Des affaires immobilières jettent le trouble dans les hautes sphères de la ville de Rueil-Malmaison. L’association Anticor a déposé plainte, le 23 mars dernier, pour « prise illégale d’intérêt », « détournement de fond publics », « faux et usage de faux » à la suite de différentes opérations immobilières intervenues à Rueil-Malmaison, selon des informations obtenues par Mediacités. Patrick Ollier, maire de cette commune des Hauts-de-Seine depuis 2004, ancien ministre du gouvernement Fillon (2010-2012) et actuel président du Grand Paris, est indirectement visé dans cette plainte, ainsi que plusieurs de ses proches.

Patrick Ollier est soupçonné par Anticor d’avoir vendu un bâtiment communal à un promoteur immobilier très présent à Rueil-Malmaison, Patrick Quinteiro, alors que ce dernier aurait accordé des rabais, lors d’opérations immobilières précédentes, à deux proches du maire : son fils, Sébastien Ollier, et son ancien directeur général des services, Alain Luca. Des faits qui pourraient caractériser « une prise illégale d’intérêts » , selon l’association anticorruption. Un délit puni d’une peine maximale de cinq ans d'emprisonnement et de 500 000 euros d'amende.                         

La plainte d’Anticor ne s’arrête pas là. L’association soupçonne aussi Patrick Ollier d’avoir permis à son ancien directeur général des services, Alain Luca, d’obtenir de manière « abusive » un luxueux logement de fonction, entre 2007 et 2017. Des agissements qui pourraient caractériser « un détournement de fonds publics » à hauteur de 490 000 euros. Dernier grief figurant dans la plainte d’Anticor : celui de « faux et usage de faux » contre Patrick Ollier et Alain Luca dans le cadre de la délivrance d’un permis de construire à Rueil-Malmaison.

Nous reviendrons dans un 2e volet de notre enquête sur les éléments concernant Alain Luca et Patrick Ollier. Pour ce 1er épisode, nous allons nous concentrer sur les opérations immobilières qui pourraient inquiéter Patrick Ollier – même si ce dernier conteste en bloc l’ensemble des accusations. « Je suis tranquille (…) Il n’y a pas d’illégalité », nous a-t-il indiqué. Indépendamment de la plainte d’Anticor, nos investigations nous ont permis de mettre à jour les relations d’affaires et d’amitié nouées entre Sébastien Ollier, fils du maire de Rueil-Malmaison, et ce même Patrick Quinteiro, et notamment d’étranges virements entre les deux hommes.

Les bonnes affaires immobilières des proches de Patrick Ollier

Tout commence en 2007. Cette année-là, le promoteur Patrick Quinteiro fait construire un lotissement d’une dizaine de bâtiments en bord de seine - « Les jardins de la Jonchère » - à Rueil-Malmaison, une commune huppée de l’ouest-parisien que dirige Patrick Ollier depuis 2004. Le fils de ce dernier, Sébastien Ollier, alors âgé de 32 ans, se porte acquéreur d’un pavillon de 339 mètres carrés où il s’installe. Le montant de la transaction est attractif. Sébastien Ollier débourse en effet 636 000 euros quand, juste à côté, ses deux voisins ont versé 845 000 euros pour l’achat de maisons mitoyennes d’une emprise au sol d’environ 70 mètres carrés chacune - contre 80 mètres carrés pour celle du fils du maire. Un dossier en partie révélé par Mediapart en octobre 2017.

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L’ancienne maison de Sébastien Ollier d’une superficie de 339 m2 achetée, en 2007, à Patrick Quinteiro pour 636 000 euros. Capture Google Maps.

Huit ans plus tard, en juillet 2015, Alain Luca, directeur général des services de Rueil-Malmaison de l’époque, bénéficie à son tour d’une opération très favorable lorsqu’il acquiert, auprès du même promoteur, un terrain de 879 mètres carrés pour un prix de 500 000 euros - près de deux fois inférieur à celui du voisinage. Dans Le Parisien, l’ex-DGS expliquait ce prix favorable en raison d’un terrain constructible à seulement « un tiers » et « des travaux à hauteur de 90 000 euros ».

Ces rabais découleraient-ils simplement d’une bonne négociation des acquéreurs ? Et relèveraient-ils donc d’affaires strictement privées, comme ne cesse de la soutenir Patrick Ollier ? Peut-être. Il n’en reste pas moins que la municipalité de Rueil-Malmaison décide de vendre à l’amiable , en février 2017, l’ancienne Maison des associations de la commune, pour 1,09 million d’euros, à ce même Patrick Quinteiro. Bizarrement, le promoteur est le seul candidat à l’achat de ce bien idéalement situé au centre de la ville.                     

