’août, plusieurs médias indépendants et collectifs militants, tous ancrés très à gauche et plus ou moins radicaux, ont vu les audiences de leurs pages Facebook réduites à néant, ou presque. Alors qu’elles touchaient auparavant plusieurs milliers voire quelques centaines de milliers de personnes, leur audience se trouve désormais réduite à une petite centaine de pages vues… « L'audience a été divisée par mille, soupire alors Hugo, l’un des animateurs de la page Nantes Révoltée, l’une des plus populaires de cette galaxie, avec près de 120 000 abonnés. On n’a jamais connu ça.» 

Avant Nantes Révoltée, d'autres pages militantes ont été victimes du même phénomène. Leurs noms ? Lille Insurgée, Collectif Lyon Antifa, Bretagne Noire, Cerveaux Non Disponibles ou encore les Toulousains du collectif Automédia Énervé… Ces derniers ont été parmi les premiers à pâtir de cette baisse d’audience, autour du 22 août, juste avant l’ouverture du G7 à Biarritz. Depuis, une vingtaine d'autres pages, selon leur propre recensement, se sont plaints du même traitement comme Luttes Invisibles, suivie par plus de 104 000 personnes, ou encore des pages liées au mouvement des Gilets Jaunes.

«Une prise de conscience générale»

Cherchant à comprendre pourquoi ils se retrouvaient ainsi placés en marge de Facebook, les animateurs des pages concernées se sont rapidement trouvés face à un mur, le réseau social américain ne leur donnant aucune explication. Pas plus qu’il n’en donnera à Mediacités. « Nous ne pouvons communiquer ces données pour des raisons de privacy. Seuls les administrateurs des pages peuvent y avoir accès », nous répond son service de communication. Rien d’étonnant, selon Nikos Smyrnaios, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l’Université de Toulouse 3 : «Avec ces plateformes, nous sommes face à des boîtes noires. On ne peut pas savoir ce qui se passe derrière. On ne peut qu’en voir le résultat et spéculer sur les raisons ». Et tous les experts contactés nous feront, peu ou prou la même réponse.

Dont acte. A défaut d’explications sur les causes de ce déréférencement, intéressons nous à ce qu’il met en lumière : le succès de ces pages. Si l'on s'en fie au nombre de "j'aime", qui augmente mois après mois, leurs idées libertaires semblent faire leur chemin. Un exemple ? Lors de la première enquête que nous avions consacrée aux mouvements contestataires nantais, en novembre 2017, la page de Nantes Révoltée atteignait à peine 40 000 abonnés. Moins de deux ans plus tard, ce chiffre a quasiment triplé. Pour Lille Insurgée (8 300 fans sur Facebook aujourd’hui, soit plus du double d’il y a encore un an), cet intérêt grandissant pour les idées radicales s'explique par « l'urgence de la situation sociale et environnementale », deux sujets de prédilection de ces pages. « Il y a une prise de conscience générale, qui amène à une radicalisation des esprits et des pratiques. C’est ce qui amène les gens vers nos pages, c’est pas nous qui les radicalisons », explique l’un de ses contributeurs réguliers.

https://www.mediacites.fr/enquete/nantes/2017/11/16/de-facebook-a-la-tete-des-manifs%e2%80%af-plongee-dans-la-nantes-revoltee/

De fait, l'actualité sociale dense des derniers mois a largement servi cette croissance. Au début mouvement des Gilets Jaunes, la page Cerveaux Non Disponibles, créé en 2012, était « très confidentielle, avec environ 3 000 fans, explique Antoine, l'un des administrateurs. C'était une sorte de revue de presse de médias indépendants et engagés ». Tout s'est accéléré en fin d'année dernière quand la page a commencé à produire et diffuser son propre contenu : des articles, photos et vidéos liés, notamment, aux mouvements de contestation et aux violences policières. Elle atteint désormais 100 000 abonnés.             

Pour Nantes Révoltée aussi, les évènements récents ont joué le rôle de catalyseur d'audience. La couverture de l'affaire Steve Maia Caniço, retrouvé noyé dans la Loire après une charge policière, lors de la fête de la musique à Nantes, a particulièrement mis la page en lumière. « On a vraiment bossé sur cette affaire. On a été les premiers à sortir les témoignages des gens chargés par la police, la nuit de la disparition de Steve. Puis des vidéos, détaille Hugo. On essaye de faire une petite forme de journalisme, à notre hauteur. » Ils ont attendu, vérifié et recoupé leurs informations avant de publier. Tant et si bien que plusieurs médias nationaux n'ont pas fait mieux et ont fini par reprendre le collectif nantais. « Avant, on parlait de nous comme d’un groupuscule d'ultra-gauche. Désormais, on source "Nantes Révoltée, média indépendant". C'est positif. »