Ce terme de vente « à l’amiable », Patrick Ollier et son 1er adjoint en charge du dossier, François Le Clec’h, le contestent. Il est pourtant écrit sur la délibération signée par le maire... Lorsqu’on le leur fait remarquer, les deux hommes rétropédalent. « Oui c’est une vente à l’amiable mais pas entre amis », explique l’adjoint. « Une fois la procédure terminée, la mairie signe avec une seule personne. Donc cela peut être considéré comme une cession aimable ou amiable, comme vous voulez », ajoute Patrick Ollier.   

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La délibération municipale en date du 20 février 2017 où il est explicitement indiqué que la vente de la Maison des associations est une « cession amiable ». Photo DR

Les rabais obtenus par Sébastien Ollier et Alain Luca ont-ils pu jouer un rôle dans cette cession à l’amiable, comme le pense Anticor ? « Il n’y a eu aucune irrégularité dans cette procédure, s’agace François Le Clec’h. Ni monsieur Luca ni monsieur Ollier ne m’ont influencé sur ce dossier. Patrick Ollier ne s’en est absolument pas occupé », jure-t-il. Vraiment ? Le récit de l’adjoint permet d’en douter : « Quand j’ai appelé Monsieur Ollier pour lui dire que le seul candidat pour la vente de ce bâtiment était Axel Investissement [la société de Patrick Quinteiro, ndlr], il m’a dit que si je pensais qu’il ne pouvait pas y avoir de meilleure offre, je pouvais y aller. » Patrick Ollier est donc intervenu a minima en fin de processus.

Ce coup de fil, le maire de Rueil l’assume : « Heureusement que lorsque l’adjoint a terminé son travail, il vient voir le maire pour lui demander ce qu’il en pense. » Certes. Sauf qu’en l’occurrence, cette opération concerne un proche de Sébastien Ollier. « Je ne savais pas que c’était Quinteiro qui était derrière la société Axel Investissement », soutient Patrick Ollier…

Dans d’autres dossiers concernant Patrick Quinteiro, l’implication du maire de Rueil est claire et nette. Patrick Ollier a participé en conseil municipal à des décisions ayant trait aux opérations du promoteur ; il a aussi signé différents permis de construire à celui-ci. Pour Anticor, la prise illégale d’intérêts est caractérisée puisque le promoteur est l’auteur de rabais substantiels pour des proches du maire. Pour Patrick Ollier, en revanche, rien ne tient dans la plainte de l’association anti-corruption. Il conteste fermement tout lien entre la vente de la Maison des associations et les rabais obtenus par ses proches. « Il n’y a pas de relation de cause à effet ! Ce n’est pas parce que Peugeot est à Rueil-Malmaison et que mon fils roule en Peugeot que, fatalement, il y a un problème de cause à effet », rétorque-t-il.                        

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L’ancienne maison des associations (au centre), située au 156 Paul Doumer, vendue à la société de Patrick Quinteiro en 2017 par la mairie de Rueil-Malmaison. Photo : Etienne Merle

Tout se complique quand on découvre que Patrick Quinteiro et Sébastien Ollier n’entretiennent pas que de simples relations de vendeur à acheteur mais qu’ils sont « amis », comme l’indique le fils de Patrick Ollier lui-même. Amis... et liés en affaires. Le 1er octobre 2018, les deux hommes s’associent en effet au sein de la Société Civile Immobilière (SCI) Eden fondée sept ans plus tôt par le fils du maire de Rueil-Malmaison. Dans quel but ? « Nous voulions monter une affaire mais qui n’a pas fonctionné », nous explique Sébastien Ollier, sans donner plus de détails.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que cette association au sein de la SCI Eden intervient quatre jours après que Sébastien Ollier a acquis un terrain de 1 183 mètres carrés auprès de Patrick Quinteiro, rue des Hauts-Fresnais à Rueil-Malmaison, pour y faire construire une maison. Montant de la transaction : 1,06 million d’euros. L’opération a été rendue autorisée par la délivrance, deux mois plus tôt, d’un permis de construire au promoteur par Patrick Ollier.

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Extrait de l’acte de vente du terrain rue des Hauts-Fresnais que Sébastien Ollier a acheté à Patrick Quinteiro, le 28 septembre 2018.

Plus surprenant encore, nous avons repéré d'étonnants mouvements financiers entre la société de Patrick Quinteiro, Axel Investissement, et Sébastien Ollier, après avoir étudié tous les comptes de cette entreprise entre 2013 et 2018. Une dette de 100 000 euros à l'encontre de Sébastien Ollier figure au bilan dès 2016 et est reporté jusqu'en 2018. Cette année là, une autre dette de 400 000 euros apparaît - cette fois envers la SCI Eden, dans laquelle les deux hommes sont associés.