Énervés mais pas infréquentables

La question de la crédibilité est devenu un enjeu important pour ces pages qui souhaitent fédérer autour de leur vision du monde. « On veut rester sérieux, ne pas tomber dans le buzz ou dans la fake news », assure Léon, l'un des administrateurs de la page toulousaine Automédia Énervé (anciennement Automédia étudiant - Camé), 5 000 fans au compteur. Aussi radical soit-il, le collectif, né pendant le mouvement contre la loi Travail à l’université du Mirail, s’astreint à une certaine prudence : « On a toujours fait attention à rester dans un cadre légal. On ne fait même pas d'appel à manifester sur notre page… On a des positions radicales mais notre discours ne l'est pas. »             

De son côté, Lille Insurgée repousse plus loin les limites de l’engagement : « On ne s'autocensure pas », estime Camille, l'un des contributeurs réguliers de la page. Ils sont plusieurs, comme lui, à y prendre la plume. Chacun adopte ses propres codes. Pierre, l'un de ses camarades, veille davantage à ne pas être attaquable, à « ne pas tomber dans la diffamation par exemple ». Parfois, en cas d'article long, un récit de manif' par exemple, ils optent pour une relecture croisée. Quand il s'agit de rebondir rapidement sur l'actualité, en revanche, les publications ne sont pas nécessairement relues par d'autres membres du collectif.

Dans une autre veine, la page Facebook du Groupe Antifasciste Lyon et Environs (Gale, 12 000 abonnés) a été créée en même temps que le collectif, en 2013. « L'antifascisme était très caricaturé à l’époque. On voulait montrer un autre visage, témoigne la Gale. Nous sommes un groupe antifasciste, anticapitaliste et révolutionnaire qui lutte contre l’extrême-droite. » Suppressions de posts et même de comptes, le groupe entretient des relations houleuses avec Facebook. « Vu le peu de maîtrise qu’on a sur notre page, on n'a pas tellement d'autre choix que de subir », relativise l’un d'entre eux.

C’est qu’après avoir bénéficié d’une paix royale de la part du réseau social, la donne semble en train de changer. En 2015, « nous avions dénoncé l’impunité policière dans un post », raconte Nantes Révoltée. La procureure de Nantes a dépose plainte. « A l’époque, Facebook nous avait sauvé. Les enquêteurs avaient demandé l’identité des administrateurs et la société avait répondu que le délit d’injure publique n’existait pas aux États-Unis et qu’ils n’avaient pas à communiquer ces informations. L’affaire avait été classée. » Mais entre temps, la donne a changé.

« Longtemps, Facebook, Google et autres se présentaient comme des sociétés de technologie, sans assumer leur fonction politique, analyse Nikos Smyrnaios. Aujourd’hui, leur objectif principal est d'éviter que la société et les pouvoirs publics s’immiscent dans leur fonctionnement et gênent leurs affaires. Pour cela, ils ont décidé de proposer des solutions, notamment contre les fake news, en collaboration avec les gouvernements et les grands médias. » Et les mésaventures arrivées aux pages radicales ces dernières semaines semblent indiquer une certaine inflexion dans la politique de Facebook.

Facebook pour décloisonner

Problème : entre-temps, ces collectifs se sont habitués à toucher une audience de plus en plus large et ont développé une petite dépendance au réseau social fondé par Mark Zuckerberg. Grâce à lui, finis les tracts à distribuer et les « soirées collage » passées à afficher dans les rues les appels à manifester. Désormais un post suffit pour informer, s’organiser, mais aussi diffuser des idées au plus grand nombre. Le tout avec une immédiateté et une efficacité difficilement égalables. « Les sites de gauche militants, comme Indymédia, sont cryptiques, pas très beaux et assez difficiles d’utilisation, estime Hugo, de Nantes Révoltée. Avec Facebook, on décloisonne. On touche un autre public que celui déjà convaincu et militant. » Mais cette facilité d'utilisation se paie au prix fort : celui de ne pas être maître à bord. Un paradoxe dont ces collectifs avaient parfaitement conscience mais dont ils découvrent aujourd’hui les inconvénients.

Parce qu’après tout, n’y a-t-il pas une certaine contradiction pour ces groupes aux idées généralement libertaires et farouchement anticapitalistes à utiliser l’un des instruments les plus symboliques de système ? « On utilise Facebook comme un outil », répondent-ils chacun leur tour. Pour le Collectif Automédia Énervé comme pour Nantes Révoltée ou Cerveaux Non-Disponible, la création de ces pages a été motivée par l'envie de diffuser un autre point de vue, absent, selon eux, du paysage médiatique actuel. « Aujourd’hui, il n’y a presque plus de contre-pouvoir, estime Nantes Révoltée. Avant il y avait des journaux comme L’Humanité ou même, au début du siècle, de grands journaux libertaires extrêmement lus. Nous vivons une période de rétrécissement des contre-pouvoirs : il y a les chaînes d’info en continu, des journaux qui appartiennent à une poignée de milliardaires et c’est tout. »