A quoi correspondent ces virements ? A un remboursement, indique Sébastien Ollier. « J’ai prêté 500 000 euros à la société Axel investissement pour un projet immobilier qui n’a pas fonctionné : 400 000 euros m’ont été remboursé, les 100 000 euros restant sont encore en attente. » Sans surprise, on retrouve le même discours chez Patrick Quinteiro, qui soutient ne rien y voir d’illégal et s’estime victime de « harcèlement » dans ce dossier.

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Extrait des bilans comptables de la société Financière Axel Investissement de Patrick Quinteiro.

Fait surprenant, le remboursement de 400 000 euros n'apparaît nulle part dans les bilans comptables de la SCI Eden. Aucun mouvement financier n’est d’ailleurs enregistré entre 2018 et la liquidation de la société, le 30 novembre 2019. Pourquoi cette absence ? « Parce qu’elle n’avait pas de compte courant. Donc ma société ne lui a fait aucun virement. Tout cela s’est fait sur le compte personnel de Sébastien Ollier, ose Patrick Quinteiro, qui a peut-être oublié qu’un bilan comptable devait refléter l’exacte réalité des transactions effectuées.

Un très discret expert-comptable commun

Les liens entre le promoteur et le fils de Patrick Ollier ne s’arrêtent pas là. Les sociétés Axel Investissement et la SCI Eden ont en effet fait certifier leurs bilans par le même cabinet comptable - Konny Europe - appartenant à un certain Koffi Atchrimi. Très discret sur internet, ce professionnel du chiffre possède plusieurs sociétés spécialisées dans la comptabilité en France et au Togo. Cerise sur le gâteau : le cabinet Konny Europe est installé au 156 rue Doumer à Rueil-Malmaison ! Soit l’adresse de l’ancienne Maison des associations devenue, en février 2017, la propriété de Patrick Quinteiro. Sur place, pourtant, rien n’indique la domiciliation du cabinet comptable.

Silencieux dans un premier temps, l’homme a finalement accepté de répondre à nos questions à la demande de Patrick Quinteiro [voir l'encadré En coulisses]. « Il n’y a aucun problème dans les bilans. Tout est clair ! », fustige-t-il. Pourquoi les 400 000 euros n’apparaissent-ils dans le bilan de la SCI Eden ? « Parce qu'ils ont été remboursés en 2019 sur le compte personnel de Sébastien Ollier, puisque la SCI était liquidée », explique Koffi Atchrimi. Voilà qui est étrange. Car cette opération aurait dû - à tout le moins - figurer dans le bilan de clôture de la SCI Eden.

Nous avons demandé à Koffi Atchrimi de nous transmettre le bilan 2019 d'Axel Investissement pour vérifier ses dires. S’il en a accepté le principe par téléphone, nous attendons toujours le document en question. Dans sa plainte, l'association anticorruption Anticor évoque « un contexte d’interactions suspectes entre le Maire de la Ville, Monsieur Patrick Ollier, ses proches et M. Quinteiro ». Le maire et président du Grand Paris Patrick Ollier, lui, n’y voit aucun problème : « J’ai des décisions qui concernent tous les jours des amis (…) Ce qui compte, c’est que ce soit fait légalement. » Ce sera désormais à la justice de trancher.

A SUIVRE : Dans un second volet de cette enquête, nous nous pencherons sur les étonnantes faveurs accordées à Alain Luca, l’ancien DGS de Rueil-Malmaison, mis en cause avec Patrick Ollier dans la plainte d’Anticor pour « détournement de fonds publics » et « faux et usage de faux ». 

 

Nous avons envoyé une série de 11 questions à Patrick Ollier le 29 mars. Le maire de Rueil Malmaison nous a répondu, point par point, lors d’un entretien téléphonique d’une trentaine de minutes, le 31 mars, qu'il nous a dit avoir enregistré. Son fils Sébastien a répondu à toutes nos questions de manière plus ou moins évasive. « Vous êtes en train de détruire ma vie », a-t-il fini par nous glisser, visiblement affecté que ses affaires qu’il juge « privées » soit révélées dans la presse.

Sébastien Ollier n’a pas hésité, par ailleurs, à menacer Mediacités de plainte pour diffamation en amont de cette publication. Tout comme le promoteur Patrick Quinteiro, qui a quand-même accepté de répondre à toutes nos questions le 31 mars. Il nous a aussi proposé l’envoi de documents pour prouver sa bonne foi. Nous les attendons toujours.

Enfin, Koffi Atchrimi a fini par répondre par téléphone, durant quinze minutes, à nos sollicitations à partir du moment où Patrick Quinteiro le lui a demandé. En revanche, nous attendons toujours le bilan 2019 de la société Axel Investissement qu'il s'est dit prêt à nous envoyer sous réserve d’avoir « l’autorisation de Monsieur Quinteiro ».