A l’origine, Nantes Révoltée envisageait d’ailleurs de lancer un journal papier : « On a tenté de faire un petit gratuit pendant la campagne présidentielle de 2012 ». Mais le financement participatif capote, faute de notoriété, et le canard ne voit pas le jour. « En désespoir de cause, on a lancé une page Facebook. » Pari gagnant. La page trouve son public grâce à une actualité locale riche, avec, dès ses débuts, la première évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Mais elle est alors très loin d’atteindre son envergure actuelle. Il faudra attendre 2016 et la mobilisation contre la loi Travail, particulièrement virulente à Nantes, pour observer un premier bond important de l'audience. Quelques mois après la fin de ce mouvement, la page est suivie par 40 000 personnes. On l’a vu, le rythme s'est depuis largement accéléré, au point de dépasser les médias locaux bien installés. Ni 20 Minutes Nantes (16 000 fans), ni Presse Océan (31 000 fans), ni la locomotive Ouest-France Nantes (42 000 fans) ne peuvent rivaliser. Et ne parlons même pas de Mediacités et de ses 1000 abonnés à sa page Facebook nantaise…

(Ré)émergence de médias engagés

Une concurrence qui peut rendre difficile les relations entre ces collectifs et les médias locaux. C'est d'ailleurs cette rivalité qui a forgé la notoriété de Lille Insurgée à ses débuts, en 2017. En toile de fond : la mort de Matisse et Selom, deux jeunes Lillois fauchés par un train, en décembre de cette année là, alors qu'ils fuyaient la police. « La Voix du Nord reprenait exactement la version policière (pendant une semaine, le Procureur de la République affirme qu’aucune patrouille de police n’était présente au moment du drame, NDLR), raconte Pierre. Nous, on était sur place et les témoignages n'allaient pas dans ce sens. C'était article contre article et on se répondait nommément. »

Deux conceptions du journalisme s'opposent : la neutralité face à l'engagement . Alors que la première moitié du XXe siècle avait vu dépérir la presse d’opinion, on assiste aujourd’hui à un retour du journalisme engagé. « Il faut un engagement plus fort dans le débat public, sur les questions politiques, culturelles ou sociétales, et qui utilise le numérique pour capter des communautés d’intérêts et créer des espaces de débat ou d’expression », préconise, dans une interview à Télérama, Jean-Marie Charon, sociologue des médias. C'est le créneau qu'ont investi ces nouveaux médias militants grâce aux réseaux sociaux. Encore faut-il que ces derniers les laissent faire.                

Lutter contre la dépendance à Facebook

Or si la vague d’invisibilisation des publications sur Facebook, survenue à la fin de l’été, n’a généralement duré qu’une grosse semaine, un nouveau tourment algorithmique les frappe actuellement. La semaine dernière, à quelques jours de la grande mobilisation sociale du 21 septembre, Nantes Révoltée, Le Peuple Uni (32 000 abonnés) ou encore Résistance Gilets Jaunes France (10 000 abonnés) ont reçu une notification, aussi inédite que mal traduite. « Your page has been bloquée from sharing links », dit-elle, précisant que cette restriction de partage de liens est temporaire. Une date de fin est également précisée mais « on reçoit de nouvelles notifications toutes les trois heures, qui reculent à chaque fois la date de déblocage, peste Hugo du collectif nantais. Et cela est corrélé à une nouvelle baisse d'audience des posts. » Le combat qui les oppose au mastodonte californien ne semble que commencer.

Seule consolation avec ces histoires de censure, les pages font parler d'elles et voient affluer de nouveaux lecteurs. Le chercheur Olivier Ertzscheid tire une leçon de cette affaire : « On ne pourra pas faire l'économie de ces plateformes dans une logique militante, quelle qu'elle soit, parce qu'à l'heure actuelle il n'y a pas de meilleur moyen de toucher autant de personnes. Mais il ne faut pas mettre tous les œufs dans le même panier. » Un conseil entendu par la plupart de ces collectifs. Pour éviter de se retrouver complètement aphones, ils diversifient désormais leurs canaux de communication. « Tant qu'on peut poster sur Facebook, on continue », explique Camille de Lille Insurgée. Mais le collectif a profité de son déréférencement pour investir notamment Instagram (propriété de... Facebook, ndlr).

La création de sites internet est dans tous les esprits, pour se sécuriser et être moins dépendants des plateformes sociales. Les Lillois espèrent pouvoir concrétiser le projet le plus rapidement possible. Automédia Enervé compte ainsi donner un coup de frais à son vieux blog et le transformer en un « site sérieux ». Nantes Révoltée, qui a créé sa revue papier en septembre 2017, vient également de lancer son propre site internet. Reste que Facebook y apporte l’immense majorité de l’audience...